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Nuckcheddy, chantrede la sensibilité rodriguaise

17 juillet 2004, 20:00

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«Quand j?ai atterri pour la première fois à Rodrigues, tous les recoins de ma mémoire se sont éclairés instantanément. Mon c?ur a commencé à battre au ralenti. J?avais rajeuni d?un quart de siècle et aussitôt une nostalgie envahissait mes pensées ? Le temps s?était presque arrêté et m?attendait ? Je devais prendre la décision de peindre cette terre unique, ce pays à l?accueil spontané et naturel ? J?ai revisité mon enfance. J?ai imaginé de nouvelles couleurs ? J?ai vécu en harmonie avec la nature ? J?ai compris l?importance du silence. J?étais de nouveau en paix avec moi-même. »

Devenir plus Rodriguaisque les Rodriguais

Après avoir admiré la quarantaine de toiles rodriguaises de Siddick Nuckcheddy, on ne peut que s?incliner devant la justesse des mots et des idées contenus dans cette présentation de l?exposition qu?il tiendra à la Maison de l?Alliance française, Bell-Village, du 24 au 31 juillet 2004. Il est difficile en effet, d?atterrir à Plaine-Corail sans être, comme lui, comme les milliers de visiteurs que Rodrigues reçoit chaque mois, sinon chaque quinzaine, émerveillé par un mode de vie rodriguais se caractérisant par sa symbiose harmonieuse avec la nature environnante, au point d?en faire un tout indissociable.

Il n?est toutefois pas donné à tous de pouvoir avec autant de facilité, avec autant de réussite, transposer ses états d?âme rodriguais sur une toile afin de les ranimer à jamais et, en même temps, de les préserver. Pour cela, il faut aimer Rodrigues, au point de devenir plus rodriguais que les Rodriguais et parvenir à voir un essentiel, peut-être invisible, à des Rodriguais de longue date sinon de toujours.

Siddick Nuckcheddy n?est certes pas le premier peintre, ni le premier photographe à tomber amoureux de Rodrigues, de son relief tout en hauteur, de sa luminosité éblouissante, de ses couleurs particulières, du mode de vie de ses habitants fait de simplicité et d?harmonie naturelle au point que tout ce qui vit et ?uvre dans cette île donne toujours l?impression au visiteur émerveillé de se fondre dans une nature rodriguaise encore plus « naturelle » et plus omniprésente qu?ailleurs.

Ce n?est pas la douceur toscane, ce n?est pas la torpeur étouffante du Sahel, ce n?est pas la blancheur éblouissante du bassin méditerranéen, c?est une atmosphère qui existe à Rodrigues et nulle part ailleurs. Il suffit d?avoir le privilège et le bonheur de contempler les toiles rodriguaises de Nuckcheddy pour en être convaincu et partager à fond les émotions qu?elles distillent.

Comme les autres amoureux de Rodrigues, Nuckcheddy voit les étendues marines peuplées de pirogues blanches, les débarcadères rudimentaires, le séchage de l?ourite tentaculaire et du poisson contorsionné, les cahutes isolées entre ciel et terre, accrochées à un flanc de colline à la cime hors champ, des animaux mais en nombre réduit, une terre peut-être ingrate et qu?il faut travailler avec amour et inlassablement, une placidité qui confine à la sérénité mystique.

À la rigueur, on pourrait lui reprocher, comme à ses pairs d?ailleurs, de trop s?attarder sur une vision peut-être passéiste de Rodrigues, comme de Maurice, et de ne pas savoir découvrir aussi bien le développement, les nouveautés, la Rodrigues de demain, la Rodrigues de l?autonomie et de la bienheureuse décentralisation.

Nuckcheddy n?innove guère quand il marie harmonieusement les couleurs rodriguaises, avec ses dominantes bleutées dans les marines, avec ses dominantes blanchâtres dans les blocs de rochers et de coraux, verdâtres quand la végétation l?emporte sur le reste du paysage, brunâtres quand le dessèchement de la paille traduit les brûlures de la vie et de la journée implacable, et mêmes rougeâtres quand la terre se révolte et rappelle à tous qu?elle est condition sine qua non de toute vie, de tout développement.

