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Pétrole : la croissance mondiale suspendue au prix du baril

23 août 2004, 20:00

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Présentant, au printemps 2004, ses prévisions économiques mondiales, le nouveau Chief Economist du Fonds monétaire international (FMI), Raghuram Rajan, avait affirmé que le monde connaissait ?les perspectives les plus roses? observées ?depuis dix ans?. L?institution relevait alors les pourcentages de croissance publiés en septembre 2003 de 0,6 % (à 4,6 %) pour 2004. Le baril de brut était alors à 36 dollars à New York et le brent cotait 33 dollars à Londres. Quatre mois plus tard, le cours du pétrole flirte avec les 50 dollars à New York et s?affiche aux alentours de 44 dollars à Londres. Pas de quoi affoler l?institution, si l?on en croit Rodrigo Rato, directeur général du FMI. Vendredi 20 août, il a confirmé une croissance économique ?solide? et ?généralisée? qui se situera ?dans les 4,6 %? en 2004 ?même si des éléments ont évolué de façon pire que prévu?.

Le pétrole est l?un d?eux. Tout pousse son prix à la hausse : la bonne tenue de la reprise tout d?abord, qui entraîne mécaniquement une hausse de la consommation d?énergie partout dans le monde. Et surtout chez les nouveaux poids lourds de l?économie mondiale : la Chine, dont les importations ont augmenté de 40 % entre janvier et juillet 2004, et l?Inde (+ 11% cette année).

Cette explosion de la demande intervient à un moment de grandes incertitudes géopolitiques qui font craindre à tout moment une rupture des approvisionnements, alors que les capacités de production sont déjà presque saturées. ?Le monde a une capacité de 82-83 millions de barils-jour et la demande est aux alentours de ce niveau. Alors il suffit qu?il y ait un problème pour que l?offre soit subitement insuffisante?, a résumé, vendredi, Sadek Boussena, ancien ministre algérien de l?énergie.

Une volatilité amplifiée

Du coup, le cours du baril réagit à chaque nouvelle. Hugo Chavez gagne-t-il le référendum qui le maintient au pouvoir au Venezuela ? Le prix du baril fléchit. Les affrontements reprennent-ils à Nadjaf ? Il remonte. Cette volatilité est amplifiée par les opérateurs de marché, notamment les hedge funds, les fonds spéculatifs, qui empruntent à bas prix aux Etats-Unis et spéculent à la hausse. La prime de risque est évaluée entre 8 et 10 dollars le baril. Résultat, le brut a pris 57 % au cours des douze derniers mois, 15 % depuis la fin juin.

Pourtant, l?optimisme du FMI n?est pas forcément déplacé. Rodrigo Rato rejoint le consensus des économistes en ne s?inquiétant pas trop pour 2004. Pour ?désagréable que soit la pression que fait peser aujourd?hui le prix du pétrole sur l?activité économique, un baril à 44 dollars ne peut casser la reprise, estime un expert européen.Cela peut amortir, freiner la croissance mais pas faire se retourner un cycle mondial?. Selon une étude conjointe de l?Agence internationale de l?énergie (AIE), du FMI et de l?Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiée en mai, une hausse durable de 10 dollars le baril rognerait 0,5 point de croissance en 2004. Les responsables économiques et politiques ne se placent pas dans cette perspective.

En fin de semaine, Joaquin Almunia, commissaire européen aux affaires économiques et financières, a écarté l?hypothèse d?un ralentissement de la reprise des 25 et maintenu sa prévision de 1,7 % pour 2004. Récemment, le chancelier Gerhard Schröder a bien admis que le pétrole était ?un souci?, mais il ne percevait pas ?d?impact négatif? lié à son prix. Le gouvernement français, quant à lui, s?appuie sur les bons chiffres du deuxième trimestre (0,8 % de hausse du produit intérieur brut) pour prédire une croissance plus ferme que prévu, entre 2,3 % et 2,5 %. L?Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) rappelle d?ailleurs que la France est moins vulnérable, grâce à son indépendance énergétique et au niveau de l?euro. L?institut a calculé qu?une hausse durable du prix du pétrole de 5 dollars diminue la croissance de 0,2 % pour chacune des deux premières années.

Officiellement donc, seuls les Etats-Unis, dont l?économie connaît quelques flottements, avec un deuxième trimestre moins robuste qu?espéré (3 % en rythme annuel), subissent déjà les effets de ce que le secrétaire au Trésor, John Snow, qualifie ?d?impôt sur l?économie? qui pèse sur le pouvoir d?achat des ménages. Comme l?a déclaré le président de la Réserve fédérale (Fed), Alan Greenspan, le niveau du prix du pétrole est ?la principale ombre? au tableau économique américain. Premiers consommateurs du monde, ils sont les premiers touchés par ?l?exubérance irrationnelle? des cours, selon l?expression de l?AIE, empruntée au président de la Fed.

