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Si proches, si différents
L?un est Mauricien, l?autre de La Réunion. Les deux laissent des empreintes indélébiles dans la presse de leur pays. Henry Cazal, décédé l?an dernier, était directeur du très conservateur Journal de l'Ile de La Réunion (JIR) pratiquement à la même période que le Dr Philippe Forget dirigeait, avec un esprit plus progressiste, l'express. «Si la nature de leur engagement s?est avérée fort différente, j'ai retrouvé à travers leurs parcours et leurs propos des similitudes propres aux hommes de presse qu'ils étaient», fait d?emblée ressortir Bernard Idelson, dont les recherches portent sur la sociologie des medias.
Nous sommes dans les années 60-70. Le JIR et l?express s?engagent dans des orientations rédactionnelles différentes, deux voies dissemblables de décolonisation. Alors que le nouveau quotidien réunionnais apporte un soutien inconditionnel à Michel Debré, artisan du renforcement de la départementalisation, celui de Maurice milite pour l?indépendance du pays.
La pertinence de l?approche comparative entre les deux titres s?articule, outre le contexte et l?analyse des textes, autour de la personnalité de ses leaders ? «deux valeureux acteurs de redaction». Il existe plusieurs points communs entre Philippe Forget et Henry Cazal. Ils sont tous deux les fils des fondateurs des deux titres (Sir Guy Forget et Fernand Cazal) ; ils ont participé à leur lancement, puis les ont dirigés.
L?approche biographique, qui concerne ici le récit de vie professionnelle des directeurs de journaux, relève d?un choix de paradigme «entre l?objectivisme et la phénoménologie».
«Cela signifie que pour appréhender une réalité sociale ? en l?occurrence le positionnement de la presse écrite à Maurice et à La Réunion durant les décennies 60 et 70 ? on postule que les données émanant du discours d?un petit groupe d?individus, par exemple des journalistes ou des propriétaires de journaux, ainsi que la prise en compte de leur expérience, permettent d?avancer dans la compréhension de leurs actes de production», explique Bernard Idelson. Aussi, le journal est envisagé comme un acteur social, local pour La Réunion, et national pour Maurice.
<B>Caractère engagé</B>
La création des deux titres correspond à une volonté de «progrès technique». Il s?agit de rompre avec une presse artisanale en créant des journaux «modernes». Mais outre la technique, c?est le positionnement idéologique qui importe. Les travaux de Bernard Idelson, publiés dans le cadre d?un colloque par l'Association historique internationale de l'océan Indien, démontrent, à propos du Dr Philippe Forget et de Henry Cazal, que «chaque directeur de journal admet le caractère engagé de ses convictions,qui correspondent à une vision politique de l?avenir de son île : pour le directeur du JIR, il s?agit de combattre par tous les moyens l?influence des communistes réunionnais ; le directeur de l?express entend, lui, proposer de nouvelles stratégies économiques de développement pour Maurice.»
Selon les extraits d?entretiens, Henry Cazal affirme, à propos du soutien du journal à Michel Debré : «Ah oui, bon c?était un combat entre la droite et la gauche, à gauche les communistes, c?était un choix à faire. Il y avait la gauche puis Michel Debré qui nous plaisait donc (...) on n?appartenait à aucun parti : on suivait une ligne, mais on n?a jamais été inscrit à un parti plus qu?à un autre, et encore une fois, il y a une chose qui est importante, je vous mets au défi de trouver quelqu?un qui puisse dire qu?il a demandé au journal, moyennant 5 F, pour écrire ce qu?il voulait dedans. (...) et je vous mets au défi de trouver quelqu?un qui vous dise «M. Cazal a accepté...», c?est l?inverse qui s?est produit, moi j?ai mis de l?argent, je n?ai jamais eu 5 centimes, même pas une vague décoration. Et c?est assez curieux, parce que les décorations, avec Michel Debré, si j?avais voulu en avoir...»
