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Panser le traumatisme, une priorité
Tuer l?innocence. Briser l?image que l?enfant a de lui. Déshumanisé parce que dépossédé de son corps. Il devient objet. Objet d?une envie, d?un penchant, d?un crime qu?il ne comprend pas, qu?il ne peut soutenir, parce qu?il est lié à la sexualité. Une sexualité qu?il ne maîtrise pas. Pour l?adolescent, l?abus sexuel est aussi une plaie psychique qui s?ouvre. Le traumatisme des victimes d?abus sexuels, qu?il s?agisse d?enfants ou d?adolescents, ne s?efface pas avec le temps. Pas de lui-même. La parole est libératrice. Le soutien de professionnels, de la famille, est essentiel. Parce que le trauma perdure au fond. La plaie, même si elle se cicatrise n?en reste pas moins présente. Même quand elle est enfouie. Les séquelles persistent jusque dans la vie d?adulte.
Pour le moment, l?arsenal juridique concernant les délits sexuels sur mineurs n?est pas suffisamment étoffé. On cherche à renforcer le cadre légal existant sous le Sexual Offenses Bill. Aussi louable que soit cette initiative, la dimension punitive ne saurait effacer le crime. Encore moins aider la victime. Car c?est de la victime que l?on doit se soucier au lieu de, parfois, tenter d?étouffer l?affaire. Pour le bien de la victime dit-on. Erreur. Le traumatisme psychologique ne peut que souffrir du silence.
Les dégâts causés sur la victime sont considérables. C?est une vie gâchée. Sur tous les plans. Affectif, personnel, social. Marlène Ladine, directrice du centre Chrysalide qui aide les femmes prostituées, constate que toutes les femmes qui fréquentent son centre «ont dans leur enfance d?une manière ou d?une autre subi des attouchements ou abus, les ayant conduites à la prostitution et la drogue». Pour les aider, l?équipe de Chrysalide mène un travail psychologique important. Il faut que la victime exprime l?agression, la nomme, pour l?expulser, la débarrasser du cortège d?émotions liées. Car l?émotivité est un frein à la thérapie en ce sens qu?elle n?autorise pas la victime à analyser, comprendre, et surtout à se déculpabiliser.
En fait, ce n?est que depuis une quinzaine d?années seulement «en liaison avec la proclamation des droits de l?enfant que s?est ouverte une réflexion sur les causes et les conséquences des actes pédophiles» notent Liliane Binard et Jean-Luc Clouard dans leur ouvrage Le drame de la pédophilie paru en 1997. C?est dans toutes ses dimensions que l?abus sexuel doit être considéré: juridique, psychologique et social. Les dimensions psychologique et sociale sont imbriquées dans la mesure où le regard social sur la victime influe systématiquement sur son psychisme. On parle du trauma, notion «qui va permettre d?aborder les abus sexuels non seulement comme un scandale mais comme un problème (?) le souvenir du trauma subsiste dans l?inconscient, de façon isolée tout en parasitant l?existence du sujet» expliquent Liliane Binard et Jean-Luc Clouard.
L?impact psychologique d?un abus sexuel dépend aussi de la nature de l?acte et de la personne qui l?a commis. Cet aspect est important dans la mesure où il permet de répondre d?une manière spécifique à la plaie psychologique de la victime. Dans la majorité des cas, la victime se sent coupable de ce qui lui est arrivé. Elle en vient à comprendre ou excuser l?agresseur à cause du lien affectif qui a pu exister ou simplement en cherchant à expliquer l?abus pour le refouler.
«Les femmes que nous aidons éprouvent un dégoût de soi, de leur corps, une culpabilité. La prostitution rentre dans cette logique. Le rapport au corps et à la sexualité est complètement faussé. L?abus sexuel dans la jeunesse explique cela parce que le rapport à la sexualité est entré de manière psychologiquement violente et prématurée. Cela les a également conduites vers la drogue. Elle représente une échappatoire pour certaines. C?est l?image de la personne, l?identité même qui a été bafouée. Il faut donc reconstruire le respect et la valeur du corps. Le cheminement psychologique est très long d?autant que la victime justifie son agresseur, surtout quand c?est un proche. On assiste par ailleurs à une dislocation de la personnalité se traduisant par des troubles de la personnalité tels que l?identité multiple comme pour nier l?identité de victime, pour l?oublier», souligne dans le détail Marlène Ladine.
