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Se dire à travers des langues multiples

7 mars 2008, 00:00

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Le schéma est connu. Les langues de prestige exercent une fascination. Le créole est une langue minorée. Désormais, les clichés commencent à voler en éclat. L?important réside dans la fonctionnalité des langues. A ce titre, celles-ci contribuent à l?évolution du Mauricien vers un être plus ouvert au monde, capable d?assumer sa langue maternelle en s?enrichissant des langues étrangères. «Il fut un temps où l?on croyait qu?il fallait se débarrasser du créole pour pouvoir accéder au français et à l?anglais par le biais de l?école. Ce n?est plus le cas, relève ainsi le linguiste Vinesh Hookoomsing, également chargé de cours à l?université de Maurice. Le Mauricien est, en général, conscient de la nécessité du créole pour son ancrage dans le pays, du français et de l?anglais pour pouvoir prendre le large. Il y ajoutera, selon le cas, une langue d?envol pour essayer de s?élever vers la dimension spirituelle.»

Les Mauriciens, de manière générale, ont fait preuve d?une certaine ambivalence dans la gestion de leur rapport aux langues. Rada Tirvassen, linguiste et chargé de cours au Mauritius Institute of Education (MIE), explique que la communauté linguistique mauricienne, à la fin de l?ère coloniale, gère ses rapports avec les langues sur trois modes différents selon les enjeux et la nature des échanges concernés. Lorsqu?il s?agit d?institutions officielles, les Britanniques ont mis en place une réglementation qui permet à l?anglais d?occuper une place centrale au moins pour les communications formelles avec, par ailleurs, une tolérance pour le français. Il y a un consensus pour maintenir le statu quo, à ce chapitre.

Dans un deuxième temps, «la dynamique des échanges dans les langues vernaculaires est marquée d?abord par la disparition des langues à faible taux démolinguistique et à faible vitalité ethnolinguistique et peu prestigieuses sur le plan symbolique ; ensuite, ce sont les langues à faible taux démolinguistique et à fort taux ethnolinguistique qui disparaissent. En raison de son importance démolinguistique, le bhojpuri est la seule langue asiatique encore utilisée dans la communication courante, mais sa disparition est programmée. Le français, qui est pourtant une langue d?une communauté ethnique et raciale fortement endogame, résiste compte tenu de son statut symbolique prestigieux. Le créole est employé comme lingua franca dans toutes les situations informelles et formelles (par exemple à l?école) en raison de sa dispersion sociale», explique Rada Tirvassen.

Enfin, il ne reste aux langues orientales, symbole de la promotion sociale des Mauriciens d?origine indienne, que la périphérie du système éducatif mauricien. Cette observation, souligne Rada Tirvassen, renvoie à un des aspects majeurs de l?instruction publique mauricienne : lorsque les institutions officielles se stabilisent du point de vue linguistique, seule l?école sera au centre d?enjeux qui concernent toutefois des langues qui ont un rôle secondaire.

Si à l?école et au sein de l?administration, la place des langues a été une problématique aiguë, cela s?accroît dès qu?on parle d?identité. «De par notre peuplement, nous avons hérité d?une multitude de langues et de cultures qui ont été mises en contact dès le départ. Il en est résulté une langue créole et une identité multiple», fait ressortir, en ce sens, Vinesh Hookoomsing. L?indépendance et le nationalisme naissant avaient alors donné à la langue créole une plate-forme nationale. Aujourd?hui, l?émergence de la créolité comme fondement d?une ethnicité longtemps occultée lui offre, poursuit-il, une autre plate-forme, plus tangible et concrète. Une plate-forme construite sur l?expérience historique d?une composante de la population mauricienne, celle qui a le plus souffert de la colonisation et du déracinement.

<B>Un seul peuple, une seule nation</B>

La langue participe à la construction identitaire à deux niveaux, fait ressortir Rada Tirvassen. D?abord au plan de la politique de l?Etat et ensuite, il y a la perception populaire. L?Etat mauricien, ajoute-t-il, a toujours eu une politique consistant à favoriser l?identification de l?individu avec son groupe ethnique.

«Un des slogans qui s?inscrivait dans une autre dynamique et qui se donnait pour but de faire émerger une nation mauricienne, enn sel lepep enn sel nasion, (NdlR : un seul peuple, une seule nation), a non seulement été rejeté par les partis politiques mais a donné lieu à une dénonciation sévère de ses auteurs, note Rada Tirvassen. Les langues à Maurice participent au processus de morcellement de la population avec la complicité de la population? Mis à part l?anglais qui n?est qu?une langue étrangère pour toute la population, toutes les langues sont associées à des groupes ethniques même si l?on assiste à des jeux subtils. Le français a affranchi son association avec les Blancs pour devenir la langue de l?élite sociale.»

Inversement, les politiques tentent, avec le soutien d?une partie de la société civile, de renforcer l?association entre la langue créole et le groupe ethnique créole. «Pour les militants de ce groupe ethnique, revendiquer le créole, c?est une manière de couper le cordon ombilical avec la bourgeoisie francophone et de créer les conditions pour une valorisation du groupe. En fin de compte, il faut remonter en amont et interroger la conception de la nation mauricienne qui émerge du jeu des politiques et des revendications populaires», poursuit Rada Tirvassen.

Enfin, à la question de savoir si les Mauriciens ont quitté les chantiers anciens sur cette question de langues, Vinesh Hookoomsing note que les oppositions entre un ordre ancien et conservateur fondé sur la combinaison langues-cultures-racines ancestrales et un ordre nouveau fondé sur le métissage et la modernité ne tiennent plus dans le contexte mouvant de la mondialisation. La montée actuelle de l?Asie le montre bien. «Le journal en langue créole à la télévision n?a pas chambardé l?institution. Le créole comme médium pédagogique à l?école ne mettra pas en péril l?importance accordée aux autres langues. Et le militantisme créole, long overdue au sein de l?Eglise, se développe dans un cadre et selon une logique identitaire que l?Etat a mis en place», insiste-t-il.

