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Pauvreté - moyens pour s?en sortir
Comment sortir les gens de la misère ? «La solution la plus facile, c?est de dire que le gouvernement doit aider les pauvres. Mais en fait, il faut aider les gens à s?aider. Parallèlement, il faut redonner aux gens leur dignité et leur place dans la société. C?est un peu le sens de l?action de l?Empowerment Programme. Insuffler cette volonté aux gens pour qu?ils s?en sortent d?eux-mêmes», lâche l?économiste Eric Ng. Le sujet, la pauvreté, fait l?objet d?une conférence de la Southern African Development Community (SADC), qui débute demain.
Mais déjà, l?année dernière, une conférence régionale tenue à Maurice les 1 et 2 octobre 2007 sous l?égide de la SADC donnait l?occasion aux sociétés civiles de la communauté d?entamer une réflexion sur la pauvreté. Dans ses recommandations aux Etats de la SADC, les participants faisaient, entre autres, ressortir la nécessité d?interroger les concepts économiques s?inspirant du marché, d?entreprendre des études scientifiques et d?étudier la possibilité de calquer l?expérience d?autres pays, notamment dans l?application du programme Bolsa Familia (bourse familiale) et des modèles de micro-crédit.
«La qualité et l?engagement du leadership politique sont essentiels dans la lutte contre pauvreté», écrivaient les auteurs du rapport à l?issue de la conférence de l?an dernier. Ayant été un des participants, Roukaya Kasenally, chercheur et universitaire, fait ressortir que «d?un certain point de vue, la pauvreté est en train de s?étendre dans les pays de la SADC. Il y a des gens qui n?arrivent pas à intégrer le modèle de développement. Et c?est ainsi que naissent des néo-pauvres». C?est ainsi que se met en scène une certaine critique de l?idée même de développement et des concepts comme la croissance.
Roukaya Kasenally aussi bien le syndicaliste Ashok Subron que le prêtre Filip Fanchette estiment qu?il faut repenser le développement. Ils plaident en faveur d?un développement inclusif.
«Il faut savoir que le Gross National Product ne reflète plus la réalité. Aujourd?hui, l?United Nations Development Programme et d?autres institutions internationales mettent davantage l?accent sur des concepts comme le Human Development Index ou le Gross Hapiness Index», explique, en ce sens, Filip Fanchette. Kofi Annan, l?ancien secrétaire général des Nations unies, parlait lui de «l?impératif éthique» dans ce combat contre la pauvreté. L?église catholique mauricienne évoquait «l?option préférentielle».
«Aujourd?hui, il faut se demander si le modèle économique axé sur l?exportation peut réussir ? Car même si on a de l?argent, on n?a pas de quoi acheter !»
Dans ces acceptions, la pauvreté se rapporte aux personnes qui veulent avancer mais qui n?ont pas les moyens de le faire. C?est la raison pour laquelle, le plaidoyer se fait de plus en plus pressant pour une économie solidaire.
Il n?empêche cependant que le marché est désormais l?ultima ratio du modèle économique. A cet effet, l?économiste Eric Ng maintient qu?il n?y a pas d?autre solution à cette lutte contre la pauvreté que la croissance, la création d?emplois, l?éducation et la formation.
Pour ce dernier, le gouvernement doit s?évertuer à mieux redistribuer la richesse. «Pour ma part, je crois dans le marché. Il y a, d?une part, la production et, de l?autre, la redistribution. Le marché est la meilleure formule pour la production des richesses. Mais il peut ne pas être aussi efficace au niveau de la redistribution. C?est là que doit intervenir l?Etat sans pour autant bloquer le marché», insiste Eric Ng.
C?est précisément le modèle économique qui pose problème au syndicaliste Ashok Subron. «On a deux élites économiques à Maurice. La première a été identifiée comme des rentiers. La deuxième gravite autour de l?Etat et draine toutes les ressources de la société vers elle. A côté, il y a une paupérisation d?une majorité de Mauriciens dont les salariés. Et le problème va s?amplifier avec la crise énergétique, les changements climatiques, la crise alimentaire et la crise économique qui a commencé avec la récession de l?économie américaine. Aujourd?hui, il faut se demander si le modèle économique axé sur l?exportation peut réussir. Car même si on a de l?argent, on n?a pas de quoi acheter !» tonne le syndicaliste.
Il invite également, dans le cas mauricien, à revoir le seuil de salaire minimal qui a été fixé à Rs 3 900 tout en rappelant qu?au sein de la zone franche des salariés touchent Rs 2 800.
Il faudrait donc revisiter le modèle. Mais par où commencer ? «Il faut reconnaître qu?il y a des gens qui ont besoin d?argent pour pouvoir démarrer. Ce n?est pas de l?assistanat. C?est un programme reconnu par la Banque mondiale et mis en pratique même dans certaines villes des Etats-Unis», précise le père Fanchette. Ce dernier ajoute que le projet de micro-crédit n?a pas vraiment marché à Maurice parce qu?il ciblait les plus pauvres alors qu?il devrait davantage s?orienter vers ceux qui arrivent plus ou moins déjà à s?en sortir.
