Publicité
Première visite de Jean Marie Le Clézio
Par
Partager cet article
Première visite de Jean Marie Le Clézio
Fin octobre 1981, Jean Marie Le Clézio débarque à Maurice pour la première fois. Il est tout auréolé de ses premiers succès littéraires : Prix Renaudot à 23 ans, Prix Paul-Morand, la revue littéraire Lire parle de lui comme faisant partie des 40 premiers intellectuels de France. La même publication voit en lui un des dix écrivains français qu’on retiendra du 20e siècle littéraire. Il est accompagné de sa femme et de sa fille. Ils sont venus, non pas rencontrer une mer, fût-elle méditerranéenne, comme devant Nice où ils résident, mais saluer le “vieil océan” Indien.
Alain Gordon-Gentil, qu’accompagne Sophia, va à sa rencontre dans le bungalow qu’il loue à la Pointe d’Esny. L’entretien démarre sur les chapeaux de roue : “L’écriture n’a de l’importance que sur l’instant. Je ne pense pas qu’un livre ait une importance dans le temps.”
Sophia : Mais vos œuvres sont immortelles...
JMLC : La mer et les rochers le sont. Si l’œuvre change le regard du lecteur, son imagination, alors elle se qualifie pour l’immortalité. Je voudrais écrire un livre sur la mer. Je viens à Maurice pour rencontrer la mer.
AGG : Ce voyage à Maurice est donc une nécessité...
JMLC : Le voyage est une nécessité absolue puisqu’il rencontre quelque chose d’ancien et de profond en moi. Ecolier, j’ai eu des problèmes d’adaptation scolaire car j’étais un élève français élevé à la manière mauricienne parmi d’autres élèves français. Je me suis senti différent des Français. Les Mauriciens sont français par bien des façons mais ils sont différents des Français.
Sophia : Dans Le Déluge vous dites lizié péna balizaz...
JMLC : C’est une belle expression. Les yeux n’ont pas de frontières. Le Mauricien n’a pas une vision étriquée des choses.
AGG : Nous sommes pourtant marqués du sceau de l’insularité.
JMLC : Elle nous empêche d’avoir une vision limitée. Le pays est petit. Il nous oblige à voir au-delà du Bell Buoy. Maurice est en avance sur beaucoup de choses. La coexistence pacifique inter-raciale par exemple. Notre ouverture sur l’Orient, sur l’Asie, est fascinante.
Les problèmes ne manquent pas. Les tankers qui dégazent au large de Maurice par exemple. Diego Garcia est un très gros problème. C’est une expérience infiniment malheureuse. Maurice doit vivre à proximité d’une base nucléaire, située sur une partie de son territoire (volée par les Anglais et squattée par les Etasuniens).
AGG : Votre première impression ?
JMLC : Je suis sous le charme du pays et conquis par la gentillesse des Mauriciens. L’île est extrêmement civilisée. J’y reviendrai. Je ne suis pas déçu. J’avais peur de me retrouver sur un radeau compartimenté au milieu d’un océan. Maurice est un monde. Un monde qui a sa langue, le créole.
Sophia : Un ami étranger m’a dit après avoir traversé l’île de part en part : “Je viens de visiter cinq continents.”
JMLC : La formule est heureuse. Mais avec une différence encore plus heureuse : les cinq continents se mélangent à Maurice s’ils ne peuvent le faire dans la réalité. Ils le font pacifiquement, harmonieusement. Il y a ici un brassage extraordinaire. Les races s’imbriquent les unes aux autres.
AGG : Avez-vous lu le roman de Marie-Thérèse Humbert ?
JMLC : Pas encore. Je m’intéresse surtout à la société mauricienne de la fin du XIXe siècle. Maurice a connu les débuts de la révolution industrielle avant l’Europe.
Sophia : Devons-nous oublier notre passé ?
JMLC : Point du tout ! Il faut le métamorphoser. Plus question de vivre séparés. Qui se sépare, s’exclut. Il faut améliorer notre volonté de cohabiter.
AGG : Maurice doit-elle apprendre quelque chose au monde ?
JMLC : Bien sûr ! Je suis venu pour apprendre. Je passe mes journées aux Archives qui sont parmi les meilleures au monde. En France, les archives, possédant des documents du 18e et du 19e siècles, sont rares. (A relire par ceux qui se complaisent à médire gratuitement de nos archives).
AGG : On vous imagine mal vivant en Europe.
JMLC : J’attache la plus grande importance à cette question de nationalité mauricienne. C’est un rattachement sécurisant.
Sophia : Ressentez-vous ici l’appel de la nature ?
JMLC : Quand les pêcheurs de Mahébourg rentrent de la pêche, ils ne rentrent pas chez eux. Ils restent à converser au bord de mer. Ils chérissent leur mer. Il n’y a rien de plus émouvant.
Publicité
Publicité
Les plus récents