Combien de temps cette exubérance va-t-elle durer ? Nul ne se risque à le prédire. Le manque de visibilité, l?incapacité à connaître la ?trajectoire? que les prix vont emprunter alimentent les inquiétudes. Car si la hausse de l?or noir ne touche que légèrement la croissance mondiale en 2004, son maintien à des niveaux élevés pourrait gravement hypothéquer celle de 2005.

La cherté du pétrole ne réduit pas la demande, qui va, selon toute probabilité, se poursuivre l?année prochaine, et ce n?est pas du côté de l?offre qu?il faut attendre le salut. Dans le golfe Persique comme au Venezuela, la rente pétrolière n?a pas servi à développer les infrastructures ni même à entretenir les installations. L?Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dont la capacité de production n?a pas augmenté depuis trente ans, a une marge de man?uvre très limitée. Les pays exportateurs de pétrole se réunissent à Vienne les 14 et 15 septembre pour décider s?ils l?utilisent.

Babette STERN

Les groupes pétroliers ont répercuté la flambée du brut à la pompe

En Europe comme aux Etats-Unis, les automobilistes subissent chaque jour un peu plus les conséquences de la flambée du brut.

En Amérique du Nord, où les gros véhicules 4 x 4 si gourmands en carburant sont à la mode, le prix de l?essence est devenu un enjeu de la campagne présidentielle du mois de novembre. Dans les stations-service américaines, le prix du gallon (3,78 litres) atteint 1,879 dollar en ce mois d?août, soit 49,7 cents le litre contre 39,7 cents au 1er janvier (+ 25 %). Mais, c?est en mai que l?impact psychologique a été le plus retentissant. Poussé notamment par les capacités limitées de raffinerie du pays, le gallon avait alors franchi le cap des deux dollars. Les économistes craignent que ces prix aient un impact sur la confiance des ménages. Le 10 août, la Réserve fédérale américaine (Fed) soulignait que cette flambée était sans doute à l?origine du ralentissement de la croissance aux Etats-Unis.

En Europe aussi, les automobilistes et les routiers ont vu s?affoler les compteurs des pompes à essence. Les pays les plus touchés sont la Russie (+ 18,8 % depuis le 1er janvier) et l?Espagne (+ 18 % sur la même période). Pour cette dernière, la situation pourrait s?aggraver davantage d?ici un mois. La Confédération nationale des stations-service du pays table en effet sur une hausse supplémentaire de 5 à 10 % pour septembre. Au total, la flambée des prix du brut a renchéri cette année de 5,32 milliards d?euros la facture pétrolière du pays.

Les transporteurs routiers portugais, pays où le gazole a augmenté de16,8 % et celui de l?essence de 12,8 % depuis le 1er janvier, ont sollicité l?aide des pouvoirs publics. Mais la Commission européenne a fait savoir qu?elle était a priori opposée aux mesures des Etats visant à baisser les taxes sur le pétrole pour le secteur du transport routier pour l?aider à faire face à la flambée des prix. L?Autriche a également vu les prix progresser depuis janvier : + 12 % pour le gazole, + 13 % pour l?essence sans plomb 98.

En France, sur les quatre derniers mois, l?essence et le gazole sont 10 centimes d?euros plus chers, soit une hausse de 10 %. ?Nous sommes à 5 centimes des prix records de l?été 2000 et le brut n?était pas au prix actuel. Nous risquons de nous en approcher?, a relevé Jean-Louis Schilansky, délégué général de l?Union française des industries pétrolières.

Le même constat est fait au Danemark - le litre de super 95 sans plomb est passé de 1,08 euro au 1er janvier à 1,20 euro ? et en Pologne où les prix ont progressé d?environ 10 % depuis le 1er janvier. ?Les hausses actuelles se feront sentir fin septembre et les prix pourront augmenter de 10 % ?, selon Aurelia Paszkowska, présidente de la Chambre des carburants polonaise. ?Les Polonais pourraient alors réduire leurs achats de carburants de façon significative?, a-t-elle ajouté.

En Allemagne, où les prix ont battu des records pendant la semaine du 15 août, lorsque le litre de super a grimpé de 8,8 % depuis le 1er janvier, le litre de gazole a gagné 7,2 %, oscillant autour d?un euro. Les Pays-Bas, quant à eux, connaissent une augmentation sensiblement identique.

Seule rescapée, la Norvège où les prix ont peu bougé depuis le début de l?année, parce que la couronne norvégienne s?est renforcée par rapport au dollar, devise dans laquelle se négocie le baril.

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