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Mère célibataire... et alors ?
Au fil des ans, la fête des Mères est devenue commerciale. On passe ainsi à côté de l?essentiel. Il y a des femmes à qui l?on doit beaucoup mais on oublie parfois celles qui ont assumé la tête haute une maternité imposée. Par exemple ces mères célibataires qui, plutôt que de se faire avorter, ont préféré subir l?opprobre.
Ariana, 13 ans, et Marie, 20 ans, auraient pu être s?urs de sang. Leurs histoires se ressemblent tellement. A commencer par leur viol?
Ariana, de Rodrigues, vient d?une famille de dix enfants. Son père est chauffeur, sa mère femme au foyer. Sa s?ur aînée, Clémentine, a épousé, Vivian, un ébéniste mauricien. Le couple vit à Maurice depuis quatre ans. Lorsqu?Ariana perd sa mère en 2003, c?est la vie de famille qui s?en va à vau-l?eau.
Nubile à dix ans, Ariana fréquente le collège Le Chou. L?an dernier, elle se lie d?amitié avec un élève de sept ans son aîné. L?amitié mue bientôt en flirt. Ils échangent quelques baisers et les choses en restent là. Jusqu?à ce que le jeune homme l?invite à aller passer la journée avec des amis à la mer. Ariana en informe son père qui n?objecte pas.
Une fois à la plage, les tourtereaux s?isolent pour une pro-menade. «Enn moma, linn pous moi lor disab et linn viol moi. Monn krie. Person pa finn tende. Nou ti tro loin. Ler lin fini, mon galoupe et mon rente lacaz. Monn racont tou mo papa», raconte-t-elle d?une voix saccadée. Son père est furieux. Si elle a quelques notions d?éducation sexuelle, Ariana ne s?inquiète pas outre mesure des répercussions de cet acte car elle continue à avoir ses règles. Du moins c?est ce qu?elle croit.
<B>SURPRISE DE TAILLE</B>
Quelques mois plus tard, elle tombe en syncope. Sa s?ur l?emmène à l?hôpital où on lui fait un test d?urine, entre autres. Et c?est le choc : Ariana est enceinte et de trois mois !
Son père lui fait comprendre qu?elle ne peut garder l?enfant si elle veut continuer ses études. Elle se laisse influencer et elle vient à Maurice pour se faire avorter.
L?échographie contrecarre les plans du père et de la fille.
Ariana n?est pas enceinte de trois mais de cinq mois. A ce stade, elle refuse l?avortement car elle sait qu?elle joue sa vie. Elle décide de rester chez sa s?ur et son beau-frère jusqu?à son accouchement. Son père est d?accord. Il lui envoie même de l?argent pour acheter la layette. «Pou moi, li pa ti enn dram. Mo pa premie, mo pa pou dernie a ki li arive.»
Par sa cousine, Ariana entend parler du Mouvement d?aide à la maternité à Rose-Hill et elle s?y rend. «Monn apran boukou kitsoz lor lavi uterine, lor zenfan, lor akousman dan sent. Zot animatris mari zenti.»
Ariana a accouché d?une petite fille samedi dernier. Les yeux remplis de fierté, elle tient son bébé à bout de bras au-dessus de sa tête. Comme un trophée ! Cet enfant, elle l?aime tout plein, même s?il est le fruit d?un acte forcé. «Mo pas regrete mo pas finn zet li. Li mo zenfan. Mo kontan li.»
Elle veut regagner Rodrigues une fois l?enfant déclarée et baptisée. Là-bas, Ariana sait qu?elle aura à affronter railleries et quolibets mais elle n?en a cure. «Du moment que mon père et le reste de ma famille m?acceptent avec mon enfant, je me fiche des palabres. Je suis même prête à les affronter.»
Ariana compte informer le père de la naissance de leur enfant. S?il refuse d?accepter ses responsabilités, elle n?insistera pas. Elle ne pense pas que sa vie est gâchée. «Kitfoi enn garson pou kapav interese ar moi me li pou bisin aksepte moi ek mo zenfan.»
Marie est du même avis. Elle a pour devise : «Jamais sans mon fils !» Elle a 17 ans à la naissance de Jean, aujourd?hui âgé de trois ans. Sa priorité n?est cependant pas de trouver un homme qui voudra bien d?elle et de son enfant. C?est un emploi qu?elle cherche désespérément depuis l?an dernier.
Adolescente, Marie croit pourtant sa vie toute tracée. Elle veut devenir dentiste. «Mes s?urs disaient que j?avais le doigté pour enlever leurs dents de lait sans les faire souffrir.» Et au collège, elle choisit ses sujets en fonction de sa future carrière.
Elle est en Form V quand elle fait la connaissance d?un merchandiser de 22 ans. Pour prouver sa bonne foi, il vient parler aux parents de Marie. Il veut, dit-il, mieux la connaître avant de l?épouser. Il rend visite à Marie durant les week-ends. Il est aussi de toutes les fêtes, dont celle d?un beau-frère qui habite à deux pas de ses futurs beaux-parents.