Il maintient que c?est dès le plus âge qu?il faut encadrer les personnes vulnérables pour qu?elles ne sombrent pas dans la fatalité de la misère. Et il revient sur le programme de bourse familiale qui repose sur le mode du «conditional cash transfers» (CCT). Ce concept assure l?aide à la famille pauvre à condition que celle-ci investit dans l?éducation des enfants. Une aide directe aux mères de famille.
Le programme a été mis en application dans des pays de l?Amérique du Sud aussi bien qu?aux Etats-Unis. En Grande-Bretagne, le même modèle de CCT est utilisé avec un transfert d?argent vers les pauvres qui doivent donner la garantie que les enfants sont scolarisés, qu?ils sont suivi médicalement, entre autres. Filip Fanchette rappelle que des programmes comme le Bolsa Familia bénéficie du soutient de la Banque mondiale. Au Brésil, 11 millions de familles profitent du programme.
Alors que pour les pays de la SADC, de tels programmes demeurent une option.
UNE VISION PARTICIPATIVE DU DEVELOPPEMENT
■ Se voulant un partenaire de la société, le groupe Naïade Resorts investit quelque 2 % de son profit annuel à son programme de responsabilité sociale. Pour la dernière année financière, le groupe hôtelier a ainsi consacré Rs 12 millions à des projets sociaux. Au plan national, Naïade Resorts soutient depuis trois ans l?Adolescent Non-Formal Education Network qui s?occupe du développement des enfants et des adolescents dans leur vie scolaire et civique. De même, le groupe a dédié Rs 4,5 m au financement de l?AHRIM des frais d?examens de SC et HSC pour familles en difficulté en 2007. Le groupe cible l?éducation d?enfants issus de familles vulnérables. Ainsi le groupe soutient l?école d?Apprentissage Paille-en-Queue et le Jean Eon RCA School de Grand-Gaube. L?École de la Vie de Baie-du-Tombeau, qui encadre des enfants abandonnés de parents alcooliques, toxicomanes ou dans la prostitution a trouvé en Naïade son principal partenaire financier. L?école Étoile de Mer de Roches-Noires a le soutien du groupe pour s?occuper des enfants rejetés par le mainstream scolaire. Au Morne, l?hôtel Les Pavillons de Naïade a lancé une école de musique. Des élèves de l?école ont réussi les épreuves de la Royal School of Music. Les handicapés de l?«Eastern Welfare Association for Disabled» comptent sur les dons du groupe pour retrouver une vie normale. Le groupe est activement engagé à l?école Notre-Dame de Fatima, à Mahébourg. Ciblant principalement les enfants et les jeunes, Naïade investit dans leur avenir et leur éducation.
SAUVER LA FAMILLE
■ L?association «Empower a family» s?est fixée une mission : aider les familles en difficulté. C?est un projet de l?Association SUD (Solidarité-Unité-Développement) qui a été conçu en 2007. La structure redonne déjà du sens à la vie des familles qui avaient perdu tout espoir.
Marie-Noëlle a 42 ans. Veuve avec trois enfants après le suicide de son mari, elle se retrouve du jour au lendemain avec Rs 4 000 de pension dont Rs 1 600 doivent être consacrées au loyer. De ses trois fils, âgés de 16, 12 et 9 ans, l?aîné avait déjà renoncé à l?école. C?est alors qu?intervient «Empower a Family». Le fils aîné va reprendre ses études. Il prend des leçons particulières. La maman se met même à cultiver quelques légumes dans son arrière-cour. D?autres jeunes encadrent ses enfants.
L?action menée par l?association auprès de cette famille répond aux impératifs que se fixent les décideurs. Il y a la prise de conscience que la pauvreté n?est pas une fatalité. Ensuite la famille se prend en charge. Enfin l?investissement dans l?éducation des enfants. L?intégration sociale est graduelle mais elle est bien réelle.
«Pour nous, l?important c?est d?aider les gens à changer leur vie. On accompagne une famille, on rend des visites, on crée des liens d?amitié, on l?aide à sortir de sa solitude. Surtout on lui fait prendre conscience qu?il y a une humanité solidaire», explique l?animatrice Margaret Adolphe. La structure cible particulièrement les femmes car celles-ci subissent non seulement la pauvreté mais elles sont aussi les victimes d?hommes aux comportements déviants. Pour bénéficier du soutien de l?association, une famille doit signer un contrat d?une durée d?un an où elle s?engage à faire des efforts et à se soumettre à un suivi. C?est une manière de lutter contre la tentation de l?assistanat. L?aide aux familles peut prendre la forme de paiement des factures d?électricité et d?eau, du loyer, des frais de scolarité, du matériel scolaire? D?autre part, à la famille qui vient demander de l?aide, un accompagnement est proposé. L?association compte désormais constituer une banque des vivres.