Le discours qui accompagne la création de l?express de Maurice en 1963 se veut modéré et indépendant. Sir Guy Forget et Guy Balancy, qui fréquentent tous deux les cercles politiques et littéraires mauriciens, entendent «dépassionner» l?âpre débat entre partisans et opposants à l?indépendance. Pour le Dr Philippe Forget également, l?engagement de l?express est davantage pour le pays que pour un quelconque parti politique. Une fois l?indépendance du pays acquise, le journal a imprimé son indépendance en critiquant le Parti travailliste. Ainsi l?express, à travers la plume du Dr Philippe Forget, se concentre sur la question de l?économie de l?île. L?éditorial de l?édition du 21 janvier 1972 intitulé Maurice et le marché commun, en témoigne.
L?argument principal porte sur la nécessité pour un jeune État de dépasser la question du nouveau statut et d?envisager des accords internationaux permettant des échanges économiques avec le reste du monde. Maurice est restée membre du Commonwealth après son indépendance, mais l?éditorialiste de l?express prône également la nécessité d?une association avec la Communauté économique éuropéenne par le biais de la convention de Yaoundé.
«Le monde est ainsi fait que l?avenir de l?enfant de Mahébourg peut se jouer à Londres et celui de l?enfant de Cap Malheureux se décider à Bruxelles», écrit, de manière simple et directe, le Dr Philippe Forget.
Cette période correspond à une prise de distance de l?express vis-à-vis du gouvernement de coalition PTr-PMSD, que Forget décrit comme «inefficace». En 1971, le gouvernement décrète l?état d?urgence et instaure une véritable censure que subit l?ensemble de la presse, y compris l?express. Son directeur, Philippe Forget, réagit en décidant de laisser vierges les espaces frappés du sceau de la censure. Le journal épouse alors certaines thèses du MMM, notamment sur la nécessité d?unification des communautés du pays, tout en se défendant d?être inféodé au parti de Paul Bérenger.
«Recommencer 1968»</B>
«Nous avions placé l?île Maurice, le pays et sa population, parce que l?un ne peut pas exister sans l?autre, vraiment au sommet de notre recherche, c?était notre but. C?est pour cela que nous sommes aussi devenus des critiques du Mouvement militant mauricien, parce que nous étions une monoculture, une mono industrie, le sucre ne partant pas par le port, c?était la misère (Allusion au blocage du port lors de la grève de 71). Peut-être que ça ne gênait pas beaucoup les dirigeants du MMM qui eux, comme je vous le disais, souhaitaient recommencer 68, nous ne pensions pas que c?était la meilleure formule, et nous sommes devenus graduellement le journal que nous sommes, c?est-à-dire tenant à distance tous les partis politiques», confie le Dr Philippe Forget.
Pour le JIR, les articles retenus par Bernard Idelson concernent ce que l?on a appelé «l?affaire de la Pravda», durant laquelle le journal d?Henry Cazal a orchestré une campagne à l?encontre du Parti communiste réunionnais de Paul Vergès. L?édition du 22 janvier 1973 du JIR publie en une la copie d?un article de l?édition du 28 décembre de la Pravda qui reprend un discours de Paul Vergès, invité à Moscou pour la célébration du cinquantième anniversaire de la naissance de l?URSS. Le titre en Une : «Nouveau coup bas du parti communiste : A Moscou, Paul Vergès demande aux Soviétiques de l?aider à obtenir l?indépendance de La Réunion».
Dans sa note conclusive, Bernard Idelson observe que «même s?il n?existe guère de ponts entre les médias des deux îles de l?époque, il est aisé d?extraire les points communs caractérisant ces presses insulaires qui se réapproprient des modèles européens d?anciennes puissances coloniales».
