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Rêves de délégués
Double mise en scène ce matin. Les principaux partis, le MMM et le Parti travailliste, réunissent leurs « délégués » respectifs en assemblée. L'exercice n'est pas sans intérêt. Chacun vise à mobiliser ses troupes, à faire la démonstration de sa capacité organisationnelle, à affiner son argumentaire politique. Nous sommes à dix-huit mois des élections générales mais nous entrons déjà en pré-campagne.
Les perspectives ne sont pas particulièrement excitantes. Les deux principales forces politiques du pays sont pareillement fatiguées, usées, vidées de leur substance originelle, engluées dans des discours abêtissants et dans le cas du Labour, franchement anachroniques. L'électeur va avoir du mal à se décider.
Au MMM, le « mood » à la base est pour le moins maussade. La déception gagne les coeurs. Même si les assemblées des « délégués » sont depuis longtemps des manifestations cultuelles à la gloire du leader bien-aimé, les « militants » ? si ce mot a encore un sens ? ont du mal à cacher le malaise et le désarroi qui les minent.
Cette assemblée des délégués du MMM sera d'ailleurs la parfaite illustration de ce qui a provoqué l'affaiblissement intellectuel du parti : l?absence du débat d?idées à tous les échelons de l?organisation.
« Le parti des idées » n'en a plus aucune. Il a liquidé son passé, abandonné ses grandes ambitions et se contente de gérer ? avec un succès mitigé ? les affaires du pays en ayant une vision politique qui s?arrête aux prochaines échéances électorales. Le parti ne cherche même plus à maquiller l'étroitesse de ses desseins. De l'aveu même du journal officiel du MMM, la réunion de ce matin n'a pas d?autres objectifs que de donner au Premier ministre l'occasion de défendre son bilan « dans le cadre de la campagne d'explication sur les réalisations de l'alliance gouvernementale? » Ce n'est donc qu'un exercice de communication de plus, ce n'est pas une séance de réflexion. Réfléchir sur quoi d'ailleurs ?
Depuis longtemps, le chef ne se pose plus de questions. Il sait. Et il assène ses certitudes et ses platitudes sans voir le fossé qui s'élargit entre sa perception de la réalité et la vérité. Les « délégués » ne lui diront rien qu?il ne sache déjà sur ce qu?ils vivent. Au contraire.
Les « militants » ne ménageront pas leurs applaudissements à leur leader devenu Premier ministre du « pays le mieux géré au monde ». C'est Bérenger lui-même qui le décrète, il n'y a donc plus rien à dire. Pourtant, il faut être sourd pour ne pas entendre le rugissement de l'incompréhension, de la déception et de la colère de ceux-là mêmes qui ont été l'âme du MMM.
Des délégués du Plaza, beaucoup ont longtemps attendu, se sont battus pour ce pouvoir qui était censé changer la vie. Militants de la première heure, ils n'ont pas fait de rêves déraisonnables. Ils ont juste voulu d'un peu plus de justice, d?égalité fraternelle, d?un peu moins de misère, d?un peu plus de bonheur, celui de vivre en paix avec le voisin dans le respect réciproque. Ce rêve de délégué, il est en charpie. Tout le monde le sait, personne ne le dira.
Ce gouvernement n?est pas nul pour autant. Ce serait injuste de ne mettre à son crédit aucune réalisation. L?alliance MSM-MMM peut afficher quelques réussites, des redressements spectaculaires, des améliorations du cadre de vie. Elle n?a pas été gâtée par la conjoncture internationale mais elle s?en sort plutôt honorablement. Mais à côté, il y a une si grande désillusion.
Le chagrin le plus amer est le constat désolé que le parti de l?unité, le chantre du mauricianisme, préside à la montée de tous les intégrismes et de la division. Peut-être pas aussi profondément qu?on peut le penser mais l?agitation est vive à la surface. Est-ce vraiment paradoxal ? Entre le rêve militant et la réalité sociale, il y a eu une pratique politique de conquête du pouvoir qui a gangrené le pouvoir même.
Bérenger est devenu l?otage, consentant d?abord, impuissant désormais, des tribus courtisées menées par des chefs déchaînés. Il ne peut plus concilier leurs appétits mutuellement exclusifs. Il ne s?en sortira ? et nous avec ? que s?il a la volonté de s?en libérer. Mais l?aura-t-il ?
Si une assemblée de délégués est faite pour réfléchir, voilà la réflexion qui aurait dû dominer ses travaux. Et il y en a d?autres : idéologiquement parlant, comment le MMM aujourd?hui peut se réinventer ? Se rajeunir, avec qui, pour faire quoi ? Et l?après-Bérenger ? C?est déjà d?actualité. Quel sera le deal Bérenger-Jugnauth l?an prochain ? Prévoit-il l?effacement graduel de Bérenger au profit du successeur que Bérenger lui-même croit pouvoir désigner. Bérenger n?a pas cessé de faire comprendre que la méritocratie politique commence et finit avec lui. Il ferme bientôt la parenthèse. Voilà des sujets qui éviteraient qu?une assemblée de militants ne ressemble à une réunion éléctorale.
Chez les travaillistes, l?ambiance est plus gaillarde mais les problèmes ne sont pas moins complexes. Ce sont ceux-là mêmes qui ont donné du passage des travaillistes au pouvoir, une image négative. C?est la question cruciale des aptitudes de Navin Ramgoolam à diriger, c?est-à-dire à prendre des décisions, à s?entourer de compétences, à déléguer des responsabilités sans méfiance excessive.
Outre ces difficultés internes, le vrai défi électoral pour le Labour, c?est de convaincre qu?il a de bonnes solutions aux problèmes irrésolus de l?actuel gouvernement. Pour l?instant, en dehors de ses fidèles ? qui sont par ailleurs nombreux ? l?opinion éclairée doute du sérieux de la pertinence d?une alternative rouge. Comment prendre au sérieux un ancien Premier ministre qui dit pouvoir contrôler, ou plutôt faire baisser les prix, éliminer le chômage, dompter ses « souvals » du secteur privé qu?il enverra à l?abattoir des « befs » et assurer la croissance économique ?
Pour améliorer ses chances de reconquérir le pouvoir, Ramgoolam devra séduire bien au-delà de son électorat traditionnel. Autrement, seul, en dépit de l?axe socio-électoral qu?il privilégie, il ne peut pas conquérir suffisamment de circonscriptions pour gagner. Rama Sithanen devrait lui faire un dessin. Voilà de vrais sujets de débat entre partis : d?une part, l?économie, de l?autre, la politique. La religion, qu?ils la laissent aux prêtres et que les prêtres laissent la politique aux politiciens.
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