Parce que l?impact de l?abus sexuel sur mineur fait entendre son écho jusque dans la vie d?adulte, la thérapie ne peut se borner uniquement à la réconciliation de la victime avec elle-même, avec son corps. «Dans un premier temps, il s?agit de les faire parler. Qu?elles se le disent et le disent à d?autres. Dans un deuxième temps, nous les encourageons à faire face à l?agresseur pour qu?elles lui disent directement le mal qui a été fait. L?objectif est d?arriver à un début d?acceptation pour apprendre à vivre avec. Car on ne peut oublier un abus de la sorte. Ce premier bout de chemin intérieur est long et fondamental. Restent les problèmes de la drogue et de la prostitution dans ce cas. Le regard social explique le fait que certaines ne décrochent pas parce que dans leur esprit c?est leur place. Le regard social leur échappe et il s?agit de le surmonter pour retrouver une complète estime de soi», fait ressortir la directrice de Chrysalide.
Justement, l?influence sociale dans le cas d?abus sexuel mis au jour peut empirer l?état psychologique de la victime si elle n?est pas soutenue. Ainsi, dans leur ouvrage sur la pédophilie, Liliane Binard et Jean-Luc Clouard, font référence à un cas de pédophilie dans lequel le village entier a préféré soutenir le professeur incriminé plutôt que l?enfant abusé. Ce récit met en lumière l?impact du regard social dans ce genre d?affaire. Il peut détruire davantage la victime. C?est qu?on navigue dans la sphère du tabou social. Volonté de cacher, d?oublier, d?effacer, pour absoudre l?agresseur ?fermer les yeux plutôt? ou pour protéger la victime. Au final, la blessure psychique n?en est que plus vive.
L?aide psychologique est une obligation dans les affaires d?abus sexuels sur mineur. Le trauma causé s?indure dans l?identité même de la victime, surtout si elle a dû intérioriser l?horreur de l?abus. L?influence, la force, la domination en somme de l?agresseur est associée à l?acte. C?est en fonction de la nature de l?abus et du type de l?agresseur (proche, enseignant, un ou plusieurs inconnus?) que le soutien psychologique doit être pensé. Traiter une affaire d?abus sexuel sur mineur ne peut faire l?économie d?un suivi psychologique fort et approprié au profit d?une procédure légale ou punitive.
Différencier les délits
■ On ne peut traiter de la même manière un harcèlement sexuel, un attouchement, un viol et un acte pédophile. La violence n?est pas la même. Le mode opératoire non plus. La victime n?a pas le même profil également. C?est pourquoi il convient de dresser une typologie des délits sexuels sur mineur et de définir les risques pénaux encourus pour chacun d?eux. Pour ce qui est de la pédophilie, « on associe souvent l?acte pédophile à des crimes perpétrés de manière très violente. Mais la plupart des pédophiles agissent au contraire avec subtilité. Ils font en sorte d?être appréciés par l?entourage de l?enfant et par l?enfant lui-même. Il est d?ailleurs pour cela très difficile de les repérer. Et les dénonciations des victimes difficiles à entendre » confiait la commissaire de Police Catherine Montiel, co-auteur en 1997 d?un rapport sur la pédophilie en France. A chaque abus donc, devrait correspondre une réponse légale appropriée.
QUESTIONS À?
Shirin Aumeerauddy-Cziffra,Ombudsperson pour les enfants
● Comment procéder pour gommer le vide juridique entourant la pédophilie ? L?arsenal juridique ne devrait-il pas, plus largement, définir une typologie des abus sexuels et les risques pénaux encourus pour chacun ?
