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Portrait d?un coureur de fond
Ne vous fiez pas à sa bonne bouille, un rien joufflue, et à ses petits yeux parfois moqueurs. Cet homme discret et affable, à l?apparence anodine et au débit rapide, sait ce qu?il veut et où il va. Et pour le moment, c?est la direction de l?OMC qu?il vise. Non sans avoir mûrement réfléchi et s?être assuré qu?il disposait d?appuis solides avant de présenter sa candidature. C?est que ce sprinter de la parole est avant tout un coureur de fond.
De prime abord, Jayen Cuttaree ne laisse pas grande impression. Il ne fait pas partie de ces individus qui vous subjuguent par une aura singulière ou un charisme séducteur. Aucune aspérité particulière. Il est lisse, sobre, mesuré, bien dans sa peau. On ne le sent pas taraudé par des questions existentielles, ni même animé par de grandes convictions. Mais il est sympathique, chaleureux, d?un commerce agréable, prenant le temps de vous expliquer son point de vue. Le médiateur rompu aux négociations délicates n?est jamais très loin. « Il n?est pas foncièrement protocolaire et communique assez facilement. En tant que leader du G 90, il a su rapidement créer des liens. Il arrive à savoir qui vaut quoi, qui influence. C?est un grand atout pour pouvoir occuper un poste comme celui de l?OMC », reconnaît Vijay Makhan, secrétaire aux Affaires étrangères, qui ?uvre depuis de longs mois dans les coulisses. « C?est un bon copain avec qui c?est sympa de prendre un pot », assure l?un de ses vieux amis.
Un agité à l?esprit vif qui sait attendre son heure
Son intelligence intuitive lui permet d?appréhender assez rapidement les dossiers et les enjeux. « Au sommet de Cancun, par exemple, il a vite compris qu?il fallait mettre de côté la position mauricienne pour adopter et défendre la position africaine », remarque Vijay Makhan, en ajoutant : « Quand il intervient dans les conférences internationales, il fait mouche parce que les représentants des pays du Sud sont contents d?écouter quelqu?un qui est capable d?expliquer leurs problèmes dans un contexte global. » Et quand il ne cerne pas bien une question, il n?hésite pas à demander des explications jusqu?à ce qu?il comprenne. Mais ce n?est pas le genre laborieux et méthodique, qui potasse pendant des heures. « Autant que je me souviens, il n?était pas très studieux lorsqu?il était jeune. Je ne le voyais jamais travailler », témoigne son frère Palmesh, qui lui reproche de ne pas toujours écouter. Il est aussi capable de sautes d?humeur si les résultats escomptés n?aboutissent pas assez vite à son goût.
Mais curieusement, cet agité à l?esprit vif, qui parle, mange et marche vite, sait aussi attendre son heure. Jayen Cuttaree n?est pas pressé d?arriver. Plus tortue que lièvre, c?est un carriériste qui sait profiter des opportunités qui se présentent à lui. D?ailleurs, on le dit calculateur et ambitieux, mais dans le bon sens, s?empresse de préciser Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombusperson for the children, qui a été sa colistière jusqu?en 1993. Lui nuance : « Si on fait quelque chose, il faut le faire bien et ne pas être prisonnier de son ambition. Il faut savoir jusqu?où aller pour ne pas devenir frustré. Ce n?est pas juste de dire que je calcule ce que je fais. J?agis par instinct, mais je sais où je vais. » De fait, la quête de l?oiseau bleu n?a jamais tenté ce réaliste qui prend la vie « telle qu?elle est ». « Avoir des rêves sans en avoir les moyens, c?est la pire des choses. » Pragmatique donc, il s?est toujours fixé des objectifs qu?il savait être à sa portée, dans une conjoncture qui pouvait lui être favorable. « Il regarde les choses avec une certaine distance. Il fait ce qu?il faut au moment où il faut, sans état d?âme », assure un sympathisant MMM.
Bien que savamment mené, son parcours est typique de celui de beaucoup d?hommes de sa génération ? il est né le 22 juin 1941 à Rose-Hill ? qui sont partis de rien. Issu d?une famille pauvre de sept enfants ? père tailleur et mère au foyer ?, titulaire de la petite bourse, l?enfant intelligent qu?il est va gravir les échelons de l?échelle scolaire, seul moyen d?émancipation sociale : filière scientifique au collège Royal de Curepipe, bourse du Commonwealth en agriculture qui l?oblige à étudier d?abord les forêts, à Édimbourg, puis l?écologie à l?université d?Uppassala, en Suède. Pas vraiment sa tasse de thé. « Si j?avais eu les moyens de choisir, j?aurais fait du droit », reconnaît-il.
