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Portrait

Yudhishteer Bhujun : «J’ai perdu une jambe, pas mon courage»

7 octobre 2026, 20:00

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Aujourd’hui âgé de 35 ans, Yudhishteer Bhujun, habitant de Pointeaux-Piments, se tient debout dans une salle de sport, une prothèse à la jambe droite et des haltères entre les mains. Il s’entraîne, court, jardine, conduit sa voiture, prépare ses repas et vit de manière aussi autonome que possible. Quelques années plus tôt, il passait pourtant de longs mois à se demander s’il pourrait simplement marcher.

Le 27 février 2023, alors âgé de 33 ans, le policier est en mission sous couverture dans le Nord lorsqu’il est violemment percuté par une voiture alors qu’il est à moto. En sept secondes, tout a basculé. Grièvement blessé à la jambe droite, il est transporté d’urgence à l’hôpital. Plusieurs interventions sont pratiquées à Maurice avant son transfert en Inde pour une greffe osseuse. Policier depuis l’âge de 20 ans et membre de la brigade antidrogue depuis 2018, Yudhishteer connaît les risques liés à son métier. Mais rien ne pouvait le préparer au long combat qui allait suivre. Les complications s’enchaînent. Les infections se multiplient, certains traitements échouent et une infection rare résistante aux antibiotiques envenime la situation. Au total, 12 interventions chirurgicales majeures sont pratiquées entre Maurice et l’Inde. Les médecins tentent de sauver sa jambe. Lui aussi s’accroche. Mais malgré les traitements et les opérations, son état devient de plus en plus difficile.

À la douleur physique s’ajoutent les difficultés financières. Des retards administratifs le laissent pendant de longues périodes sans salaire. Pour subvenir à ses besoins, financer ses soins et poursuivre son combat, il doit vendre certains de ses biens personnels. Puis vient une dernière tentative en France. Mais cette fois, il n’y a plus d’autre choix : il faut amputer.

Yudhishteer doit alors apprendre à vivre autrement. Une partie de son corps lui est enlevée, mais c’est aussi toute sa vie qu’il doit reconstruire. Sa carrière, son quotidien, son autonomie… tout semble devoir être réappris. Pendant près de trois ans, sa mobilité est fortement réduite. Le fauteuil roulant, le déambulateur, les douleurs et les longues périodes d’immobilité rythment son quotidien.

Dans cette épreuve, ses parents restent constamment à ses côtés, surtout son père. Puis, un jour, Yudhishteer décide qu’il ne veut plus seulement essayer de survivre à ce qu’il a vécu. Il veut recommencer à vivre. «J’ai perdu une jambe, pas mon courage», dit-il.

Retouver son corps

La reconstruction commence par de petits gestes. Des élastiques. Quelques exercices. Des mouvements simples. Puis des kilomètres parcourus avec un déambulateur pour retrouver progressivement ses capacités physiques. Chaque mouvement devient une victoire. Lorsqu’il reçoit sa prothèse, une nouvelle étape commence. Il cherche alors à comprendre ce que son corps peut encore accomplir. Il essaie différents exercices et différents sports, jusqu’à découvrir la musculation. Et là, quelque chose change.

La salle de sport devient progressivement son refuge, mais aussi son nouveau terrain de combat. Après avoir passé des années avec une mobilité extrêmement limitée, le voir aujourd’hui soulever des haltères, courir et repousser ses limites prend une tout autre dimension.

Le bodybuilding lui permet de reconstruire son corps, mais aussi sa confiance, sa discipline et sa force mentale. Il ne cherche plus seulement à retrouver ce qu’il avait avant l’accident. Il cherche à découvrir jusqu’où il peut aller avec ce qu’il a aujourd’hui.Dans ce nouveau parcours, Yudhishteer peut co mpter sur sa famille. Son frère cadet, Yovan Bhujun, 27 ans, l’accompagne notamment à la salle. Lorsqu’un poids est trop lourd ou qu’il a besoin d’un coup de main, Yovan est là.