Je crois qu?il nous faut une révision de la loi pour que les délits et crimes sexuels soient mieux définis, en tenant compte de l?âge non seulement des victimes, ce qui existe dans le Code pénal, mais en référence aussi à l?âge des auteurs de ces crimes et surtout de l?écart d?âge entre les deux. On doit aussi tenir compte de la relation qui existe entre les deux. Pour l?instant le Code pénal tient compte des relations familiales, voire de la consanguinité. Mais rien n?est prévu pour tous ceux qui sont en position d?autorité par rapport à la victime, aspect particulièrement important pour les jeunes enfants. Cette influence peut aider à tenir la relation secrète. Pour l?instant, le projet de loi qui est à l?étude par le Comité parlementaire, prévoit cela. Mais nous ne savons rien encore de la version finale de ce Bill. Il faut aussi penser à la procédure traumatisante pour les enfants.
● Justement, de quelle prise en charge bénéficie une jeune victime d?abus sexuel ? L?aide est-elle adaptée à l?âge de la victime et au type d abus ?
Du point de vue des autorités, il y a des psychologues qui écoutent les victimes avant même que ces dernières ne soient interrogées par la Child Protection Unit et la Police. Bien sûr que l?âge de la victime est un élément important, mais il y a d?autres considérations. Certains ne sont pas conscients de l?aspect dangereux de l?acte. Si les auteurs sont proches des enfants et n?utilisent pas de violence, il est même difficile pour eux de les dénoncer car les sentiments qui les lient sont forts. Les psychologues du ministère de la Femme continuent à suivre les victimes qui sont cependant submergées. Certains consultent des praticiens privés, s?ils en ont les moyens.
● Quels sont les dommages moraux, sociaux, psychiques qu?on retrouve le plus souvent chez la victime? Le risque pour la victime de prendre une mauvaise voie par la suite, faute d?une aide psychologique appropriée est il important -drogue, prostitution, échec scolaire, reproduction de l?acte dans le futur...
Chaque victime réagit différemment. Il est difficile de généraliser sur les dommages causés. Mais il y a certes une souffrance. On dit que certains ont par la suite des comportements sociaux, psychologiques, et psychosexuels qui leur posent des problèmes. Il y en a qui développent des maladies psychosomatiques comme l?asthme, les maladies de la peau et d?autres maladies liées au foie selon l?Organisation mondiale de la santé. Beaucoup sont heureusement résilients. Et ce grâce à une aide psychologique ou au soutien des proches, membres de la famille ou même certains enseignants, coach ou travailleurs sociaux. Il faut que chaque citoyen prenne conscience que c?est notre propre regard concernant ces crimes, leurs auteurs et leurs victimes qui peut augmenter la souffrance de ces derniers. Il ne faut ni les sur-victimiser, ni devenir nous-mêmes des voyeurs potentiels. La tendance à faire du sensationnalisme est condamnable. Cela vaut pour les médias mais aussi pour le style de procès.
● Quel suivi pour les coupables ? Est il suffisant ? Le suivi pour un pédophile ne doit-il pas être spécifique puisque l?acte pédophile répond à un mode opératoire qui n?est pas celui de la pulsion ?
Il me paraît normal de dire que l?emprisonnement, bien que nécessaire pour la protection de la société, ne peut nous satisfaire. On me répète trop souvent qu?il n?y a pas de réhabilitation possible. Or, je crois que la solution pénitentiaire doit être accompagnée d?une thérapie, sinon l?auteur purgera sa peine mais ne pourra changer de comportement à risque. J?ajoute aussi qu?ils ne devraient pas être dans la même aile que d?autres prisonniers. Je suis contre la mixité dans tous les établissements correctionnels. Il y a le risque de fabriquer des criminels plus endurcis. Il faut une vraie réforme des institutions mais elle est lente dans ce secteur malgré les nombreux rapports nationaux et internationaux qui existent.
Propos recueillis par G. R.
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