Publicité
Pour la réparation des séquelles de l?esclavage
Par
Partager cet article
Pour la réparation des séquelles de l?esclavage
?Il y a des responsabilités historiques qu?il faut oser regarder en face pour en tirer en toute transparence les enseignements qui s?imposent?, F. Wurtz.
A l?heure où partout dans le monde les gouvernements, toutes tendances politiques confondues, appellent au développement du potentiel humain et à des réformes sociales visant une ?mobilité ascendante de la population?, nous n?avons aucun droit à Maurice de rester à la marge du monde, en excluant une partie de notre population de cette mouvance. (...)
L?histoire de Maurice nous apprend que la société mauricienne, fondée sur l?esclavagisme et son sous-produit ?le racisme?, a donné naissance, avant l?immigration indienne, à une famille de castes : ?blancs?, ?métisses?, ?mulâtres? et ?noirs? (esclaves d?origine africaine). Au bas de cette échelle de couleurs se trouvait la caste ?d?esclaves noirs? exclue de la vie sociale par rapport au statut ?d?objet-meuble? de l?esclave.
On retient aussi de l?histoire que ces ?esclaves noirs? devaient être victimes d?une deuxième vague d?exclusion ou d?expulsion quand des immigrants indiens vinrent les remplacer dans les plantations. Ce changement, selon Auguste Toussaint, fut terrible vu ?l?indifférence totale témoignée au sort des quelque (sic) 70000 esclaves libérés en 1835 ... rien ne fut fait pour les aider tant sur le plan matériel que moral.?
Aujourd?hui, représentant environ 20 % de la population, les descendants d?esclaves vivent dans les conditions matérielles précaires. Ils sont parmi les plus démunis, les plus pauvres, les plus discriminés, les moins éduqués. Ils sont exclus, ou presque, de tous les domaines de la vie : l?emploi, l?éducation, le social. Culturellement anéantis, demeurés trop longtemps sans repères et sans apprentissage, ayant presque tout perdu ou oublié des traditions ancestrales, ils arrivent difficilement à se construire une identité ? ?cette réalité fixe? nous rappelle Alain Finkielkraut ? tout en affirmant pleinement leur ?mauricianisme?. Ils s?inventent une langue, une culture (kiltir kréol). Ils veulent se constituer, s?organiser, faire entendre leur ?voix ? (...).
<B>Prises de conscience</B>
L?Etat mauricien saurait-il s?engager politiquement (...) en faveur des descendants d?esclaves. Et les autres partenaires sociaux, intimement associés à l?esclavage, notamment le secteur privé (l?industrie sucrière) et l?Église, s?engageraient-ils également ? Sans prétendre avancer les meilleures propositions, puissent les suggestions faites à partir des quatre postulats ci-dessous, servir de base à des prises de conscience et déboucher sur des engagements fermes dans l?action :
-
L?esclavage doit être inscrit dans le contexte social et économique et la mentalité de l?époque. Il a joué un rôle essentiel dans la construction et le peuplement colonies. La Traite était considérée alors comme un trafic nécessaire et honorable. Sans nègres, point de colonies, disait-on à l?époque.
-
C?est sous le couvert de la religion au XVIe que furent préconisés la traite et l?esclavage et que l?Église en fournit l?accompagnement moral nécessaire aux esclavagistes et aux négriers.
-
Les esclaves d?origine africaine furent l?instrument de production indispensable de l?économie des plantations depuis le peuplement de l?île. Ils contribuèrent au développement du pays, à la prospérité de l?industrie sucrière, à la fortune et aussi à la bonne fortune des colons.
-
Les esclaves quittèrent les plantations avec l?arrivée en masse des Indiens ?engagés? de l?Inde, après une période de plus de cent cinquante ans, sans compensation, sans secours et sans aucune aide. Les maîtres en revanche en furent dédommagés.
● <B> Les séquelles de l?esclavage </B>
(...) Désormais la question de réparation des séquelles de l?esclavage n?est plus une affaire interne. Elle est devenue un objet de la coopération internationale. Pour donner cours à cette mobilisation de solidarité qui se dessine dans le monde, des encadrements juridiques se mettent en place. La Traite et l?esclavage ont tous deux été condamnés en 2002 comme crime contre l?humanité. La Cour Pénale Internationale, adoptée à Rome en 1998, en action depuis le 1er juillet 2002, reconnaît notamment, que ?la réduction en esclavage est un crime contre l?humanité? et prévoit ?des réparations, y compris sous forme de restitution, indemnisation et réhabilitation et des compensations légales pour des crimes commis dans le passé, même lointain, et qui ont profité aux accusés....et la création de fonds au profit des victimes?.
Compte tenu de cette dimension nouvelle, il serait souhaitable que les partenaires sociaux à Maurice s?engagent dans un vrai débat, sans faux fuyants, avec l?honnêteté intellectuelle nécessaire. (...)
● <B>Les effets néfastes du système esclavagiste </B>
La gestion et la philosophie d?entreprises esclavagistes donnèrent naissance à des méthodologies de travail bien particulières préférant la pioche de l?esclave à la charrue, conférant le monopole du savoir et du pouvoir aux seuls ?maîtres?. Le pouvoir ?absolu?que possédaient ces derniers sur les esclaves les corrompit ?absolument?, aurait observé Lord Acton. Cet abus du travail servile fut nul doute aussi la cause de ?la stagnation des procédés agricoles et industriels? comme le souligne Karl Noël, et les ?maîtres? penseurs en panne d?idée, semble-t-il, concentrèrent tout leur savoir et toutes les énergies disponibles, au profit du développement de la ?seule? industrie sucrière. Est-il nécessaire de se rappeler qu?au moment de l?indépendance en 1968, toute l?économie du pays se reposait sur une seule culture, une seule industrie (à bout de souffle) : le sucre. La chance de Maurice c?est qu?avec l?indépendance, grâce à l?aide financière obtenue des banques internationales, grâce au soutien du gouvernement qui apporta un autre savoir-faire à l?industrie sucrière, celle ci sut rebondir avec panache. L?économie s?est depuis diversifiée. Le pays prospère, malgré ses pauvres et ses exclus, mais elle doit faire face aujourd?hui à un nouveau défi : la conquête du Savoir. La société dans son ensemble a le devoir de mobiliser toutes les resourcesdisponibles. C?est aussi dans cette perspective que s?inscrit la création d?un fonds de solidarité en faveur des descendants d?esclaves.
La ?société du Savoir? vers laquelle évolue le monde devrait interpeller tous les partenaires sociaux à une réflexion sur la nécessité de développer à Maurice ?une culture du Savoir POUR TOUS?. Auparavant, Maurice doit réussir un autre pari: ?la réussite scolaire POUR TOUS?. Le taux d?échec avoisinant 40 % aux examens de CPE, taux qui serait le double chez les plus défavorisés, est antinomique dans cette perspective. (...). Maurice doit avant tout réussir la lutte actuelle contre toutes les formes résiduelles de l?esclavage qui jalonnent les voies du Sa-voir : la pauvreté, l?exclusion, le racisme, les discriminations, l?intolérance et les injustices.
<B>Lindsay DESCOMBES</B>
Publicité
Publicité
Les plus récents