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Mon grand enfant, ce tyran
Cela peut sembler incroyable, mais il y a des adultes qui en font baver à leurs parents. Ils leur en font voir de toutes les couleurs, et ces derniers ne savent alors plus sur quel pied danser. Ces jeunes, parfois même professionnellement actifs, s?arrangent pour dépendre fi-nancièrement de leurs parents.
Ils dévalisent le réfrigérateur, maltraitent les biens matériels de la maison, ne contribuent jamais aux tâches ménagères? Pire encore, certains d?entre eux n?hésitent pas à bousculer verbalement, voire physiquement, leurs parents. La cohabitation au jour le jour devient évidemment très difficile et insupportable pour les géniteurs. Les conflits de personnalité sont inéluctables, les repères familiaux sont complètement déboussolés. Le respect n?a plus aucun sens.
Ces tyrans de la maison sortent la nuit et ne rentrent qu?aux petites heures du matin, en ne prenant pas soin d?être discrets. Ils se servent gracieusement dans la cuisine sans jamais mijoter des plats ni faire la vaisselle.
Ils se saoulent, vomissent partout, ont des crises de manque en présence de leurs parents tremblants. Ils profèrent des jurons, les insultent.
Souffrir en silence
Il existe de même des situations où des mères se retrouvent menacées par leurs propres fils, certes mariés et pères de familles, mais toxicomanes ou alcooliques. Ces derniers n?hésitent alors pas à user de la violence pour obtenir de l?argent. Désemparées, mais ne voulant pas empirer les choses en portant plainte contre leurs enfants, ces mères préfèrent passer l?éponge et souffrir en silence.
Mahen Neeliah, secrétaire de l?association Élan, qui s?occupe des an-ciens détenus, dépeint un portrait plutôt sombre de la famille moderne.
« Les parents ont souvent leur part de responsabilité dans le comportement rebelle de leurs enfants devenus jeunes adultes. Si autrefois les parents étaient plus stricts, aujourd?hui ils ont tendance à acheter l?affection de leurs grands enfants. Ils doivent se laisser moins attendrir et bien leur faire comprendre qu?ils doivent commencer à voler de leurs propres ailes », affirme notre interlocuteur. S?ils ont pourtant dépassé, en théorie, l?âge des caprices, ces enfants devenus adultes continuent à mener leurs parents par le bout du nez et ne supportent pas qu?on leur dise non.
Des cas comme ça existent par milliers, et le manque de reconnaissance envers les parents se fait de plus en plus ressentir. Dès lors, les maisons de retraite représentent la solution pour certains de ces parents qui acculés ne veulent plus que s?enfuir.
D?autres se sont résignés. Que faire quand l?autorité parentale, l?amour fi-lial, la considération pour ces parents qui ont déjà tout donné, ne représentent plus rien pour ces grands gamins? incorrigibles ? Et dire que ce genre d?enfant flemmard, abuseur est plus courant qu?on ne le pense !
PAROLES DE :
■ José Ah Choon, du Centre d?accueil de Terre-Rouge, décrit la situation comme lamentable. Beau-coup de mères viennent lui rendre visite pour lui raconter leurs problè-mes. Elles se sentent impuissantes et sont obligées de donner de l?argent à leurs grands enfants. Ces derniers sont pour la plupart au chômage, et ont sombré dans l?alcool ou la dro-gue depuis leur adolescence.
Les mères sont obligées de courber l?échine, sinon elles se font agresser.
« L?autre jour, une mère est venue me voir en pleurs, en me disant que son fils d?une vingtaine d?années l?aurait menacée avec un couteau si elle ne lui donnait pas tout de suite de l?argent », commente-t-il. Des scènes comme cela sont, hélas, courantes. Une cellule pour aider ces parents à gérer une telle situation existe au Centre. « Nous leur apprenons comment agir face à cela en les encourageant à adopter une attitude de con-frontation. Parfois, les parents portent plainte contre leurs enfants, mais se désistent souvent par la suite, par sentimentalisme », conclut-il.
■ Mahen Neeliah, secrétaire du groupe Élan explique, quant à lui, que certains anciens prisonniers entretiennent des rapports difficiles avec leurs parents. Et il fait ressortir que ce n?est pas toujours la faute des parents.