Et Bernard Idelson d?ajouter que «ces données seront ensuite soumises à un modèle théorique issu d?autres travaux concernant les médias indo-océaniques. La pertinence des approches comparatives qui guident les recherches autour de la notion d?ethnogenres informationnels peut sans doute être confortée à la lumière des corpus. Des genres, caractérisés par des pratiques et des représentations professionnelles, issus d?un «ailleurs» extra-européen, sont réinvestis dans des sociétés insulaires «d?interconnaissance», ayant partagé un passé colonial (français, anglais), par des producteurs (les directeurs de journaux) qui mettent en ?uvre des produits(leurs journaux)».
<B> N. S.</B>
<B>Trajectoire sociale</B>
«Henry Cazal est né en 1922. En 1937, il rejoint son frère Roland au lycée Louis Le Grand à Paris, où il passe son premier baccalauréat avant d?être enrôlé à Madagascar, à la déclaration de la Guerre. Il reste dans l?armée jusqu?à la fin du conflit mondial puis rentre à La Réunion, où il accompagne son père dans l?entreprise familiale. Autodidacte, il assume très vite la charge du journal, dont il prend la direction à la disparition de Fernand Cazal en 1957. Il dirige le Journal de l?Ile jusqu?à la fin des années 70, et s?en désengage progressivement. Son neveu, Philippe Baloukjy, reprend la direction, puis le groupe Hersant-France Antilles, déjà actionnaire, acquiert le titre au début des années 90.
Philippe Forget est né en 1927, dans une famille qu?il qualifie de ?peu fortunée? (son grand-père possédait une quincaillerie à Port-Louis). Il obtient une bourse pour suivre des études de médecine à Londres, se spécialise en biologie. Peu après le lancement de l?express en 1963, il participe au journal, dont il devient ensuite le directeur. Il quitte l?express en 1984, après un désaccord avec le conseil d?administration au sujet de nouvelles mesures de cautionnement imposées à la presse par le gouvernement mauricien. Philippe Forget diversifie alors ses activités : il se lance, pour son propre plaisir, dans l?horticulture, la peinture et la traduction d??uvres littéraires (Hemingway, Steinbeck).
La trajectoire sociale des deux propriétaires est, à maintes reprises, soulignée. Henry Cazal mentionne également les origines modestes de son grand-père, ?simple ouvrier d?usine à sucre? à Ravine-Creuse. Il salue le mérite de son père, Fernand Cazal, né à Saint-André, en 1885, qui, malgré la condition ouvrière de sa famille, parvient à poursuivre des études au lycée Leconte-de-Lisle, puis à l?École nationale des Arts et Métiers d?Aix-en-Provence, avant de revenir à La Réunion, avec le titre d?ingénieur, major de sa promotion. Il occupe des fonctions de cadre dans l?administration, acquiert en 1932 une petite imprimerie qu?il installe au 76 de la rue de l?Église (actuelle rue Alexis de Villeneuve) à Saint-Denis, et fonde en 1951 le Journal de l?Ile de la Réunion, après une première tentative de parution entre 1932 et 1936. Fernand Cazal disparaît en 1957.
Philippe Forget évoque avec le même attachement filial le parcours de son père, Sir Guy Forget, qu?il ne qualifie pas de ?politicien? mais ?d?idéaliste s?étant rangé dans le camp des partisans de l?indépendance de Maurice?. Sir Guy Forget est né en 1902 à Beau-Bassin et entre dans la vie publique en 1940 comme conseiller municipal de Port-Louis. Il accompagne le Parti travailliste dès le début des années 50, en assure la présidence de 1956 à 1959. Issu de la petite bourgeoisie ? son fils souligne les faibles ressources financières de la famille ? il effectue une scolarité au collège Royal de Curepipe, puis exerce la profession d?avoué, jusqu?en 1959, date à laquelle il occupe différentes responsabilités ministérielles (jusqu?en 1968). Homme de lettres, il fonde, en 1963, l?express dont il est le premier président. En 1968, il est nommé ambassadeur de Maurice à Paris, où il s?éteint en 1972.»
(Extraits puisés de l?article de Bernard Idelson)
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