Pour Yudhishteer, leur relation va bien au-delà d’un simple partenariat à la salle. «Mon frère, c’est ma jambe droite.» Quelques mots qui résument la place de Yovan dans sa vie.Ses par ents sont eux aussi toujours présents, tandis que le soutien de son entourage à la salle lui donne la motivation de continuer.

Il peut également compter sur la Dr Janvi Nowbotsing, physiothérapeute, qui l’accompagne dans son parcours. Car, avec une prothèse, les difficultés ne disparaissent pas. Douleurs fantômes, problèmes musculaires ou osseux, équilibre et ajustements font partie de son quotidien. À la salle, son coach Benjamin et ses amis l’encouragent également à repousser ses limites.

Policier de profession, Yudhishteer se considère aussi comme un soldat. Son prénom, explique-t-il, vient de Yudhishthira, l’un des frères Pandava du Mahabharata. Pour lui, cette référence prend aujourd’hui une dimension particulière. Il dit continuer à mener ses batailles, non seulement dans son métier, mais aussi dans sa vie, pour lui-même et pour montrer aux autres qu’il est possible de se relever. Lorsqu’il commence à s’entraîner avec sa prothèse, notamment en France, les regards diffèrent. Certains sont encourageants, d’autres plus critiques ou simplement intrigués. Il se souvient notamment de certaines réactions lorsqu’il entrait dans la salle avec sa prothèse.

«Qui est-il ? Un Robocop ?» lui lançaiton parfois, surpris de le voir s’entraîner ainsi. Des regards qui auraient pu le déstabiliser, mais qu’il choisit plutôt de transformer en motivation. La critique devient son carburant. Plus il rencontre d’obstacles, plus il veut montrer ce dont il est capable.

Mr Mauritius

À force d’entraînement, le bodybuilding cesse d’être simplement un moyen de retrouver ses capacités. Il devient un véritable objectif. Le 16 novembre 2025, à Jin Fei, Yudhishteer participe à sa première compétition de bodybuilding. Environ 50 athlètes sont présents. Cette fois, il n’est plus seulement devant un miroir ou face à ses propres limites. Il monte sur scène, dans la catégorie Special Abilities, devant un public et des juges.

Derrière son passage sur scène se trouvent les années de souffrance, les 12 opérations, les infections, les difficultés financières, l’amputation, la rééducation et toutes ces heures passées à la salle. Puis son nom est annoncé. Yudhishteer décroche le titre de Mr Mauritius dans la catégorie «Special Abilities». Quelques secondes plus tard, une autre annonce vient marquer son parcours : il reçoit une Pro Card officielle, lui ouvrant la porte aux compétitions professionnelles internationales.

Pour lui, ce moment ne représente pas simplement une victoire sportive. C’est l’aboutissement d’un combat commencé trois ans plus tôt sur un lit d’hôpital. Aujourd’hui, Yudhishteer est bodybuilder professionnel et Personal Coach. Il veut également transmettre ce qu’il a appris à travers son parcours et aider d’autres personnes à retrouver confiance en elles grâce au sport.

Mais surtout, il veut montrer qu’une prothèse ne signifie pas mettre sa vie entre parenthèses. Il conduit, prépare ses repas, jardine, court. Il s’entraîne. Il travaille. Il accomplit ses tâches quotidiennes. Il vit, tout simplement.

Comme avant, mais autrement

Et lorsqu’il parle de l’avenir, son regard se tourne déjà vers un autre objectif : représenter Maurice sur la scène internationale et porter le drapeau mauricien à travers le sport. Son histoire ne se résume donc pas à la perte d’une jambe. Elle parle d’un policier devenu combattant d’une autre manière. D’un fils soutenu par ses parents. D’un homme qui a dû réapprendre à marcher avant de réapprendre à courir, puis à monter sur une scène de bodybuilding.

Yudhishteer a perdu une jambe. Mais il n’a pas perdu son mouvement, ses rêves, sa famille ni sa détermination. Et peut-être que sa plus grande victoire n’est pas le titre remporté à Jin Fei. C’est de pouvoir, aujourd’hui, entrer dans une salle de sport et se dire simplement : «Je peux aller encore plus loin.»

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