« Les mauvaises fréquentations, comme on les appelle, sont souvent responsables du comportement dangereux de ces personnes. Nous ne pouvons pas blâmer les parents continuellement on leur faisant porter le chapeau à chaque fois », insiste-t-il. Le scénario est classique : la plupart de ces ex-prisonniers se retrouvent, une fois dehors, coincés dans un système. Une sorte de cercle vicieux qui les pousse à user de violence sur leurs parents pour arriver à leurs fins.
C?est-à-dire, à se procurer de l?argent, par exemple, pour satisfaire leur addiction. « Notre association tente de venir à la rescousse en aidant ces anciens détenus à retrouver le bon chemin. Nous leur apprenons à réintégrer petit à petit la société en devenant autonomes, et nous les encourageons à trouver du travail pour qu?ils s?assument financièrement. Nous encourageons aussi les parents qui viennent nous voir à préconiser un dialogue constructif. Nous leur expliquons comment faire face à des situations difficile », renchérit-il.
Alan, propriétaire d?une tabagie
« Je n?adresse plus la parole à mon fils depuis le 23 mars. Je l?ai renié parce que ce n?était plus possible. Il est alcoolique depuis maintenant six ans. Pourtant, j?ai tout fait pour lui, pour le sortir de là. Je l?ai même emmené à l?hôpital Brown-Séquard pour le faire désintoxiquer, j?ai déboursé Rs 18 000 pour des frais de clinique, j?ai demandé à mes amis de lui parler pour qu?il change d?attitude. Mais on ne peut rien faire. Le 23 mars, il m?a poussé violemment contre un mur et je suis tombé. Je me suis fait mal au dos, mon nez a saigné, j?ai dû aller à l?hôpital. On me disait que j?avais la santé d?une jeunesse, mais à force de stress, je ne suis plus le même.
Mon fils refuse de travailler, je suis obligé de lui donner de l?argent et si je refuse, il m?insulte, me menace, me provoque avec des propos du genre ?si to ene zom sort deor?. Je tiens une tabagie. Elle est devenue une tabagie ?batiara?. Mon fils fait peur à tous mes clients, il me fait perdre toute contenance. Et pourtant je fais des efforts, je lui donne de quoi se vêtir pour qu?il ne marche pas comme un ?dégueulasse? dans la rue. Mais il vend tout ce qui lui tombe sous la main. Il me fait croire que les chaussures que j?ai achetées pour lui ont été emportées par le chien, que des voleurs ont pris ses vêtements sur la corde. Mais je continue à lui en acheter d?autres pour que les gens ne disent pas que je ne prends pas soin de mon fils.
J?ai même dû quitter ma maison parce que je ne supportais plus de le voir négliger notre environnement et y emmener ses amis du bar. J?ai loué la maison et je lui ai laissé deux chambres à l?étage. Je lui ai aussi acheté un four pour qu?il puisse cuisiner quand il le veut, mais il l?a vendu à un gérant de restaurant. Depuis que je ne vis plus avec lui, je me suis arrangé avec un autre restaurant pour lui préparer à manger tous les soirs, mais il vend même la nourriture pour s?acheter du rhum. Il a trop abusé. Je développe moi-même un esprit guerrier. Je ne suis plus zen et je me dis que où c?est lui qui me tuera, où c?est moi qui le tuerai et puisque je ne veux pas en arriver là, je préfère couper les ponts. Et je sais qu?à ma mort, il héritera de la maison et de la tabagie et qu?il les vendra pour du rhum. Qu?est-ce que je peux y faire ? »
Déborah, enseignante
« ? To enn mama dans sa lakaz la toi ? To less dimounn pran mo zafer ek to pa dir zot nanrien ?? Il y a plein de mots comme ça qui ne cessent de résonner dans ma tête. Quand mon fils se fâche et hausse le ton, je ne sais plus à quel saint me vouer pour qu?il se calme et que les choses ne dégénèrent pas. Je ne sais plus où mettre la tête quand il hurle : ?Eta to fol toi. Al mor par la. To latet pa bon. Bizin mett toi mantal.? Et si je veux lui parler quand tout est calme, il me met en garde : ?To le mo koumans pran ar toi la ??
Je ne sais plus quoi faire pour sortir de son monde de cris, d?insultes. J?ai deux fils que j?ai toujours élevés toute seule. Leur père les a abandonnés alors qu?ils étaient petits. Mon aîné a 21 ans, il ne travaille pas, mais il est accro au portable et à Internet. Pas question de lui couper la connexion, il menace de tout casser. Il a même une fois menacée de s?enfoncer un couteau dans la poitrine. Un autre jour, le plus petit, qui a seize ans, m?appelle en larmes : son frère le battait. J?ai quitté mon travail pour rentrer. Dans la colère, je l?ai frappé et je l?ai menacé de le dénoncer à la police. Mais pendant que je cuisinais, c?est lui qui est allé au poste de police et porté plainte contre moi en se faisant passer pour une victime.
