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Non-retour à la case BIHAR

29 juillet 2007, 00:00

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L?Inde, pays aux mille visages? et aux mille contrastes, allant des centres high-tech de Hyderabad à la misère quotidienne des petits villages de l?arrière-pays. Le Bihar s?inscrit aujourd?hui dans cette inégalité.

Car Shining India, a oublié cet État dans le développement économique et social du pays. Et c?est du Bihar qu?est originaire 60 % de la population mauricienne d?origine indienne ? soit 33 % de nos compatriotes ? dont les ancêtres avaient quitté la Grande Péninsule en tant que travailleurs engagés.

C?est sur cet argument émotionnel que le chef ministre du Bihar, Nitish Kumar, en visite officielle à Maurice, s?est appuyé pour réitérer l?appel auprès des Mauriciens pour aider au développement de cet État.

Mentionné la première fois par le Premier ministre indien, Manmohan Singh, le rapprochement entre la composante de la population mauricienne d?origine indienne et le Bihar a immédiatement suscité un vif inté-rêt dans la presse de la Grande Péninsule.

Et cet appel n?est pas tombé dans l?oreille d?un sourd. En effet, les autorités mauriciennes y ont vu l?occasion de renforcer les relations entre la puissance économique que promet de devenir l?Inde et Maurice, qui amorce une réforme délicate. C?est ainsi que le gouvernement actuel et des associations socioculturelles voient grand.

Jusqu?à tout récemment, la mention du Bihar renvoyait tout de suite à l?image du Mauricien retraçant ses origines et qui, symboliquement, faisait un don d?une école ou d?un hôpital à la terre de ses ancêtres.

« Aujourd?hui nous pensons à des projets plus ambitieux. Le Bihar a un glorieux passé qui date de l?Antiquité, avec lequel le nouveau gouvernement veut absolument renouer », affirme Mukhesswur Choonee, le haut-commissaire mauricien en Inde. « Ils sont en train de chercher la contribution de pays amis et ont un potentiel de développement que d?autres pays n?ont pas. La réputation de l?État n?est plus ce qu?elle était auparavant, et la visite de la délégation indienne à Maurice est un signe de cette volonté d?aller encore plus loin. »

<B>Une réputation teintée de préjugés</B>

Mais contrairement à l?enthousiasme affiché par les Indiens et les autorités locales, les Mauriciens d?origine indienne ne s?identifient pas tous à ces racines, malgré le fait d?avoir conservé leur culture. D?autant plus que le Bihar jouit d?une réputation teintée de préjugés et d?idées reçues. Prati-que qui perdure toujours en Inde aujourd?hui.

« La population du Bihar porte l?étiquette du tribal. La couleur de leur peau et leur comportement sont considérés comme étant primitifs », explique l?historien Satyendra Peerthum. Aujourd?hui, le terme Bihari, désignant un habitant de l?État, est devenu péjoratif, comme le terme « coolie », signifiant travailleur engagé. Et c?est sans grand étonnement qu?une partie des Mauriciens d?origine indienne récuse cet héritage, cinq générations après que leurs ancêtres aient foulé le sol de l?île.

<B>Plus de dix millions à avoir quitté leur État</B>

Il faut savoir qu?aujourd?hui, malgré la forte croissance économique de l?Inde, plus de 50 % des villages du Bihar sont dépourvus d?électricité et d?eau courante. Et avec un taux d?analphabétisme de 95 %, plus de 75 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. « Cette condition socio-économique est ouverte aux débats, mais elle est grandement due à des séquelles provoquées par l?exode des ressources : la main-d??uvre », affirme Satyendra Peerthum.

« Depuis le xviiie siècle, le Bihar était connu comme une source de main-d??uvre par les autorités britanniques, poursuit-il. Ces personnes étaient connues pour leur dextérité aux travaux manuels et ont fait partie du système d?engagisme britannique. Leur arrivée à Maurice s?inscrit donc dans une extension de cette prati-que d?engagisme. » Ainsi, selon l?historien, ils seraient plus de 10 millions à avoir quitté leur État depuis les années 1800.

Mais au-delà de la perception de touriste que les Mauriciens ont de l?Inde, ceux qui ont voulu retracer leurs origines au Bihar se sont heurtés à la dure réalité. « Le développement social et économique qu?ont connu les Mauriciens d?origine indienne les rend vulnérables à ce qu?ils découvriront s?ils allaient au Bihar aujourd?hui », précise Satyendra Peerthum. « Autant dans la capitale, Patna, cela demeure supportable, une fois dans les villages retirés de l?État, ils seront forcément confrontés à un choc culturel. Cela risque de les perturber », poursuit notre interlocuteur.

