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Petites leçons de triche
Le 13 août, l?Eastern Institute for Inte-grated Learning in Management (EIILM) University d?Ébène accueille-ra ses premiers étudiants dans des locaux flambant neufs, situés à côté de la cybertour. Mais depuis le début de la semaine, des questions persistantes planent autour de la « première université privée » du pays. Toutes les pistes mènent vers la Tertiary Education Commission (TEC). Et elles indiquent que cette institution, chargée d?accréditer les universités à Maurice, a vraisemblablement fait preuve d?un manque de rigueur dans sa gestion du dossier EIILM.
Notamment en altérant ses critères d?évaluation de manière aléatoire. Quelques petites triches qui permettront finalement à l?EIILM University de démarrer ses cours à peine huit mois après avoir demandé à la TEC la permission de s?implanter à Maurice.
<B>Les « esprits frappeurs » de la TEC</B>
« Nous avons suivi strictement les conditions imposées par les autorités mauriciennes. Notamment celles du National Policy Fra-mework du gouvernement sur l?établissement de branches locales d?universités étrangères », affirme Sunil Jeetah, le Chief Executive de l?EIILM University. Mais à la lecture des comptes rendus des réunions du conseil d?administration (CA) de la TEC, on se rend compte que les règles dont parle Sunil Jeetah ont été? changeantes.
C?est durant la réunion du CA de la TEC en date du 12 décembre 2006 que la question de la mise en place d?une filiale locale de l?EIILM University du Sikkim, en Inde, en association avec le Ramnath Jeetah Trust de Maurice est évoquée. Très vite, les conditions d?une telle implantation sont posées par le régulateur de l?éducation tertiaire.
Ainsi, lors d?une réunion du Subcommittee on Regulatory Matters (SCRM) du 27 décembre (ci-dessous) : au sujet de la demande de l?EIILM, le sous-comité explique que la demande devra être considérée, mais précise que pour cela « la University Grants Commission doit certifier que l?EIILM est une institution reconnue ». Elle doit donc produire une attestation de l?UGC (l?équivalent de notre TEC, voir hors-texte) pour prétendre s?installer à Maurice. Mais c?est sans compter sur les « esprits frappeurs » de la TEC. Car comme par miracle, dans les documents transmis pour la réunion du CA de la TEC du 8 février, deux versions du compte rendu du SCRM existent. L?une exigeant une reconnaissance de l?UGC. Et l?autre? n?en faisant pas la moindre mention !
Qu?importe les conditions, il faut déjà s?intéresser à l?EIILM University elle-même. L?institution est encore dans sa petite enfance, car fondée par une loi de l?État du Sikkim en avril 2006. Ce qui ne va pas sans poser de problèmes.
En effet, les lois et règlements locaux sur l?établissement d?universités étrangères sont stricts. Et exigent, par exemple dans la National Policy for Investment in the Tertiary Education Sector, qu?une institu-tion souhaitant établir une branche à Maurice doit être « une université ou deemed university reconnue ou accréditée dans son pays d?origine ».
Et qui reconnaît les universités en In-de ? Revoilà l?UGC ! À ce sujet, Sunil Jeetah maintient mordicus ne rien avoir à faire avec l?UGC. « L?UGC s?occupe de donner des aides aux universités privées en Inde. Nous sommes une institution privée, mais nous ne demandons pas d?aides. Nous n?avons donc pas besoin de la reconnaissance de l?UGC », clame-t-il.
La TEC ayant toutefois « oublié » l?UGC pendant un moment, va se rappeler que l?institution n?est pas vraiment contournable. C?est ainsi que durant la réunion du CA du 5 avril 2007, l?UGC refait une apparition remarquée. Sur l?item Registration of the Branch Campus of EIILM à l?agenda, on lit que « le CA s?est enten-du pour mettre en attente toute décision sur ce sujet (NdlR : l?implantation de l?EIILM à Maurice) et demander conseil à l?UGC durant la visite d?une délégation de l?institution à Maurice? »
<B>Deux lettres pour dire la même chose</B>
Étonnamment, l?UGC est un serpent de mer qui disparaît aussitôt qu?il a réapparu. Ainsi, le SCRM de la TEC, durant sa réunion du 27 avril 2007, décide désormais que c?est le ministère des Ressour-ces humaines de l?Inde (l?équivalent de notre ministère de l?Éducation) qui est le « supreme body for higher education matters » en Inde et est donc habilité à recommander l?enregistrement de l?EIILM University à Maurice. Re-exit l?UGC.
