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Shanxi ou les mines de toutes les peurs

23 janvier 2005, 00:00

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Depuis Datong, grande ville de la province du Shanxi, les villes minières se succèdent le long de la grand-route, vestiges d?une laideur héritée du maoïsme industriel des années 1950 et 1960. Un monde de maisons basses, de ruelles pouilleuses, de barres HLM, disséminées dans une campagne tout entière dévolue à la rapacité du dieu charbon. Un dieu exigeant, dont dépend largement l?énergie d?un pays en expansion économique vertigineuse. Un dieu affamé, aussi, qui dévore sans pitié ses serviteurs : environ 6 000 morts dans des accidents miniers en 2004.

Dans le district de Gaoshan, la mine no 2, une entreprise privée appartenant à un industriel natif de la province du Fujian (sud de la Chine), est l?un de ces lieux figés dans une époque qui rappelle celle de la révolution industrielle en Europe. Feng Fanmu, 26 ans, un paysan venu du lointain Sichuan pour échapper à la misère des campagnes, travaille ici depuis un an. Comme une centaine d?autres mineurs, il vit dans une méchante cahute en pisé d?une dizaine de mètres carrés construite sur les hauteurs d?un village minier tout proche de l?entrée du « trou ».

« Bien sûr, je ne peux pas dire que j?aime beaucoup ce que je fais ici. Mais ai-je vraiment le choix ? », admet le jeune Feng en remuant les braises du poêle. Marié depuis quatre ans, il envoie chaque mois au pays l?essentiel de son salaire et rêve d?ouvrir une boutique quand il reviendra dans son village. « Je gagne 25 yuans par jour ? environ 2,5 euros. J?appartiens à une famille de paysans. Nous possédons, mes parents et moi, 2 mus de terrain ? mesure chinoise équivalant à 667 mètres carrés ?, et la vie est dure dans les campagnes », explique-t-il, avant de poser la question : « Nous n?avons pas le choix, comment voulez-vous qu?on s?en sorte, quand nos récoltes ne nous permettent même pas d?acheter suffisamment de graines ? »

Échapper au destin de paysan

Feng Fanmu a donc décidé de tout quitter, de laisser derrière lui sa femme, son fils de trois ans, ses parents, pour échapper à l?âpreté du destin des paysans chinois. Quitte à braver les dangers représentés par un travail au fond de la mine. « La première fois que je suis descendu, j?étais très nerveux, j?avais même très peur ! Maintenant, j?ai l?habitude. Je porte autour du cou l?effigie d?un petit bouddha, ça me protège sans doute. »

Il ne se passe pas de mois, voire de semaine, sans que soient signalés de graves accidents dans les mines de Chine. Les deux dernières catastrophes ont été largement répercutées par les médias. En octobre 2004, à Daping, dans la province centrale du Henan, une explosion de gaz a causé la mort de 148 mineurs et en a blessé 32. Un mois plus tard, dans la province du Shaanxi (à ne pas confondre avec le Shanxi voisin où se trouve la mine no 2, là où travaille précisément Feng Fanmu), 166 personnes ont trouvé la mort dans le plus grave accident minier depuis quarante-quatre ans.

Le coup de grisou dans le Henan a provoqué des troubles, illustrant la colère grandissante de ceux qui refusent de continuer à être les victimes expiatoires de l?industrie minière. Quand l?explosion s?est produite dans cette mine gérée par l?État, la direction s?est efforcée de minimiser l?ampleur de la tragédie, et ce sont les ouvriers eux-mêmes qui ont prévenu la police avant de forcer, plus tard, les responsables de la mine à admettre qu?un très grave accident avait eu lieu. Et des bagarres ont éclaté entre vigiles et mineurs à la sortie de l?entreprise, alors que leurs proches attendaient des nouvelles des disparus.

