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Roger Perelman matricule 159776

30 janvier 2005, 00:00

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Trois jours et puis trois nuits. Dans un wagon plombé. Dans la crasse et la promiscuité. Les gares se succèdent, leurs lumières blafardes s?infiltrent dans les voitures et balaient les visages. Interdiction est faite d?approcher la lucarne. Alors on ne sait rien, ou presque, du parcours emprunté. Le seau d?urine déborde à chaque secousse. Un homme de 90 ans s?éteint sur sa civière. Les enfants ont l?air graves, assis sur les bagages.

L?arrivée est sauvage. Les portes s?ouvrent d?un coup, les projecteurs aveuglent, les cris terrifient. Sous les coups, les ordres hurlés en allemand, la menace des armes et des chiens, les voyageurs sont expulsés du train, contraints d?abandonner tous leurs biens, sacs, vêtements, provisions.

« Schnell, Schnell !» Roger Perelman songe à « un film d?épouvante ». On les met en files, ils passent devant un homme, « sans doute le docteur Mengele » qui, badine en main, leur indique d?un geste vif le côté droit ou le côté gauche. Un groupe part à pied, l?autre en camion. Roger est de celui des marcheurs.

Les voici à Auschwitz. Aux premières lueurs du jour, on leur fait prendre une douche, enfiler une veste et un pantalon rayés, des galoches de bois, et passer chez le barbier qui leur « rase la boule » et leur épile tout le corps. « C?est là, raconte Roger, que j?apprends l?existence des fours et des chambres à gaz. Le petit juif polonais qui me tond me l?annonce en yiddish avec un détachement stupéfiant.?Tu vois, dit-il, tous ceux qui ne sont pas allés de ton côté ont été conduits à Birkenau pour être gazés et passés au crématoire.?» Presque personne ne dit rien. On ne peut pas encore y croire.

On les réveille au milieu de la nuit suivante pour une séance de gymnastique saugrenue. Un kapo polonais de-mande à André Salkov, déporté en même temps que Roger, son village d?origine. Devant sa réponse, le kapo lâche : « Moi aussi ! » Alors Salkov

lance : « On est donc du même village ! » Que n?a-t-il pas dit ? Il est aussitôt roué de coups. Il n?est pas concevable qu?un kapo polonais partage la même origine qu?un sous-homme de juif. « Cela faisait partie des données à intégrer dans cet univers fou. Il fallait apprendre vite. »

<B>La chair humaine qui brûle</B>

Puis il y a le tatouage. Roger suit simplement la file. « Je ne réalise rien. Tout est allé trop vite. J?ai plongé dans une espèce d?hébétude. Mon numéro est 159 776. C?est ainsi qu?on va désormais m?appeler. Mais attention : je vis sous ce matricule. Je ne suis pas ce matricule. » Le même soir, il est déposé en camion dans un petit camp de la périphérie d?Auschwitz, le camp de Janina, dont les détenus sont affectés à une mine de charbon.

Dans la bousculade de l?arrivée nocturne, un détenu lui lance : « Surtout être dans l?équipe de nuit ! Et ne pas dire que tu es étudiant. » Un SS arrive alors et répartit les nouveaux venus en trois groupes. Placé dans une équipe de jour, Roger, sur une pulsion, se faufile dans le groupe de la nuit. Le Belge lui a sauvé la vie. « Janina était un enfer qui épuisait et broyait les hommes. Le jour, les mineurs pelletaient du charbon, 8 heures d?affilée, sans nourriture, dans un vacarme assourdissant. Certains ne tenaient pas une semaine. Aucun n?a tenu plus d?un mois. La nuit, il s?agissait de suivre la progression de la mine et de la remblayer en installant des poteaux. C?était plus supportable. »Les arrivages de détenus se succèdent en écho des convois. Les mineurs professionnels (polonais), qu?ils côtoient sous terre et qui mangent leur casse-croûte devant leurs yeux d?affamés, les préviennent parfois à l?avance : « Ça pue à l?extérieur, va y avoir un arrivage? »

Ça pue ? Ça pue la chair humaine qui brûle dans les fours d?Auschwitz. Une partie d?un convoi de déportés fraîchement arrivés vient donc d?être gazée et, parmi les « aptes » au travail, certains seront affectés à Janina.

Le camp est d?une sauvagerie sans limites. C?est le régime de la terreur. Les kapos sont des condamnés allemands de droit commun qui peuvent battre à mort les détenus, les humilier, les asservir. « Parfois un jeu atroce contraignait les détenus à sauter par-dessus les larges tranchées de latrines ; les plus faibles tombaient dans les excréments, cela faisait beaucoup rire les SS. »

Membre de l?équipe de nuit, Roger commence à travailler à 22 heures et revient au camp vers 8 heures. Le temps d?une douche puis d?une soupe de légumes qui gèle en hiver et qui va en s?éclaircissant. Le repas du soir est constitué d?un breuvage couleur café, avec un morceau de pain et un petit carré de margarine. « La faim est obsédante et obsessionnelle. On ne pense qu?à cela.»

