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Petits meurtres en famille
Ce dimanche fatidique, en quelques minutes, la cuisine de Jacquesmay Lavoye s?est transformée en chambre des horreurs. Jérôme Desmarais, 59 ans, y a rendu son dernier soupir, poignardé à dix reprises.
Son bourreau n?est autre que son gendre, Jacquesmay Lavoye. Quelques heures plus tard, le présumé agresseur s?est rendu la police, affirmant avoir agi en légitime défense.
Il y a quinze jours, un énième drame familial a eu lieu à Cité Florida. Kovilen Moorghen et son oncle, Georges Pom-pom, 48 ans, se disputent. Une bagarre sanglante s?ensuit. Selon la police, le neveu aurait asséné six coups de couteau à son oncle.
Au fil des semaines, on dénombre un ou plusieurs faits divers qui surviennent dans des familles. Est-ce à dire que ces dernières ne sont plus des havres de paix et de sécurité ? Quand on voit le nombre de meur-tres scabreux, d?incestes ou de viols, de violence domestique qui s?y produisent, le malaise s?installe. Il semble bien que les membres d?une même famille n?hésitent pas s?en prendre aux leurs, et ce jusqu?à leur ôter la vie.
« Le problème, c?est que les gens sont centréssur eux-mêmes, ce qui engendre plus de conflits avec les autres »
Qu?est-ce qui les pousse à agir ainsi ? « L?amour et la haine font partie des émotions. C?est la même partie du cerveau qui contrôle et régule les émotions d?une personne. On passe facilement de l?amour à la haine ces derniers temps. Et certains faits divers sont le résultat de la haine qui se mue subitement en violence. Ce passage de l?amour à la haine est dû à deux facteurs : d?une part les troubles personnels que chaque individu rencontre au quoti-dien, et d?autre part, les mauvaises influences de l?environnement », explique un psychologue.
Selon lui, chacun de nous éprouve des troubles personnels tels qu?un sentiment d?insécurité, le manque d?affection, l?insatisfaction, les appréhensions, etc. Mais ces troubles peuvent devenir de plus en plus graves au fur et à mesure que l?on devient exigeant et que l?on ne sait pas se satisfaire de ce qu?on a. « La personne oublie tous les avantages, les chances, les opportunités qu?elle a pour se focaliser sur certains aspects de sa vie. Dès lors, soit elle s?assume, soit elle va noyer ses problèmes dans l?alcool, devenir violent. Et comme souvent, il se trouve des gens qui jettent de l?huile sur le feu, et les choses dégénèrent rapidement. En outre, beaucoup de personnes ont besoin d?aide, mais elles ne l?admettent pas ou elles ne le savent pas vers qui se tourner », ajoute notre interlocuteur.
Des week-endsbien arrosés
Pour Rima Ramsaran, Lecturer en criminal justice à l?université de Maurice, les crimes, et notamment les drames familiaux, sont le résultat de la convergence de trois éléments : la présence d?une victime vulnérable, par exemple des en-fants ou des retardés mentaux, un agresseur potentiel, et une situation favorisant le crime.
« Autrefois, la société était traditionnelle, donc la famille s?occupait de tout ? l?éducation, la prise en charge des personnes âgées, etc. Puis il y a eu la création d?instituts pour s?occuper de nos aînés, mais au-jourd?hui, nous sommes revenus vers une société post-moderne où la famille recommence à prendre les choses en main, car il n?y a guère de place dans les instituts. Il y a donc plus de victimes potentielles à la maison.
Pour ce qui est des agresseurs, je pense que ces derniers souffrent de troubles psychologiques, ou qu?ils sont influencés par des facteurs sociologiques. Par exemple, un chef de famille qui a grandi dans un milieu agressif, peut exercer la même violence envers les membres de sa famille ou encore, quelqu?un qui a eu une enfance normale, mais qui perd son emploi et n?en trouve pas un autre, peut commencer à commettre des délits lorsqu?il se sent frustré et inférieur aux autres. Cela suffit pour engendrer une situation malsaine menant à l?irréparable. »
Rima Ramsaran constate aussi qu?il y a de moins en de prise de responsabilité, car le père et la mère sont occupés par leurs emplois, ce qui laisse les enfants exposés aux risques d?agressions par les membres de la famille et l?entourage.
