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Société

Grève de la faim : quand le dernier recours devient un mode de contestation

9 septembre 2026, 12:00

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Grève de la faim : quand le dernier recours devient un mode de contestation

Saminaden Shivajee, gérant de Roti Aka, et l’artiste Alain Residu ont entamé une grève devant le Parlement depuis lundi. Photos: Tony Fine.

Dans un pays où le Jardin de la Compagnie est devenu le théâtre de nombreuses protestations, la grève de la faim conserve une puissance symbolique unique. Mais à force d’y recourir, certains estiment que cette forme de résistance non violente perd de sa portée. Entre sacrifice, stratégie et médiatisation, où se situe aujourd’hui la frontière ?

Pendant des décennies, la grève de la faim a incarné l’ultime cri de ceux qui n’avaient plus de voix : ouvriers du sucre, agentes d’entretien, militants écologistes, travailleurs licenciés. Pourtant, chaque nouvelle annonce suscite désormais autant de solidarité que de scepticisme. La question revient inlassablement : dernier recours réel ou arme banalisée ? Contrairement à une manifestation classique, la grève de la faim ne bloque ni les routes ni l’économie. Sa force est ailleurs : elle place le pouvoir face à un dilemme éthique. Si le gréviste s’affaiblit, voire meurt, la responsabilité morale et politique retombe sur les autorités.

Les mouvements les plus marquants de l’histoire mauricienne n’ont jamais été des gestes isolés : la grève estudiantine de 1975, puis celle des dirigeants syndicaux en 1979 s’inscrivaient dans une mobilisation populaire massive, seule capable de contraindre l’État à négocier. Ce n’est pas le jeûne qui fait plier un gouvernement ; c’est l’émotion collective qu’il provoque. Les résultats sont pourtant loin d’être automatiques. En 2003, des syndicalistes de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP) obtiennent gain de cause après neuf jours de grève de la faim dans le conflit de White Sand Tours. En 2017, les femmes yard cleaners remportent une bataille emblématique qui contribuera au débat national sur le salaire minimum – un mouvement qu’une étude de 2025 a décrit comme un exemple de «solidarité morale». À l’inverse, plusieurs grèves ont débouché sur des promesses incomplètes, voire aucun résultat, avant de sombrer dans l’oubli malgré leur visibilité médiatique. Le constat est clair : une grève de la faim ne garantit jamais la victoire.

Le risque de la banalisation

Depuis une quinzaine d’années, Maurice a vu défiler des grévistes de la faim pour des licenciements, des compensations foncières, des projets environnementaux ou des revendications sociales. Pour plusieurs observateurs, cette multiplication de grèves affaiblit le geste : devenue systématique, la protestation perd son caractère exceptionnel. Autre phénomène préoccupant : la suspicion. Des cas de grévistes qui auraient secrètement consommé de la nourriture alimentent un climat de méfiance et l’idée de «fausse grève de la faim» nuit à la crédibilité de tous les autres.

Pour Ashvin Gudday, négociateur syndical de la General Workers Federation, la grève de la faim reste avant tout un signal d’alarme social : «Là où le dialogue social échoue, très souvent, il y a des citoyens ou des activistes qui s’engagent dans une grève de la faim qui reste quand même un acte de bravoure, de courage, pour faire entendre leur voix et faire avancer les causes pour lesquelles ils militent, pour un changement. Il y a de grands grévistes qui ont amené des résultats, comme la grève de la CTSP en 2017 pour les cleaners, qui a abouti au salaire minimum pour tous. Il y a eu Nishal Joyram, Clency Harmon, pour son combat pour la restitution de la terre ou encore dernièrement Atma Shanto, qui a mis en avant les problèmes de relations industrielles, des licenciements, les abus à l’égard des travailleurs mauriciens ou étrangers.»

Remontant jusqu’aux grèves de Paul Bérenger et de Jack Bizlall, Ashvin Gudday insiste sur le prix payé par les grévistes : «Cela reste comme un ultime recours et c’est très important que nous saluons ceux qui font grève, car ils le font au risque et péril de leur vie, de leur famille. Et leur santé peut se dégrader et les séquelles peuvent rester pendant longtemps.» Pour lui, la responsabilité première revient toutefois aux autorités : «C’est important que le gouvernement assume sa responsabilité car quand une personne entame une grève de la faim, cela veut dire qu’il y a une faille gouvernementale ou institutionnelle. Je lance un appel au gouvernement pour qu’il fasse preuve d’écoute. Écouter son citoyen, s’asseoir autour d’une table pour trouver une solution. Avec la quantité de ministres, de junior ministers, d’advisers et d’institutions que nous avons, on se pose des questions sur ce que tous font.»

La CTSP prête à sauter le pas

Sur le terrain, la CTSP maintient sa menace pour le 16 septembre, en réaction au projet de rendre les écoles préprimaires privées payantes dès janvier. Reeaz Chuttoo, son président, confirme : «Nous sommes déjà allés aux Casernes pour faire part du fait que nous maintenons notre grève de la faim. Le représentant des finances a fait comprendre que le gouvernement coupera l’allocation pour la location des écoles. Donc, les écoles seront payantes car les responsables devront demander aux parents de payer pour la location. On a une rencontre ce jeudi 10 septembre et on espère pouvoir débloquer la situation. Sinon, on est prêt pour entamer notre grève de la faim.»

Rappelant la gravité du geste – «On peut aller jusqu’à la mort» –, il évoque aussi les démarches entreprises auprès de la police pour l’usage du Jardin de la Compagnie : «Je leur ai fait comprendre que le jardin ne peut être fermé, à moins que la mairie ne donne la clé, pour empêcher qu’une personne ne perde la vie là-bas si elle doit être évacuée pour raison médicale.» Il met en garde contre la banalisation : «Il ne faut pas banaliser la grève de la faim. Mais à chacun sa responsabilité. Il faut continuer de manifester, surtout devant le Parlement. Mais une grève de la faim, il faut s’organiser avant tout.» Cela, tout en revendiquant la crédibilité de son syndicat : «Nous avons déjà fait deux grèves de la faim, en 2003 et en 2017. Les gens savent que nous ne sommes pas là pour bluffer. C’est malheureux d’en arriver à cette situation, mais nous sommes dans une démocratie.»

Une arme qui ne vaut que par sa rareté

À Maurice, la grève de la faim n’est ni une formule magique ni un simple coup médiatique. Elle peut faire évoluer des rapports de force, mais uniquement lorsqu’elle s’appuie sur une mobilisation collective forte et une crédibilité sans faille. Devenue réflexe, elle risque au contraire de banaliser un acte qui, par essence, devrait demeurer exceptionnel. Car, au fond, sa véritable force ne réside pas dans le fait de cesser de manger, mais dans la capacité d’une société à reconnaître qu’une injustice mérite qu’un citoyen en arrive à une telle extrémité.

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