« De nombreuses mines ne se préoccupent pas d?utiliser une part de leurs revenus pour améliorer les conditions de sécurité », déplorait récemment dans la presse Zhou Xinquan, professeur à l?école de l?industrie minière de Pékin. « Les mines gérées par l?État, poursuivait-il, bénéficient d?équipements plus adaptés que les entreprises privées, mais on ne peut pas dire que les premières font toujours de leur mieux pour rehausser leurs standards. »

Trente ans de service et deux doigts en moins

Officiellement, la mine no 2 de Gaoshan n?aurait pas eu à déplorer de graves accidents. Ici, le « M. Sécurité » est un certain Shi Zhiqiang, 26 ans, dont la tâche consiste à parcourir le fond de la mine avec un appareil de mesure lui permettant de vérifier si la densité de gaz atteint d?alarmantes proportions.

Dans sa famille, on est mineur de père en fils. Zhiqiang vit avec les siens dans plusieurs bâtiments disposés autour d?une cour carrée. D?un côté, son logement, qu?il occupe avec sa femme et son bébé, de l?autre, celui de son père, Shi Bing, 57 ans, une « vieille » gueule noire qui revient de la mine la figure barbouillée de suie, son casque à la main.

Le père secoue la tête en allumant une drôle de petite pipe en métal : « Regardez !, dit-il en montrant sa main droite, ça fait trente ans que je travaille dans les mines, j?ai perdu deux doigts dans une explosion de dynamite et n?ai jamais reçu la moindre compensation ! » Son fils intervient : « On ne peut pas dire que le patron soit obsédé par les questions de sécurité. Pour lui, l?essentiel, c?est d?accumuler des profits. Quand il en aura fait assez, je suppose qu?il changera de business. Franchement, je ne pourrais pas dire combien il a pu se produire d?accidents ici. »

Se penchant sur les causes des accidents miniers, l?éditorialiste du quotidien Beijing News regrettait notamment que « les inspecteurs chargés de la sécurité soient souvent recrutés chez les fonctionnaires locaux. Ces derniers sont souvent associés aux propriétaires, et le concept d?une inspection indépendante n?existe pas ».

Une situation beaucoup plus précaire

Lin Taige, le propriétaire de la mine, est un homme discret. Impossible de le joindre autrement que par téléphone, et cela après de multiples et infructueuses tentatives. « Il existe une nouvelle politique concernant la sécurité, soutient-il. Les employés débutants doivent faire un stage d?une semaine, au cours duquel on leur enseigne comment faire face aux dangers du travail de mineur. À la fin, on juge de leurs capacités. S?ils ne passent pas ce test, ils ne seront pas retenus. Et, maintenant, on les oblige même à subir un entraînement hebdomadaire afin d?améliorer leurs réactions. »

À quelques kilomètres de là, on pénètre dans un autre univers, celui de la mine d?État de Jing Huagong. Chaque année, les profondeurs du sol dégorgent quelque 3,5 millions de tonnes de minerai. « Quand j?ai débuté, c?était encore l?époque de l?emploi à vie. Maintenant, tout a changé, les mineurs font face à une situation beaucoup plus précaire », observe Shao Xinghua.

Originaire de la province orientale du Zhejiang, cet homme de 63 ans est au-jourd?hui à la retraite, mais continue de vivre dans ce monde qui est le sien depuis l?âge de 18 ans. Il n?en partira plus jamais et parcourt « sa » mine avec des airs de propriétaire. « Je n?ai jamais vraiment eu peur, remarque-t-il. Oui, c?est vrai, il faut toujours être prudent, je me souviens qu?une fois il y a eu un affaissement, et plusieurs mineurs sont morts. »

Sept ans après avoir pris sa retraite, l?ancien mineur est néanmoins conscient de la nouvelle donne économique de la Chine, à l?heure où certains éditorialistes commencent à se demander si « l?augmentation du PIB est plus importante que la vie humaine ».

2 005 Le Monde ? Bruno PHILIP Distribué par The New York Times Syndicate

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