Le SCRM se base sur une communication reçue par le Haut-Commissariat de Maurice à Delhi pour adopter cette nouvelle position. Or, quoi qu?en disent Sunil Jeetah ou Vivek Ramnarain, de la Quality Assurance & Accreditation Division de la TEC, c?est bien l?UGC qui reconnaît et évalue la valeur de l?enseignement et des diplômes des universités en Inde et leur donne le feu vert pour implanter des filiales à l?étranger.
C?est d?ailleurs ce que le président de l?UGC va dire aux représentants de la TEC. Dans un board paper du 3 mai, on lit ainsi que durant la visite de la délégation del?UGC, son président « a indiqué verbalement qu?une université privée doit suivre les UGC (Establishment of and maintenance of standards in Private Universities) Regulations 2003 pour pouvoir implanter une filiale à l?étranger ».
De quoi parlent donc ces règlements de l?UGC ? Ils expliquent, notamment à la section 3.3 qu?une université établie par un State Act (comme l?EIILM University) n?a le droit d?ouvrir des filiales à l?étranger qu?après cinq ans d?existence et que celles-ci ne peuvent être fondées « qu?avec l?approbation préalable de l?UGC? »
Mais ces dispositions légales ne chiffonnent nullement la TEC qui note, dans ce même board paper, que l?EIILM University est very recent. C?est donc avec une certaine cohérence? dans l?incohérence que la TEC décide lors de cette même réunion « sur la base des communications reçues du Haut-Commissariat de Maurice en Inde? que l?EIILM peut être enregistrée à Maurice ».
Justement, ces communications vont également se révéler pas si fiables que cela. La mission de Maurice en Inde se fonde sur les conversations téléphoniques et des correspondances échangées avec Anupama Bhatnagar, directrice au département de Higher Education du ministère des Ressour-ces humaines en In-de pour aiguiller une TEC, déboussolée sur les règles à suivre.
Anupama Bhatnagar, très concernée par le cas EIILM va écrire deux lettres pour dire strictement la même chose.
À une phrase près. Dans deux lettres portant sur le sujet regarding recognition of EIILM university qu?elle envoie au Haut-Commissariat de Mau-rice en Inde, elle se borne à expliquer que les États aussi bien que l?État fédéral en Inde, sont habilités à fonder des universités. Elle ne précise nulle part si l?EIILM University a besoin d?une attestation ou d?une reconnaissance de l?État indien ou de l?UGC pour s?implanter à l?étranger.
<B>Les incongruités du dossier</B>
Mais la mission mauricienne à Delhi, en renvoyant une correspondance à Mau-rice, va en dire plus (ci-dessus). Ainsi, dans une lettre datée du 19 avril 2007, nos diplomates à Delhi informent le secrétaire permanent du ministère de l?Éducation que lors d?une conversation téléphonique, Anupama Bhatnagar leur a confirmé que l?EIILM University ne « nécessite pas une reconnaissance du gouvernement fédéral indien ». Le diplomate mauricien va également adresser une communication au Vice Principal de la filiale locale de l?EIILM, le professeur Roland Lamusse, la veille. En lui indiquant que « Mme Bhatnagar a déclaré que l?EIILM University peut entrer en partenariat avec une institution étrangère afin de dispenser de l?éducation tertiaire ».
Mais pourquoi donc ce haut fonctionnaire n?a-t-il pas inclus ces informations dans ses deux lettres ? Alors même que le vrai sujet d?interrogation demeure. L?EIILM University, bien que reconnue par l?État indien, a-t-elle seulement le droit de fonder une filiale à l?étranger ?
Cette question, nous l?avons posée à Anupama Bhatnagar. « Je vous conseille de consulter le site de l?UGC. Si l?université y est répertoriée, c?est qu?elle est conforme aux règlements de l?UGC et qu?elle a le droit, sous certaines conditions, d?ouvrir des off campus centres (NdlR : des filiales à l?étranger). » Or, en consultant le site Web de l?UGC, on se rend compte qu?elle ne répertorie pas l?EIILM Sikkim comme une université !