L?autonomie financière grâce à l?alphabétisation
«Kan ou pa konn lir ou senti ou pov.» Celle qui s?exprime ainsi est Janine Rampaul. Elle a acquis une certaine indépendance financière grâce à des cours d?alphabétisation. Janine, épouse de Judex Rampaul, pêcheur très connu de Bain-des-Dames, vaque sereinement à ses occupations dans le petit local aménagé devant sa maison. Le congélateur y occupe une grande place, de même que sa table de travail et son évier. C?est là que pendant six mois de l?année, elle évide, nettoie et découpe une partie des thons pêchés le matin par son mari et les met au congélateur en attendant que les clients passent. Le reste de la pêche a déjà été acheté par des banians avec qui elle est en affaire.
Cette tranquillité affichée est récente et elle est grandement due aux cours d?alphabétisation fonctionnelle qu?elle a suivis auprès de Caritas Ile Maurice. Mais avant d?en arriver là, Janine en a bavé. Son parcours est typique de celui des démunis. Aînée de quatre enfants, elle doit quitter l?école en Standard III pour surveiller ses frères et s?urs tandis que sa mère travaille comme laveuse.
A 14 ans, Janine trouve de l?emploi dans une usine d?assemblage de pièces pour montres. Elle y passe quatre ans jusqu?à ce que l?usine soit mise en liquidation. Comme elle a déjà rencontré Judex et qu?ils projettent de se marier, l?argent du dédommagement finance leurs noces. Elle donne naissance à un fils, suivi de trois filles. À son grand désespoir, le garçon présente un handicap mental dès la naissance. Janine n?est plus en mesure de prendre un emploi car elle doit s?occuper de lui.
Judex, qui s?est acheté un bateau à moteur pour aller pêcher le thon en haute mer, lui propose d?agir comme banian. Janine hésite car elle ne sait pas compter. «Je manquais d?expérience pour rendre la monnaie. Mo pa ti pe kapav mem.» Elle manque de confiance en elle. Janine a certes entendu parler d?un cours d?alphabétisation le soir animé à l?église de Cassis par Josian Labonté, le responsable du projet à Caritas Ile Maurice. Mais elle hésite. Par honte, par peur d?être ridiculisée. Elle finit par prendre son courage à deux mains et rencontre Josian Labonté qui l?encourage à suivre les premiers cours. Au début, elle se sent bizarre. «Josian inn explik nou bien. Linn taille, taille bann mots an syllab e linn explik nou avek boukou pasians.»
Ses craintes se dissipent au bout de 15 jours. Janine suit ces cours deux fois la semaine pendant deux ans. Elle fait le bilan du chemin parcouru. «Mo nepli sa dimounn ki pa konn lir e ki per dimounn sikann moi. Mo pa ti konn lir direksyon kinn ekrir lor bis. Mo ti bisin dimande. Zordi li nepli necesser ki mo fer sa. Kan mo ti al labank, mo ti oblize dir dousman ek enn dimounn : vous pouvez aider moi à compter l?argent. Zordi mo pena aukenn problem fer li parski Josian inn montre nou rempli formulaire. Bann fami Judex zot tou koz français. Mo pa ti pe kapav reponn. Zordi mo kapav fer li. Personn pa kapav kokin moi lor konte zordi. Monn for ladan. Josian inn montre nou osi kouma reponn dimounn en politesse, kouma fer enn la lis komission. Mo konn signe mo nom. Mo independant et mo fier.»
Ainsi, pendant six mois, Janine agit comme banian, écoulant le thon pêché par Judex, et achetant à d?autres banians pour fournir ses clients. Ce qui leur permet de mener une vie décente. La situation devient plus difficile lorsque le thon n?est plus de saison. Judex pose alors des casiers à homards, qu?ils revendent aux banians. «Sa kas casier la zis pou fer tourne la cuisine ça.» L?alphabétisation lui a permis de voir plus grand et de faire des projets. Ainsi, le week-end, elle met du poulet et des saucisses à mariner qu?elle fait griller sur la plage de Bain-des-Dames. «Mo tifi ek moi nou vann sa bann grillade la. Nou osi fer salade ek pain à l?ail.»
Janine, qui semble libérée du poids de l?ignorance, pense à embaucher deux dames qui iraient vendre le poisson qu?elle pèserait et mettrait en barquettes. Elle pense aussi à contracter un emprunt pour acheter un véhicule. «Nou pe reflesi ek gete si nou pran loan pu al livre nou poisson. Si nou ti gagn nou transport li ti pou enn lekonomie.»
Pour Janine, il n?y a pas d?âge pour apprendre. «Pena laz pou appran. Faude pas gaign honte, ni dekouraze. Mem tar, nou trape. Si mo pa ti suiv sa bann kours la, Judex ek moi nou ti pou plis miser. Là, tout le de lamin bate et li fer son?»
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