De retour à Maurice, il devient assistant du conservateur des bois et forêts pendant cinq ans avant de diriger la Sugar Planter?s Mechanical Pool Corporation pendant quelques mois. « Il était fougueux, pressé et visiblement plus intéressé par la loi et la politique que par l?écologie », se rappelle un fonctionnaire qui a travaillé avec lui à cette époque. Sa participation à un meeting lui vaudra d?ailleurs d?être obligé de démissionner.
Un mal pour un bien, puisque c?est ainsi qu?il se retrouvera dans les sphères internationales, où il nouera ses premiers contacts, d?abord au département des ressources naturelles à l?OUA, puis à l?Unesco où il travaille sur l?impact du développement sur l?environnement, dans les pays africains du sud du Sahara. « Il a brillé comme l?un des premiers fonctionnaires africains professionnels », assure Vennen Paratian, chef du protocole auprès de l?Union internationale des télécoms, à Genève. C?est à cette époque-là que sir Satcam Boolell lui conseille de faire son droit. « Il avait le temps et la facilité pour le faire. » Jayen, qui n?a pas abandonné l?espoir de faire un jour de la politique, l?écoute. Ce jour arrivera en 1982, lorsqu?il sera élu député de la circonscription de Stanley/Rose-Hill.
Ainsi, Jayen Cuttaree a préparé son entrée en politique, en devenant d?abord avocat. Ce rêve d?enfant, qu?il regrette un peu de n?avoir pu réaliser qu?à la quarantaine, présente en effet deux avantages : en tant que profession libérale, elle offre les moyens de faire ? et d?arrêter ? la politique.
Et elle permet d?établir des contacts dans tous les milieux. « À force de côtoyer toutes sortes de gens et de situations, vous arrivez à comprendre le fonctionnement de l?humain. Et c?est idéal pour développer une certaine base. »
En fait, là réside sa plus grande force : dans cette faculté à tisser des liens et à les conserver. Ce franc-maçon, plusieurs fois ministre, est avant tout un homme de réseaux qu?il a développé au fil de sa carrière et qui, le moment venu, lui servent. C?est le cas actuellement. En tant que ministre du Commerce et des Affaires étrangères, il a accès au club très fermé des décideurs internationaux.
Une fidélité sans faille à Paul Bérenger
On apprécie son sens de l?amitié et sa fidélité. Quels que soient les aléas de la vie, Jayen Cuttaree cultive ses amis comme d?autres leurs plantes. Avec affection et constance. La fille d?un conseiller à la mairie de Beau-Bassin-Rose-Hill, mort depuis de nombreuses années, raconte qu?il est l?un des rares politiciens à venir apporter chaque année à sa mère, des gâteaux pour Divali. De même, il est resté très proche intellectuellement des travaillistes et notamment de la famille Boolell qui l?a aidé. C?est d?ailleurs lui qui aurait ?uvré en faveur de l?alliance PTr-MMM, en 1995. D?un point de vue politique, il doit certainement son ascension au sein du MMM, dont il est le leader adjoint depuis 1993, à sa fidélité sans faille à Paul Bérenger, lequel s?appuie sur lui. Il avance dans son ombre, en prenant soin de toujours travailler dans la discrétion.
« Il n?a jamais pris la tête d?une revendication », assure un ancien. À la cassure de 1993, par exemple, alors ministre du Logement et des Terres, il décide de rester au gouvernement comme « ministre indépendant » ? tout comme Alan Ganoo ? avant de démissionner un mois plus tard et de rejoindre finalement Bérenger. « Mais sur le plan humain, il ne mélange pas la politique et l?amitié », assure Shirin Aumeeruddy-Cziffra, qui a toujours gardé de bonnes relations avec lui, malgré leurs choix différents, à ce moment-là.
Tolérant, il sait s?adapter aux situations et aux personnes. Élevé dans une famille libérale, où on fréquentait à la fois le temple et l?église, il est capable, par exemple, de partager avec un ami qu?il sait très croyant, son émotion d?avoir été à Jérusalem. Sans être très pieux, il se sent néanmoins bien dans les rituels tamouls. Son tempérament généreux le pousse à se soucier des autres avec un réel intérêt. « J?ai toujours essayé d?apporter du bonheur au plus grand nombre de gens avec les moyens dont je dispose. »
Cette propension à la solidarité est probablement aussi liée à son histoire personnelle. Il est toujours resté fortement attaché à sa famille. « Nous étions très pauvres, mais très heureux et entourés. » Lorsqu?il faisait ses études à Édimbourg, se rappelle son frère Palmesh, il leur envoyait tous les mois, ses allocations de bourse. Lui ne gardait que son salaire de facteur pour vivre. « Lorsqu?il est revenu le 6 juin 66, il nous a emmenés aux courses et nous a achetés à chacun une pomme rouge. C?était la première fois qu?on était dans les loges et que l?on mangeait une pomme entière. » Et puis, c?est un bon vivant qui aime le whisky, le bon vin, les romans américains et récemment la musique classique indienne.