En évoquant les différentes incongruités du dossier avec un responsable de la TEC, ce dernier, incapable de répondre, a préféré nous expliquer qu?il ne ferait pas de déclaration. De nombreuses questions demeurent toutefois. En fait, l?EIILM Sikkim et sa filiale locale vont débuter leurs cours quasiment au même moment, soit au mois d?août. L?évaluation du fonctionnement et niveau d?enseignement des deux universités, se fera donc, dans les faits, en même temps en Inde et à Maurice.
Entre-temps la question des diplômes que ces institutions délivreront reste posée. Le professeur Roland Lamusse et Sunil Jeetah assurent que comme l?EIILM est reconnue par l?Inde, ses diplômes le seront également. Et leur permettront d?accéder à d?autres universités en Inde et ailleurs.
Mais ont-ils seulement une attestation qui certifie cela ? « C?est comme si on me demandait si les diplômes de l?université de Maurice sont valables ? Bien sûr que oui ! », s?emporte Sunil Jeetah. Dans trois ans, les premiers diplômés de l?EIILM University de Maurice vérifieront s?il avait raison?
<B>Les tribulations du « Charles Telfair Institute »</B>
C?est le 31 janvier 2006, au cours d?une réunion des membres de la Tertiary Education Commission (TEC), qu?on évoque pour la première fois la demande du Charles Telfair Institute (anciennement connu comme la DCDM Business School) d?obtenir le statut d?université. La question sera soulevée encore une fois en août 2006, lorsque les membres de la commission suggèrent d?assurer la liaison avec le State Law Office pour voir comment aborder le sujet. L?institut frappe de nouveau à la porte de la TEC le 17 octobre 2006.
Il soumet alors une application pour être reconnu comme un College of Higher Education. Ainsi, il envisage, par cette demande, de délivrer lui-même les certificats et les diplômes. Mais le Charles Telfair Institute n?est pas au bout de ses peines. Il essuie le refus de la TEC le 28 novembre 2006, et cette dernière l?informe que le statut de College of Higher Education est réservé aux institutions habilitées à décerner des diplômes universitaires. Cette décision est confirmée au cours d?une nouvelle réunion de la commission en février 2007.
Mais le Charles Telfair Institute ne baisse pas les bras. Il soumet, le même mois, une demande pour obtenir le statut d?université. Le règlement veut que l?institution académique présente un self analysis report à la TEC dans lequel elle énumère les raisons pour le lancement d?une université. Le 13 février 2007 le Charles Telfair Institute confirme son intention de soumettre ce rapport.
« Nous avons mis six mois à compléter ce document de 500 pages. La TEC nous a récemment informés qu?un panel d?experts analysera notre demande en août. Elle fera ainsi ses recommandations, auxquelles nous devrions nous soumettre », explique le directeur, Éric Charoux.Ce panel d?experts devrait être composé d?érudits mauriciens et étrangers. Si la demande du Charles Telfair Institute est approuvée, l?établissement pourra alors décerner les certificats, diplômes, puis les degrés universitaires.
« Cela prendra encore trois ans et demi, et ce n?est qu?à ce moment-là que nous aurons le droit de nous qualifier d?université. »
<B>L?« University Grants Commission » en bref</B>
L?University Grants Commission (UGC) est la seule agence offrant des subventions de l?Inde et elle a aussi pour responsabilité de coordonner, de déterminer et de maintenir le niveau d?enseignement, d?examens et de recherche dans les institutions d?études supérieures. Le rôle de l?UGC consiste également à promouvoir l?éducation universitaire, à mettre en ?uvre des règlements sur tout ce qui a trait à l?enseignement supérieur. Elle détermine l?aptitude d?une institution académique à obtenir un financement, mais a aussi un droit de regard sur les développements et les améliorations que souhaitent apporter les responsables des collèges et des universités. Les qualifications minimales requises pour le recrutement des chargés de cours dans les universités qui lui sont affiliées sont de son ressort.
L?agence opère aussi comme un lien vital entre les institutions académiques supérieures et l?État indien. Sa mission consiste à conseiller le gouvernement central et local sur les mesures à adopter pour l?amélioration de l?éducation supérieure. L?UGC a été instituée en 1956 à travers une loi votée au Parlement indien, l?UGC Act, 1956. La commission, composée de douze membres, est présidée par le professeur S. K Thorat.
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