Pour Rada Tirvassen, il y a un nouveau type de militantisme suite à des pressions pour défendre les droits des Créoles et qui formalise, dans le discours, l?association entre la langue créole et le groupe ethnique créole. D?ailleurs, «en 2004, le gouvernement décide de conduire un projet pilote afin d?expérimenter l?usage du créole comme langue d?enseignement dans le cycle primaire. Deux écoles sont choisies à Maurice ; elles se trouvent dans une région fortement associée à la communauté créole. Ce projet est aussi mené à Rodrigues où la population est Créole à plus de 95 %. Avec le projet PrevokBec et les tentatives du Bureau d?éducation catholique (BEC) d?introduire le créole à l?école, il y a une avancée de cette langue au plan pédagogique. Parallèlement, on assiste à un mouvement d?ethnicisation de la langue créole», témoigne notre interlocuteur.

Immanquablement, c?est le fatalisme ethnique qui clôt le débat.

<B>La situation à l?école</B>

Pour les sociétés créolophones, l?école est le lieu où surgissent davantage les déterminismes sociaux, historiques et politiques. A Maurice, le débat est toujours en cours : faut-il introduire le créole comme médium d?enseignement ? Les positions divergent. Pourtant, cette option a scientifiquement démontré sa pertinence, notamment lorsqu?elle cible les enfants qui ont des difficultés scolaires.

L?île Maurice avance à tâtons sur ce dossier. Il y a, depuis les années 70 à ce jour, une mauricianisation des manuels avec la production des textes par le MIE et le «National Centre for Curriculum Research and Development». Parallèlement, l?investissement des Mauriciens scolarisés dans la maîtrise des langues s?est articulé autour du français et de l?anglais. C?est ce qui a culminé au mythe du plurilinguisme. Mais «nous savons très bien que la maîtrise de l?apprentissage de ces langues standardisées n?a été réservée qu?à quelques privilégiés du système. Pour la majorité de ceux qui ont été scolarisés, cela a abouti à un ?Français je conne, anglais I debrouille?», explique, à cet effet, Jimmy Harmon, coordonnateur du pré-professionnel au BEC. «Le constat est que les Mauriciens sont des semi-lingues. En général, nous écrivons bien l?anglais mais avons de la difficulté à le parler couramment, nous parlons bien le français mais nous l?écrivons de plus en plus mal,» poursuit-il. L?apprentissage des langues à Maurice, insiste Jimmy Harmon, est toujours basé sur le modèle colonial. L?introduction officielle du «kreol morisyen» à l?école, assure-t-il, nécessiterait un programme différent de celui de l?enseignement des autres langues.

QUESTIONS À

<B>Arnaud Carpooran</B> <I>Chargé de cours à l?université de Maurice</I>

<B>«Des concepts à remettre en question»</B>

● <B>Une nation s?appuie souvent sur une langue. A Maurice, c?est le substrat politique qui semble tout déterminer. Est-ce bien le cas ?</B>

En effet. D?ailleurs, le concept même d?unité nationale a une finalité politique. Par rapport aux élections de 1967, lorsque le pays est scindé en deux, l?unité nationale se fera avec la coalition post-électorale entre le Parti travailliste (PTr) et le Parti mauricien social-démocrate (PMSD). Les clivages vont se perpétuer, malgré tout, sur un plan théorique avec, d?un côté, la population générale et d?autres minorités et de l?autre, la population mauricienne d?origine indienne, avec la communauté musulmane voguant entre les deux. L?idée de vouloir-vivre collectif s?articule autour de certaines valeurs communes. L?idée de nation, elle, n?était pas la priorité lorsqu?apparaît le concept d?unité nationale. Le projet monoculturaliste du MMM, pour sa part, échoue en 1982. C?est ainsi que naît l?unité dans la diversité qui ne pourrait être possible que s?il y a égalité des chances des diversités.

● <B>Les groupes s?attachent à des langues et des cultures. Comment déterminent-elles la vie des individus ?</B>

Je prendrais le cas du malaise créole. C?est un groupe qui souffre d?un malaise parce qu?à la différence des autres, il n?y a pas chez lui de recours à l?ancestralité. Ce qui aboutit à d?autres crises identitaires. Donc, il y a eu diversité mais pas unité. C?est ce qui fait qu?on se pose toujours la question de savoir s?il y a une nation mauricienne. Est-elle la juxtaposition de liens ancestraux ?

● <B>Il faut donc remettre en question un certain nombre de vérités admises?</B>

Oui, il y a des concepts à remettre en question. Ce sont des concepts qui ont une fonctionnalité pragmatique, imposés par des circonstances du moment et correspondant à des exigences politico-sociales, mais qui ne répondent pas à une exigence profonde. Des concepts comme l?unité dans la diversité, par exemple, tendent à valoriser les langues ancestrales et permettent, par extension, de justifier certaines décisions plutôt que de faire l?effort de définir une nation.

● <B>Comment s?est donc construite l?identité mauricienne ? </B>

Les Mauriciens veulent vivre en paix mais on l?a fait en s?évitant plutôt qu?en affrontant des réalités. Il y a une sorte de «consensus négatif» où on se respecte à distance. Mais le fait est qu?on a gardé la distance. Fort heureusement, la nouvelle génération est confrontée à la globalisation. Désormais, les choses ne vont pas dépendre de Maurice uniquement. Donc, cette génération aura du mal à fonctionner dans le consensus négatif.

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