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Quand les Anglais dédommageaient les esclavagistes

28 juin 2004, 20:00

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Une rue dans le vieux Quatre-Bornes menant vers une ancienne usine sucrière porte le nom de Stanley. Comme pour rappeler que c?est Lord Stanley qui, le 7 août 1833, fit adopter une motion dans laquelle la Chambre des communes accepta de débourser la somme de £ 20 000 000 en guise de compensation pour la libération de tous les esclaves dans l?Empire britannique. De cette somme, £2 112 642 étaient destinées aux propriétaires des 67 500 esclaves de la colonie de Maurice. Nous nous proposons d?évoquer succinctement les circonstances dans lesquelles une somme aussi importante fut payée aux esclavagistes en échange de la libération de leurs esclaves.

Pour rentrer dans le vif du sujet, rappelons que le 2 février 1794, dans le sillage de la Révolution française, la Convention à la faveur des principes énoncés de la déclaration des Droits de l?homme par l?Assemblée, avait accepté le principe d?égalité des droits des mulâtres, des noirs libres et des esclaves. Laquelle résolution fut adoptée par l?Assemblée Coloniale à Port-Louis le 28 octobre 1794. On sait que la résolution de la Convention resta lettre morte non seulement à l?île de France mais dans toutes les autres colonies françaises.

Pour les colons de l?île de France, l?extinction de l?esclavage allait causer la ruine de la colonie. Mais ce refus était surtout dû au fait qu?aucune compensation n?avait été prévue pour une telle libération alors qu?ils avaient payé rubis sur l?ongle pour les esclaves qui étaient à leurs services.

On sait également que face à ce refus d?obtempérer à la décision de la Convention et de l?Assemblée coloniale, le Directoire, qui avait succédé à la Convention, vota une loi 5 Pluviôse an 1 (25 janvier 1796) autorisant à envoyer onze agents dans les colonies dont deux pour les Mascareignes avec pleins pouvoirs pour décider de l?abolition de l?esclavage

Le choix pour les Mascareignes tomba sur Baco de la Chapelle, ancien maire de Nantes, et Etienne Laurent Pierre Burnel qui avait exercé comme avocat et journaliste à l?île de France. La mission fut accompagnée d?une division commandée par le contre amiral Sercy et de 2 200 soldats sous les ordres du général Magallon de la Morlière. Les agents quittèrent la France le 4 mars 1796 et arrivèrent à l?île de France le 18 juillet. Ayant eu vent de leur arrivée, les émissaires furent accueillis par une foule hostile composée de colons déchaînés qui ne voulurent à aucun prix entendre raison. Tant et si bien que le Gouverneur Marlartic, après maintes tractations, fut contraint de les renvoyer en catastrophe sur le navire Le Moineau en route pour les Philippines.

Notons que dans leur lutte contre une libération des esclaves sans compensation, les colons blancs eurent le soutien des gens de couleur, eux-mêmes petits propriétaires d?esclaves.

Dès cet instant, l?île de France vécut en quasi sécession avec la mère patrie ? la France. Le statu quo fut ainsi maintenu sur le sort des esclaves à l?île de France. Il en fut de même pour toutes les autres colonies françaises même si le statut juridique des esclaves et des libres resta flou jusqu?à l?arrivée de Napoléon au pouvoir.

On se souviendra de la célèbre phrase de l?empereur des Français : ?Je ferai ce que la majorité des habitants désire : j?abolirai l?esclavage à St- Domingue et je rétablirai l?esclavage à l?île de France.? C?est ainsi que le régime servile reprit force et vigueur jusqu?à son abolition définitive sous le régime britannique le 1er février 1835.

Force est de souligner que bien avant la prise de l?île en 1810 par les Britanniques, la Chambre des communes avait formellement aboli la traite des esclaves dans ses colonies en 1807. Qui plus est, en 1813, la pratique de l?esclavage fut formellement abolie par une autre résolution de la Chambre des communes.

Malgré l?extinction de la traite servile, l?importation des esclaves continua de plus belle dans la colonie de Maurice, avec, dit-on, l?accord tacite des autorités britanniques dans l?île. Ce qui souleva l?indignation des dirigeants de la Anti-slavery society à Londres et chez les autres organisations philanthropiques militant pour l?extinction de la traite. Mais si le commerce illicite des esclaves continua clandestinement après 1813, il allait s?éteindre définitivement vers 1827 grâce à la vigilance des navires de l?amirauté britannique qui devaient arraisonner toute cargaison d?esclaves à destination de la colonie de Maurice dans l?océan Indien. Néanmoins, on estime à plusieurs milliers, le nombre d?esclaves qui furent illégalement introduits à Maurice via les Seychelles lors des années précédant l?abolition de l?esclavage.

Le lobby sucrier dans les Caraïbes- là où les colons britanniques avaient des investissements énormes ? mécontent de voir la colonie de Maurice avoir accès au marché sucrier dès 1825 à un taux préférentiel ? allait faire pression auprès des autorités pour dénier ce privilège au sucre mauricien arguant que la traite continuait de plus belle et que les esclaves subissaient des sévices sous l??il approbateur des autorités coloniales.

D?autre part, sans un renouvellement constant de la population servile, il était clair que l?île allait manquait de bras - la population servile régressant constamment- et il fallait avoir recours à une autre source de main-d?oeuvre pour sauver la colonie de la faillite. C?est dans ces circonstances que les colons mirent sur pied le Comité colonial pour discuter d?une compensation adéquate à être payée pour la libération de leurs esclaves.

Le gouvernement britannique ayant accepté de payer une indemnité en guise de compensation aux esclavagistes, comme déjà souligné, il fallait maintenant prouver que les esclaves qui allaient être libérés leur appartenaient de plein droit.