Le pire, ce sont les sélections. Elles ont lieu en plein jour et privent l?équipe de nuit de sommeil. Les détenus sont alignés et nus tandis qu?un SS, suivi d?un scribe qui note les numéros, inspecte leur état. Un coup de menton désignant un homme, et son sort est joué. Direction Auschwitz : la chambre à gaz. Lors d?une de ces séances supplices, le SS marque un temps d?arrêt devant Roger et paraît hésiter. Le jeune homme cesse de respirer.

Il y a aussi les pendaisons. Elles touchent surtout les prisonniers ayant tenté de s?évader, le plus souvent des soldats de l?armée soviétique. La pendaison a lieu « en grande pompe ». Tout le camp est réuni. Le menuisier a dressé la potence sur une estrade, un SS prononce un discours auquel personne ne fait attention, la trappe s?ouvre, les corps se balancent, les détenus observent dans le silence. « Non, cela ne nous tourmentait plus. On était moins attristé de les voir pendus que d?avoir perdu du sommeil. Cela faisait partie du paysage. »

<B> « La peur et la faim annihilaient tout » </B>

« La peur et la faim annihilaient tout sentiment, toute pensée hors du présent. On ne parlait pas de littérature, de musique, de peinture, de philosophie. On ne demandait pas aux autres ce qu?ils faisaient avant la déportation, ce qu?était leur famille, ce qu?ils avaient vécu ; on ne parlait pas non plus de l?avenir. On ne s?intéressait qu?à soi. À dire vrai, on parlait peu. Et les quelques concentrationnaires les plus anciens, les matricules 42 000, ne parlaient quasiment pas »

Déshumanisation, a-t-on souvent écrit. Le mot est exact. Mais elle résultait beaucoup moins, selon Roger Perelman, des humiliations imposées aux détenus que de cette suppression de toute vie psychique et intellectuelle, et de l?absence de toute relation digne de ce nom.

Épuisés par le travail, abrutis par les hurlements, le bruit des explosions de mines et des perforatrices, les détenus s?écroulent les uns après les autres. Avouer une maladie ou une faiblesse expose au sadisme de certains médecins et à la sélection impromptue.

Roger se souvient d?un juif polonais castré. Sans doute le résultat d?une expérience pour étudier les hormones masculines. « Il était d?une tristesse indicible. Mais on ne posait pas de question. Plus rien n?étonnait. » Des camions débarrassent chaque jour les corps sous l??il indifférent des travailleurs.

Roger Perelman «tiendra » quinze mois à Janina. À une exception près, tous les autres déportés de son convoi sont morts, « liquidés » à Auschwitz. Alors pourquoi lui ? Allez savoir. Il était jeune ; il était arrivé au camp sans autres membres de sa famille, dont le sort l?aurait angoissé ; et il a eu de la chance. « Et puis, dit-il, je m?étais fixé inconsciemment trois règles. D?abord, éviter au maximum les coups, donc ne jamais me faire remarquer, me fondre dans la masse. Ne jamais me laisser aller : en négligeant de me laver, en nettoyant ma gamelle au doigt ou en cherchant des épluchures près des cuisines. Surtout : ne jamais penser au passé pour ne pas me laisser submerger par les émotions. En fait, ne pas penser du tout ; ce qui se fit sans difficulté. Tel une marmotte, j?ai glissé en hibernation. »

<B>Un éclat de rire inouï</B>

Deux histoires cependant. D?abord un rire, incongru, indécent, le jour où un nouvel arrivage de juifs de France rejoint les rangs des mineurs sur la place de l?appel. « Debout, le béret à la main et chancelants de fatigue, nous attendons la fin de l?interminable comptage tandis qu?un SS nous invective. Un nouvel arrivant sort soudain du rang, se place devant le SS et lui lance en Allemand : ?Je suis capitaine de l?armée française, et je n?admets pas qu?on me parle sur ce ton. ? Il y a une espèce de silence stupéfait. Et puis un rire, un rire général, un rire inouï. » Plus personne ne reverra l?intrépide.

Et puis il y a Noël. Et juste à la sortie du camp, sur la route de la mine, des maisons polonaises illuminées, des sapins décorés et des tables dressées pour la fête. Avançant lentement dans la neige, grelottant dans son pyjama rayé, Roger regarde par les fenêtres, et l?armure se fendille. Il est bouleversé.

Les nouvelles du monde ne parviennent qu?au compte-gouttes. Celle du débarquement en Normandie n?a guère provoqué de joie, juste un peu d?inquiétude. Les rumeurs concernant les Russes ne suscitent pas plus d?optimisme. « Je n?aurais pas parié un kopeck sur notre survie. Mais j?étais curieux de savoir comment tout cela se terminerait. Ah oui, j?étais sans illusions. Mais je voulais savoir ! »

<B> @ 2005 Le Monde ?

Annick Cojean

Distribué par The New York

Times Syndicate</B>

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