En fait, il veut faire la loi à la maison. Tout ce qu?il veut, il choisit de l?obtenir dans la colère. Et moi, pour avoir la paix, je cède. Et puis, je suis gênée parce que les voisins entendent tout. Mais maintenant, c?est mon benjamin qui s?y met aussi et me nargue pour que je fasse partir mon aîné. Il grandit et ne veut plus se laisser faire. J?ai peur de comment ça peut finir. Mais je ne peux pas pousser mon fils à la rue. »
Raj, artisan
« Ma femme et moi voulions à tout prix avoir un fils. Après la naissance de notre fille, mon épouse a fait plusieurs fausses cou-ches. Nous étions vraiment désespérés. Puis, elle est de nouveau tombée enceinte. Quand nous avons su que nous allons avoir un garçon, nous étions les parents les plus heureux du monde. Kevin est né cinq ans après sa s?ur aînée. Comme il était le seul garçon de la famille, et le premier petit-fils, il a été gâté par tout le monde. Il a maintenant 22 ans, travaille comme réceptionniste dans un hôtel réputé, et se comporte toujours comme un enfant gâté. Nous voulons qu?il soit plus autonome financièrement. Mais arrivé au 15 du mois, il a déjà dilapidé son salaire.
Nous ne pouvons plus accepter cette situation. Il n?en fait qu?à sa tête, s?endette et nous insulte en se comportant odieusement. Il s?enferme pendant des heures dans sa chambre et nous ignore, sauf si c?est pour nous demander de l?argent. Il vit à la maison comme un prince et ne fait aucun effort. »
DU COTE DES PETITS?
Pas simples non plus, nos bouts de chou. À leur manière, ils tentent eux aussi d?imposer leurs demandes à leurs parents. Et si on ne les encadre pas dès maintenant, ils risquent de ne jamais savoir ce que sont des limites. Le pédopsychiatre français Aldo Naouri, dans Éduquer ses enfants : l?urgence aujourd?hui, fait l?éloge d?un retour à l?éducation à l?ancienne en encourageant les parents à créer un sentiment de frustration chez leurs enfants dès le plus jeune âge. « Chercher à plaire à ses enfants, c?est de la séduction, pas de l?éducation. » Tout l?art du tyran en herbe consiste à se présenter comme une victime, à provoquer les adultes et à installer une ambiance stressante. Face aux personnes extérieures à la famille, les parents cherchent alors à l?excuser en vantant la maturité de leur enfant et son tempérament, croyant que c?est un atout dans un monde qui ne fait pas de cadeau.
QUESTIONS A VIJAY RAMANJOOLOO, PSYCHOLOGUE CLINICIEN
« Il faut instaurer un climat propice au dialogue constructif et élaboré »
Comment les parents peuvent-ils gérer au quotidien le conflit avec leurs jeunes adultes ?
Rien ne sert de se battre avec eux. Il faut instaurer un climat propice au dialogue constructif et élaboré. Les jeunes adultes ont leur propre vie, les parents ne peuvent pas refaire leur éducation. Ils doivent prendre leur mal en patience et poser des ultimatums.
Qu?est-ce qui pousse ces adultes à agir ainsi ?
C?est souvent une situation de frustration créée par la société qui pousse ces jeunes adultes à s?en prendre à leurs parents, leurs premières cibles. Le problème ne réside pas seulement dans le comportement du jeune adulte. Il se trouve aussi dans l?absence de réactions des parents et leur tendance à « psychologiser », à trop vouloir trouver des explications à tout. Le bon sens suffirait parfois à remettre les pendules à l?heure.
Quels conseils pouvez-vous donner aux parents ?
Il ne sert à rien de s?épuiser à argumenter sans fin. Il s?agit de répondre de façon circonstanciée, et sans attendre l?exaspération qui pourrait naître et s?exprimer dans la violence. Par ailleurs, il faudrait tirer leçon de la façon dont agissent ces jeunes adultes. Il faudrait, par exemple, dès l?école primaire, enseigner aux enfants comment communiquer humainement. Car malheureusement à Maurice, les conflits familiaux stagnent sans qu?il y ait eu une réelle discussion constructive.
Elodie JOUENNE
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