Faire revivre un moment de grâce infinie

Mais Nuckcheddy innove et devient unique quand il communique son âme à ce que ses yeux d?artiste contemplent et à ce dont ils s?imprègnent. Surgit alors une constante : l?absence de ciel dans bon nombre de ses toiles rodriguaises. Le bas du tableau offre un air de déjà vu, mais au-delà des premiers plans, peuplés de pirogues, de rochers, de maisonnettes, d?arbustes, au-delà de la ligne d?horizon, se superpose des étages montagneux, des pentes interminables, des paliers successifs, donnant à l?ensemble une dimension tragique, sinon prométhéenne, du moins rappelant Sisyphe.

À la Beauté omniprésente dans la poésie de Péguy répond la « bosse » envahissante et dominant le bord de mer rodriguais. Cette verticalité est d?autant plus curieuse qu?elle contraste avec de nombreuses bandes horizontales qui divisent la toile en autant d?étages superposés.

Nuckcheddy dispose d?un avantage de taille. Il réussit ses personnages à qui il sait donner une gestuelle vraisemblable. Ses personnages dynamisent ses paysages. Les animent. Leur donnent un supplément d?âme et de spiritualité. Il possède aussi la faculté de marier au paysage s?ouvrant devant lui, le travail de l?homme dans toute sa noblesse et sa grâce. Cela est surtout vrai quand il illustre, à merveille, le calfatage des pirogues, le séchage des ourites et du poisson sur des claies rudimentaires.

La fugacité est une autre constante des toiles de Nuckcheddy, et peut-être de l?âme rodriguaise. Même les maisonnettes conservent le plus souvent une allure rudimentaire et provisoire. Elles sont campements de nomades, de passagers d?une vie éphémère. Aujourd?hui nous sommes là mais « demain n?est à personne » comme le dit si bien Gaëtan Lebrasse.

Nuckcheddy est suffisamment artiste par toutes les fibres de son âme pour savoir que la Beauté est forcément éphémère. La certitude du Beau est l?affaire d?un instant, d?un moment de grâce, d?une seconde d?inspiration. Demain, la luminosité sera autre.

Le vent soufflera dans une autre direction. Les arbustes auront un centimètre de plus et rompront d?autant une harmonie qu?on ne découvre qu?une seule fois et qui se renouvelle rarement. Il appartient aux artistes, à l?âme aussi bien née que Nuckcheddy, de pouvoir, à volonté faire revivre sur ses toiles, un moment de grâce infinie.

Le voyage à Rodrigues révèle donc un Nuckcheddy supérieur et plus complet que celui qui faisait chanter les « tôles, les pierres et les bois » de son Vieux Port-Louis. Nous le renions en aucune façon. Mais nous accueillons avec autant de plaisir un autre Nuckcheddy qui, aussi bien qu?un Marcel Lagesse, sait faire chanter subtilement la caresse du vent sur l?onde marine, le frémissement de la brise dans les frondaisons d?une masse végétative, l?ondulement de la paille sèche sous le poids d?une soudaine rafale, les ombres bleutées ou brunâtres d?un rocher ou d?un corail que la lumière solaire débusque, l?agression des taches de couleur faites par la main de l?homme pour mieux mettre en valeur l?harmonie des couleurs naturelles.

Nuckcheddy sait opposer touches vives et masses ternes pour transformer en symphonie ce qui ne serait autrement que harmonie statique et dormante. Il confirme être en tout cas un excellent illustrateur même s?il s?éloigne des plans rapprochés pour se risquer à des visions débouchant sur l?infinie.

Il ne ment pas quand il avoue avoir voulu « prendre le large » (Maurice Piat appréciera), quand il confesse être tombé « amoureux des grands espaces », quand il concède avoir été métamorphosé par Rodrigues d?où il revient les valises chargées de « moments forts ». Sous la touche délicate de ses pinceaux, Rodrigues demeure plus que jamais une terre d?artistes, un havre de paysagistes.

À nous de lui dire qu?il est digne de cette Rodrigues si belle, si attachante, si envoûtante. Et tant pis pour ceux qui ne sauront pas s?offrir le plaisir de goûter aux découvertes rodriguaises d?un peintre aussi talentueux. Les absents ont toujours tort. Et ce n?est même pas la peine de parler de l?inexistence d?une galerie d?art nationale qui investirait dans l?achat des meilleures toiles du Nuckcheddy rodriguais pour les mettre à la disposition des esthètes mauriciens n?ayant pas les moyens de s?offrir cette Beauté mise en toile.

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