Selon le psychologue Sadasiven Coopoosamy, l?ambiance familiale depuis l?enfance peut influer sur les drames familiaux. « Cela joue un rôle prépondérant dans la formation du caractère de l?enfant. Par exemple dans un climat de violence verbale ou physique, l?enfant développera un comportement impulsif et sera abandonné à lui-même. En grandissant, la frustration va accroître et il va étouffer à l?intérieur », soutient-il. On constate également que souvent, les drames familiaux se produisent le week-end, surtout lorsqu?il est bien arrosé.
« Le week-end c?est beaucoup de temps pour une personne qui n?a pas de repères, pas d?occupations, et qui est mal dans sa peau. Ce qui se passe alors, c?est que ces personnes à problèmes se re-trouvent et créent des liens autour d?un verre. L?alcool augmente l?impulsivité, diminue la raison et quand le mari qui rentre à la maison le soir se fait réprimander par sa femme, ou qu?il croise quelqu?un qui lui doit quelque chose ou qui a l?air de le regarder de travers, c?est l?explosion. Et d?ailleurs, beaucoup de personnes sont accros à l?alcool, qu?elles soient citadines ou rurales, et quel que soit leur milieu social. Il faut également savoir qu?il existe des situations dans certaines familles où il n?y a pas de blessure physique, à proprement parler, mais beaucoup de souffrance morale », soutient le psychologue. Ses propos font écho à ceux de Rima Ramsaran :
« Lorsque la consommation d?alcool dépasse un seuil de tolérance, la personne contrôle moins ses actes. »
L?impulsivité, la mauvaise influence de l?environnement, des amis, de la famille, l?incompréhension entre membres d?une famille, la jalousie : autant de facteurs qui provoquent des conflits qui, parfois, finissent mal. Peut-on gérer les contentieux pour éviter le pire ?
Sages et régulateurs de conflits
Selon le psychologue, il faut un retour aux valeurs traditionnelles avec beaucoup plus de respect pour les aînés qui se doivent de jouer le rôle de sages et de régulateurs de conflits. « Il faut aussi un bon encadrement pour les couples, que ce soit du point de vue social ou spirituel, et une formation sur le rôle de chacun des partenaires dans la vie », ajoute notre interlocuteur.
Le ministère des Droits de la femme dispose également d?un service de médiation pour gérer les conflits. Dans les bureaux de la Family Support à Bell-Village, Goodlands, Flacq, Floréal, Bambous et Mare-d?Albert, un Liaison Officer essaie de tempérer les choses lorsque survient un conflit entre deux membres d?une famille : « Prenons le cas d?une belle-mère qui frappe sa belle-fille. Le Liaison Officer va effectuer une analyse du problème puis entamer un first hand counselling avant de poursuivre avec d?autres procédures. Le cas est ensuite référé à un Family Protection Officer.
Il existe deux types de violence qui seront gérés différemment. Par exemple, s?il s?agit d?un petit conflit, on essaie de ne pas aggraver la situation et de faire du counselling pour le couple, ou pour un individu », explique un fonctionnaire du ministère.
Si la nature du conflit est plus grave, des poursuites judiciaires sont engagées. Plusieurs programmes sont également organisés par cette instance comme le Mariage Enrichment Programme et le Pre-Marital Counselling pour éduquer les conjoints au mariage et leur apprendre à résoudre les conflits sans violence.
Pour Rima Ramsaran, il faut connaître la nature du conflit pour prévenir les drames familiaux. « Le problème c?est que les gens sont centrés sur eux-mêmes, ce qui engendre plus de conflits avec les autres. Bien souvent, on ne sait pas comment se comporter face à un agresseur. Il est dommage que nous ne possédions pas une formation spécifique dans ce sens car cela contribuerait à éviter des agissements pouvant provoquer l?agresseur », souligne Rima Ramsaran.
Des paroles pleines de sens dans le contexte actuel?
Rima Ramsaran ajoute qu?il faut également favoriser des activités permettant de se défouler pour mieux gérer la pression, telles que le yoga. Pour Sadasiven Coopoosamy l?encadrement psychologique ainsi que des thérapies de groupes permettront de libérer et rediriger cette violence : « On doit aider à renouer le contact avec soi-même pour mieux se connaître. Il faut aussi que l?on apprenne à reconnaître les signes pour reconnaître les catastrophes potentielles et ainsi mettre un terme au conflit afin que cela ne vire pas au drame. »
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