Ces propos sont repris par le Dr Sharmila Seetulsingh-Goorah, chargée de cours à la faculté des sciences de l?université de Maurice : « Personnelle-ment, je trouve qu?on ne parle pas beaucoup de nos racines du Bihar. Ce n?est que maintenant que cela devient tangible. Mais il faut nous demander à quel degré nous pouvons nous identifier à ces habitants. Je pense qu?il faut nous dire qu?il s?agit surtout de partage, mais pas de mélange. »

Mais elle précise vite : « Il ne s?agit pas d?avoir honte de ses origines. Mais on ne peut tout simplement pas s?identifier à quelque chose qu?on n?est pas. Tout comme les Franco-Mauriciens ne sont pas Français. Il ne faut pas faire d?amalgame total. » Cela n?a toutefois pas empêché plus d?une dizaine de milliers de Mauriciens de retracer leurs origines en Inde. Ces derniers ont ainsi contribué au développement de divers endroits en finançant la construction d?infrastructures.

<B>Peu d?échos ont suivi les compliments</B>

Toutefois, ces contributions sont loin de « l?investissement ambitieux » dont parle Mukhesswur Choonee. Tous les descendants des travailleurs engagés à Maurice aujourd?hui ne jouissent pas d?une capacité d?investissement que promeuvent les autorités indiennes. « Les Mauriciens d?origine indienne ont investi, mais dans le capital humain, dans l?éducation. Ceux qui ont atteint un niveau de vie confortable sont des professionnels, mais pas forcément des entre-preneurs », affirme le Dr Sharmila Seetulsingh-Goorah.

« Le pouvoir économique n?est pas entre les mains des descendants d?habitants du Bihar à Maurice. Les contributions que les Mauriciens ont faites à cet État sont plus d?ordre émotionnel et symbolique que pour des intérêts commerciaux. » De plus, même si certains Mauriciens pouvaient lancer une entreprise au Bihar, leur contribution serait insignifiante dans cette masse de plus de 80 millions d?habitants.

Ainsi, contrairement à la verve affichée par les associations socioculturelles impliquées dans la visite du chef minis-tre indien, tout laisse croire que l?appel du gouvernement de la Grande Pénin-sule restera lettre morte auprès de la tranche de population ciblée.

Car outre les festivités et forums organisés dans le cadre de la diaspora indienne, plus particulièrement la semaine du bhojpuri, peu d?échos ont suivi les compliments et cet appel à l?aide du gouvernement de l?État du Bihar auprès des Mauriciens.

Mais Mukhesswur Choonee demeu-re optimiste. « Je crois ce que je vois, et j?ai vu. Le gouvernement central indien est en train de tout faire pour améliorer la situation du Bihar. C?est un nouveau souffle, promettant un nouveau visage. »

Un nouveau visage certes, mais qui s?inscrira sans doute parmi les mille autres de la Grande Péninsule. Et qui ne sera peut-être pas suffisant pour rappeler la population indo-mauricienne à la case du départ : la case Bihar.

<B>Les « fils du sol » </B>

Les éloges abondent et les appels se multiplient. La presse indienne a longuement fait état du succès de cette population « dont 80 % de la population d?origine asiatique provient de l?État du Bihar ». Ce cri a été repris par le dignitaire Nitish Kumar lors de ses contacts avec les officiels mauriciens, se disant « fier » de ce qu?ont accompli les Mauriciens, avant de réitérer l?appel à aider au développement du Bihar.

Mais force est de constater qu?une partie de la population asiatique mauricienne est pratiquement indifférente face à la mention de ses racines.

Cela est dû aux préjugés associés à cet État pauvre économiquement et sociologiquement. Et cette absence d?enthousiasme contraste sévèrement avec l?effet d?annonce de la presse indienne, dont certains résument la population mauricienne aux termes de « fils de Bihar ».

Selon l?historien Satyendra Peerthum, durant cette période, le Bihar était la plus importante source de travailleurs enga-gés pour l?Empire britannique. Entre 1834 et 1890, 40 % de tous ces travailleurs employés comme laboureurs sur les établissements sucriers étaient originaires du Bihar. Ainsi, ils seraient plus de 170 000 laboureurs, parmi les premiers 430 000 travailleurs engagés, ayant débarqué à Port-Louis durant cette période. En outre, plus de 130 000 laboureurs additionnels sont passés par l?Aapravasi Ghat.

Ces travailleurs engagés étaient, pour la plupart, de foi hindoue, mais comprenaient aussi des musulmans et même des chrétiens. Ils étaient tous originaires de districts situés dans l?État du Bihar, notamment Gaya, Ghazipur, Arrah, Gorakpur, Sahabad, Azmbargh, Patna, Ranchi, ou encore Murzaffurpur.

De plus, toujours selon Satyendra Peerthum, il existe des registres attestant que des milliers de personnes issues de tribus étaient appelées à travailler à Port-Louis, soit plus de 60 000 entre 1834 et 1870.

Aujourd?hui, contrairement aux chiffres circulant dans la presse indienne, seulement 33 % de la population mauricienne sont des descendants directs de ces travailleurs originaires du Bihar.

Mais malgré l?héritage de la culture et de la tradition, cette composante est sans doute loin d?être animée par l?émotion sur laquelle mise la délégation de l?État du Bihar. Car à ce jour, seuls 10 000 Mauriciens ont été tentés de retracer leurs ancêtres en Inde.

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