Au cours de la soirée, le petit ami de la jeune fille, prétexte la fatigue. Il lui demande de l?accompagner chez elle pour qu?il puisse s?allonger et reprendre des forces. Marie accepte sans penser à mal. Une fois chez ses parents, le garçon la brutalise et la viole. «J?ai eu beau hurler mais la musique d?à-côté était trop forte.» Son forfait accompli, l?amoureux prend la fuite.
Marie regagne la fête, le corps et le c?ur meurtris. Que faire ? Tout avouer à ses parents ou se taire ? Par peur d?être blâmée, elle décide de garder pour elle ce lourd secret. Elle a peur d?être enceinte mais elle est soulagée quand ses règles arrivent. Quand elles disparaissent au fil des mois, Marie ne s?en fait pas car elle n?a jamais été régulière.
Prise d?un malaise quelques mois plus tard, elle est admise à l?hôpital. Résultat : une grossesse de cinq mois. «J?étais choquée car j?étais plate comme une planche.» Elle laisse le soin à sa s?ur d?annoncer la nouvelle à ses parents.
Le premier choc passé, ils rassurent Marie. Non, ils ne la rejetteront pas, ils vont s?occuper de l?enfant comme s?il était le leur. Marie est surprise de voir son père aux petits soins avec elle. «Il trouvait que j?étais trop maigre, il m?achetait des fruits régulièrement.»
A une amie qui lui suggère l?avortement, Marie répond : «J?ai été cheftaine de louveteaux et j?adore les enfants. J?ai une amie qui est morte des suites d?un avortement. Pour moi, c?est hors de question.» Elle reconnaît toutefois que la décision aurait été plus difficile à prendre si ses parents ne l?avaient pas soutenue.
Marie fréquente régulièrement le Mouvement d?aide à la maternité où elle découvre le monde de la vie utérine. Au centre, elle se lie d?amitié avec Cléante, la responsable du bureau, qui la conseille, l?écoute et l?aide à obtenir son allocation de mère célibataire sans emploi auprès de la Sécurité sociale.
Marie a accouché d?un prématuré de sept mois. L?enfant est tout entouré de l?amour de sa maman et de toute la famille. «Mes parents l?ont baptisé et je lui ai donné le nom de mon père.»
Jean est devenu le centre de leur vie. «Dès que je rentre d?un entretien, découragée de n?avoir pu obtenir l?emploi, Jean se rue sur moi pour me câliner. Là, j?oublie tout. D?ailleurs je continue à l?allaiter malgré ses trois ans. Je ne sais pas comment le faire arrêter?.» Et la voilà qui éclate de rire.
<B>ÉCOEURÉE PAR L?ÉTIQUETTE</B>
Marie ne comprend pas pourquoi le simple fait de dire qu?elle est mère décourage autant les futurs employeurs. «C?est franchement agaçant. J?ai suivi un cours d?informatique, de même qu?un cours d?esthétique et de coiffure. Je suis prête à travailler de 8 à 17 heures mais on me refuse ce droit sous prétexte que je suis mère. »
Elle est aussi éc?urée par l?attitude de ses voisins masculins. Ils savent qu?elle est mère célibataire et ils tentent leur chance. «Ce n?est pas parce que nous sommes mères célibataires que l?on doit nous coller une étiquette de fille facile sur le dos. Je le dis aussi pour les fonctionnaires des institutions, censés donner l?exemple.»
Elle raconte sa mésaventure avec un préposé de la Sécurité sociale. Ce dernier a tenté de lui couper son allocation de mère célibataire sans emploi, sous prétexte qu?elle en avait trouvé un. «J?ignore qui lui a dit cela mais le gars m?a soupesée du regard avant de dire: Mamzel, monn fini kone kin ariv ou. Alerman ou ti ena move frekentasion !» Je l?ai arrêté en lui disant qu?il ne savait rien de moi qu?il n?avait pas le droit de me juger.
Marie dit détester le terme «mère célibataire» ou «fille mère». «Ce n?est pas parce que les mères ont un mari ou un compagnon à leurs côtés qu?elles aimeront leur enfant plus que celles qui n?ont aucun homme pour les soutenir. Je refuse ces qualificatifs.»
Si elle regrette d?avoir été violentée, elle n?éprouve pas de chagrin sur la naissance de son fils. «Je finirai par lui dire que son père nous a abandonnés mais je ne lui dirai jamais qu?il est le fruit d?un viol. Car je ne veux pas qu?il croit qu?il n?a pas été le bienvenu.»
Ariana et Marie passeront la fête des Mères en famille. La première sera entourée de sa s?ur et de son beau-frère. La seconde, de ses parents. Puisque Jean est encore aux gribouillis à l?école maternelle, Marie sait qu?elle n?aura ni carte, ni cadeau. Mais qu?importe. «Le cadeau est sans importance. Il est là : c?est déjà un grand cadeau !». Une belle leçon de vie?
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