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Place des grands hommes

5 novembre 2004, 20:00

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Qui prend le temps de regarder des statues ? Port-Louis, midi. Des uniformes trempés de sueur filent à toute vapeur, des talons claquent sur la chaussée. C?est la pause-déjeuner. Et si pour une fois, nous levions notre nez de notre sandwich, salade ou dholpuri pour goûter à l?Histoire ?

Elle est là, à deux pas. Figée dans son cadre, elle ne demande qu?à crever le décor. Celui de la Place d?Armes et du Jardin de la Compagnie. Les coups de klaxon impatients et grossiers n?ont aucun impact sur sa vitesse de croisière. Pour la suivre, il suffit de flâner. Toucher du doigt la pierre et le bronze. Faire silence en soi pour entendre le passé.

Le plus bavard de la vingtaine de grands hommes est seul face à l?océan. Une grille surmontée de fleurs de lys nous tient à distance de Bertrand François Mahé de La Bourdonnais. Debout en pointe de la Place d?Armes, le gouverneur général des îles de France et de Bourbon, de 1734 à 1746, n?a rien perdu de son éloquence malgré les siècles qui nous séparent.

Des doigts habiles ont su restituer les boucles de sa perruque poudrée. Sens du détail poussé jusqu?à la perfection : pas un pli ne manque à sa veste. Même ceux laissés par son sabre qui soulève sa veste à l?arrière. Tous les boutons sont là. La mine bienveillante, La Bourdonnais pointe un doigt vers le bas, l?autre main tient un cahier des plans de sa cité.

<B>En territoire ami</B>

Sourd à l?activité quotidienne, le gouverneur, né à Saint-Malo en 1699 et qui connut le triste sort d?être enfermé à La Bastille de 1748 à 1751, nous éblouit littéralement. Les intempéries qui rongent le vert de la matière, les fientes de pigeon n?ont pas eu raison de sa prestance. Un clin d??il, un soleil d?enfer et c?est comme s?il enjambait le temps pour réaffirmer sa vision de Port-Louis.

Face à lui, le père de la nation. Massif, imposant, sans fioritures. Un bloc posé au front de mer à l?occasion du centième anniversaire de sa naissance. Une statue qui fend l?air chaud et d?où se détachent la paire de lunettes caractéristiques et le livre de la Constitution. En retrait, au front de mer, le Père de la Nation contemple ses collaborateurs et prédécesseurs. Le dernier en date au bout de la promenade historique n?est nul autre que Sir Veerasamy Ringadoo.

Installé à la Place d?Armes le 24 octobre, le buste du premier président de la République de Maurice rappelle les dates importantes de sa vie. Né le 9 septembre 1920 et décédé à la même date 80 ans plus tard. Ministre des Finances ayant laissé son empreinte sur l?économie, Sir Veerasamy se retrouve en territoire ami.

De l?autre côté de la rue, ses compagnons d?armes du Parti travailliste. Emmanuel Anquetil ? unique buste en pierre taillée, au milieu ? syndicaliste et homme politique né en 1885 et décédé en 1946, Dr Maurice Curé et Renganaden Seeneevassen. Autre pilier de lutte pour l?émancipation sociale et politique le Pandit Sahadeo et Sookdeo Bissoondoyal, fondateur et leader de l?Independent Forward Block.

A l?autre extrémité, d?autres fidèles sujets de Sa Majesté. A commencer par Sir William Newton et son doigt pointé vers le bas. Son traité, publié en 1884 dans Le Journal de Droit International Privé, démontra que les Français résidant à Maurice n?encouraient aucune perte de leur nationalité en dehors de l?île à travers la naturalisation. C?est d?ailleurs pour services rendus en ce sens qu?il fut anobli.

Fièrement, il fait face à la reine Victoria, Impératrice des Indes. Austère et lointaine derrière la grille de l?Hôtel du gouvernement, elle intimide plus qu?elle n?attire. D?un moment à l?autre, elle pourrait pointer son sceptre accusateur dans notre direction.

C?est le moment de bifurquer à l?angle du bâtiment du Trésor, longer le Musée pour rallier le Jardin de la Compagnie. Pendant que nos pas battent le pavé, des légendes refont surface. Il se chuchote que ce serait un ancien cimetière. Mais selon Pierre de Sornay, dans Ile de France publié en 1995, «la nécropole occupait, en réalité, l?espace où se trouvent aujourd?hui le musée et son histoire. La partie qui s?étendait jusqu?au rivage était un marécage impraticable. L?ingénieur Tromelin le transforma en chaussée régulière. Les travaux furent achevés en 1779. » Le cimetière a été déplacé vers ce que nous appelons aujourd?hui le cimetière de l?Ouest.

<B>L?Homme indifférent </B>

Toujours est-il que le Jardin de la Compagnie, au-delà du sourire narquois qu?il dessine trop souvent sur certaines lèvres, a des allures d?épais bouquin d?Histoire. Ses allées ombragées, abritées sous des banians centenaires, sont autant de pauses fraîcheur qui apaisent la fureur de la ville.

Pour nous accueillir à la grille, deux journalistes : Rémy Ollier et Raoul Rivet. Dans le même alignement, au bout de l?allée centrale, un autre ami des arts et des lettres : Leoville L?Homme, grand poète et directeur de La Sentinelle de Maurice. Les bras croisés, la plume à la main, la statue de L?Homme est indifférente à la muse qui lui tend une couronne de lauriers.

On le comprend à la lecture de la Lettre à un ami gravée dans le bronze et posée à ses pieds. Entre les marques laissées par la pluie et les déjections d?oiseaux, on peut y lire : « Lorsque vous quitterez la France bien-aimée, Songez à me porter un peu du sol gaulois. Prenez en sous quelque arbre? Loin des villes parmi le silence des bois? »

<B>L?Histoire debout</B>

Ils sont une vingtaine à occuper les lieux : Place d?Armes et Jardin de la Compagnie confondus. Majoritairement des hommes politiques, nous tombons au fil de la promenade sur l?abolitionniste Adrien d?Epinay, le bon docteur Brown Sequard et l?avocat de la cause des travailleurs engagés, Manilal Maganlal Doctor. L?équilibre est maintenu grâce au dos, courbé par l?âge et la ravanne, de Ti Frer, ci-contre.

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