Force est ici de constater que, si du point de vue juridique, les esclaves n?étaient pas reconnus comme des êtres humains par le Code Noir et les Lettres Patentes promulgués en 1723 par le Roi Louis XV, ils devaient néanmoins être baptisés dans les huit jours suivant leur achat (Art. 1), sinon, ils étaient assimilés aux meubles de leurs propriétaires comme le témoigne l?article XXXIX des Lettres Patentes : ?Voulons que les esclaves soient réputés meubles et comme tels qu?ils entrent dans la communauté, qu?il n?y ait point de suite par hypothèque sur eux qu?ils se partagent également entre cohéritiers sans réciput et droit d?aînesse et qu?il ne soit point de douaire coutumier au retrait lignager et féodal aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets ni au retranchement des quatre quints en cas de disposition à cause de mort ou testamentaires.?

L?article V11 vient renforcer les dispositions énoncées plus haut en ces termes : ?Les enfants qui naîtront des mariages entre les esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à ceux de leurs maris si les maris et les femmes ont les mêmes maîtres.?

C?est forts de ces dispositions que les colons à l?heure de la compensation firent acte de propriété par voie de réclamation à travers leurs avoués respectifs. Mais quant aux taux à être payés aux différentes catégories d?esclaves, faut-il rappeler que ces derniers avaient, à l?origine, été achetés par le maître lors des ventes à l?encan organisées par leurs commanditaires comme le démontre le tableau sur le prix d?achat et de vente des esclaves (ci-contre).

D?autre part, durant tout le régime servile, il y eut des achats et des ventes d?esclaves entre esclavagistes, et ce, jusqu'aux dernières années précédant l?abolition, comme le témoigne cet avis ? ?Cinq beaux noirs âgés de 18 ans dont trois de Mozambique et deux Malgaches, une belle négresse indienne connaissant tous les détails d?une boutique ayant toujours été occupée à cette partie, et un joli noir indien domestique âgé d?environ 13 ans, à vendre. S?adresser au Sr Gachet, Marchand, rue des Pamplemousses.?

C?est donc en fonction des prix en cours que la réclamation pour le dédommagement fut faite.

C?est à Adrien d?Epinay, jeune homme de loi, avoué de profession et lui-même propriétaire d?esclaves, que le Comité colonial devait confier la tâche de négocier avec les autorités coloniales aux bureaux des Colonies à Londres.

Les correspondances des fameuses missions d?Adrien d?Epinay, porte-parole du Comité colonial à Londres, ont été compilées par l?historien Auguste Toussaint. Adrien d?Epinay s?évertua à dissiper tout malentendu concernant les prétendus sévices infligés aux esclaves et la justification du nombre d?esclaves que possédaient les colons après des accusations que le gros de la main-d??uvre servile avait été importé illégalement.

On sait que la mission d?Adrien d?Epinay ne se borna pas uniquement à la compensation payable aux esclavagistes, mais il milita pour une meilleure représentation des colons dans les affaires du pays aux cotés des Britanniques en sus de la liberté de la presse. Les missions d?Adrien d?Epinay furent considérées couronnées de succès. La plus grande confusion existe quant au nombre exact d?esclaves que possédaient les quelque 2 607 propriétaires. D?après le Register of slaves en 1832, il n?y aurait que 49 586 esclaves. Et d?après les autorités, ce chiffre ne comprendrait pas les esclaves importés illégalement après l?extinction de la traite, soit après 1813. Toujours est-il que le nombre d?esclaves qui furent officiellement libérés était d?environ 66 613.

Il faut aussi souligner que la réclamation du Comité colonial était de l?ordre de £ 4 000 000 en se basant sur le prix marché des esclaves. Mais cette somme fut jugée excessive et, en fin de compte, c?est la somme de 2 112 632 10 shillings et 11 pence qui fut déboursée. (Voir tableau sur la compensation payée aux propriétaires d?esclaves).

Il faut savoir que parmi les heureux bénéficiaires se trouvaient bon nombre d?entrepreneurs britanniques qui, peu de temps après la conquête de l?île, s?y installèrent pour faire des affaires. Ils étaient de grands propriétaires de domaines sucriers. Citons parmi ceux-là les Reid, les Irving, les Gower, les Nephews, les Barclays, les Cokerell et autres Blyth.

Parmi ces entrepreneurs venus de la Blonde Albion, se trouvait James Blyth, membre influent du Comité d?indemnité et agent pour le transfert de la somme de £1 633 300 due à quelque 300 colons esclavagistes pour la libération de 21 000 esclaves.

Selon Maurice Paturau, auteur de l?ouvrage intitulé L?Economie de l?île Maurice en 1975, une fois les indemnités payées, bon nombre de colons français plièrent bagage pour regagner l?Hexagone. Pas moins de 25 % de cette somme fut rapatriée en France alors que, pour les mêmes raisons, environ 1/8 retourna dans les coffres de sa Majesté britannique pour le compte des entrepreneurs britanniques.

Quand aux esclaves- au nombre de 67 500 dit-on- qui furent libérés et dont les services n?étaient plus requis par leurs anciens maîtres sur les domaines sucriers, les Britanniques ont beau jeu de dire qu?ils leur ont donné la liberté, laquelle n?a pas de prix même si aucun plan de réinsertion n?avait été prévu pour leur réinsertion dans la société avec les conséquences que l?on sait.

Enfin, notons également pour terminer cette page brûlante de notre histoire, que lorsque le 20 décembre 1848, les 62 000 esclaves furent libérés à l?île de la Réunion, leurs propriétaires, reçurent en guise de compensation 705 ff par tête d?esclaves.

Les esclaves devaient être baptisés dans les huit jours suivant leur achat, sinon ils étaient assimilés aux meubles de leurs propriétaires.

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