Son deuxième mérite, c?est un certain talent de négociateur, qu?il revendique.
« Je pars du principe que personne n?a totalement tort ou raison. Dans toute négociation, il faut concilier des positions qui semblent divergentes. » D?un naturel conciliant, ce danseur, toujours prêt à se lancer sur la piste, a de l?entregent. « Il a démontré à plusieurs reprises, sa capacité à dégager un consensus », assure Vijay Makhan. « Il sait évaluer les rapports de force et arrondir les angles. C?est un diplomate mûr et affable, même s?il lui arrive parfois de réagir vivement. Sans taper du poing sur la table, mais avec manière », estime, pour sa part, Rama Poonoosamy, directeur de l?agence Immédia.
En un mot, Jayen Cuttaree a la stature d?un homme d?État. Il en possède en tout cas les principales qualités : une certaine sagesse qui lui permet de prendre le recul nécessaire à toute décision, une bonne maîtrise de lui-même et des principaux enjeux.Reste à savoir si elles suffiront à faire de lui, le nouvel homme fort de l?OMC.
Il a en face de lui, un concurrent sérieux, Pascal Lamy, ancien commissaire à l?Union européenne. Ce ne sont pas seulement deux hommes qui vont s?affronter ? dans l?estime mutuelle ? mais surtout deux visions du monde et deux réalités totalement différentes : le Nord, riche en capitaux et en technologie, et le Sud, qui tente difficilement d?émerger. « L?Union européenne et les ACP ont fait cause commune sur de nombreux dossiers. À partir du moment où les ACP présentaient un candidat, l?union aurait dû le soutenir », estime Vijay Makhan, en prédisant : « Lamy ne passe pas sans les ACP. Les choses risquent d?évoluer d?une façon assez surprenante pour certains. Peut-être en arrivera-t-on au retrait d?une certaine candidature ? »
« Flying mamé » a de l?endurance</B>
Après un Asiatique à la tête de l?OMC, il aurait été politiquement correct que ce soit un Africain. Surtout à un moment où, malgré les échecs des différentes conférences, tout le monde a conscience de l?importance du développement du commerce dans la lutte contre la pauvreté et dans l?intégration des pays du Sud à la globalisation. S?il est élu, l?une des priorités de Jayen Cuttaree sera de « redonner confiance aux pays pauvres ». « C?est un défi. Quand vous êtes dans ces conférences, vous sentez qu?il y a une cassure entre les deux blocs et que les pays riches décident en fonction de leurs intérêts. Il faut que chaque pays soit partie prenante et assurer une plus grande cohérence entre commerce et développement. Il faudrait que l?OMC aide à développer un nouveau partenariat entre les deux, parce que les pays du Sud ne pourront pas assurer leur développement sans le concours des pays du Nord. »
D?un point de vue personnel, cette accession aux commandes de l?OMC serait pour Jayen Cuttaree son bâton de maréchal, la preuve d?un parcours réussi, et pour le pays, une fierté nationale. Surtout, cela lui donnerait une réelle dimension internationale : le directeur général de l?OMC a rang de chef d?État. « Je connais l?envergure d?une telle position. Pour moi, ce serait un honneur, parce que je l?aurais accompagné jusqu?au bout », avoue Vijay Makhan, qui ne prévoit « aucun problème » lors de la réunion de l?Union africaine, prévue à la fin du mois, pour entériner la candidature de Jayen Cuttaree. « S?il est élu, ce sera une grande gloire pour Maurice », s?enthousiasme sir Satcam. Jayen Cuttaree, lui, est plus mesuré, comme toujours : « Arrivé à être un candidat crédible est déjà un achievement. On n?existe pas sur le plan du commerce international, alors ce serait extraordinaire, c?est vrai. » Mais s?il n?est pas élu, il n?en fera pas un drame. « Je serai déçu, mais ce n?est pas la fin du monde. »
Il lui restera toujours la politique? Après tout, il peut envisager de prendre un jour la tête du MMM et accéder à de hautes fonctions. « J?y ai pensé, mais je ne crois pas que je pourrais être chef de parti. En politique, il faut prendre des décisions difficiles et diriger d?une main de fer. Je ne crois pas que j?ai ce tempérament. Je suis trop conciliant. » À défaut de fermeté, « Flying mamé » a de l?endurance. Comme tous les coureurs de fond !
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