Publicité

Menacesur le littoral

17 septembre 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La guerre des tranchées fait désormais rage sur nos côtes. Pourtant, les belligérants, pêcheurs et écologistes d?une part, et promoteurs fonciers sur la côte d?autre part, ont chacun raison à leur manière. Un camp affirme que l?écosystème disparaît à jamais, en certains endroits de la côte, avec les développements qui y ont été approuvés.

Les promoteurs expliquent, quant à eux, qu?ils prennent des mesures de sauvegarde pour éviter les dégradations au niveau de l?environnement. En injectant, au passage, des milliards de roupies dans une économie qui souffre d?anémie en matière d?investissements. L?administra-tion, arbitre du conflit, semble prise entre deux feux. « Il faut protéger l?environnement. Mais nous ne pouvons pas non plus bloquer le développement du pays », explique un officiel du ministère de l?Environnement. Tout est dit?

Cette semaine, les hostilités entre les deux camps ont repris de plus belle. Ainsi, Anahita, le projet d?Integrated Resorts Scheme (IRS) de CIEL dans la région de Trou-d?Eau-Douce, fait l?objet d?une action en justice. Cette fois, ce sont des habitants, comprenant des pêcheurs de la région de Grande- Rivière Sud-Est (GRSE), qui protestent contre le projet. Non pour obtenir une compensation financière, mais pour empêcher des dégradations environnementales qu?ils jugent très graves.

Dans le Nord, ce sont les travaux de dragage et de réaménagement du lagon, entamés par le Pointe-aux-Biches Hotel, à Pointe-aux-Piments, qui font l?objet d?une action en justice par des pêcheurs. Ailleurs, c?est le projet d?IRS au Morne et un autre de développement hôtelier à Rivière-des- Galets qui vont être contestés, selon le même mode de raisonnement.

Et les griefs des contestataires concernent aussi bien les promoteurs eux-mêmes que le gouvernement. On reproche aux premiers de dégrader l?environnement et même, dans certains cas, de dépasser le strict cadre de leurs projets tels qu?ils ont été définis par les rapports d?Environ-ment Impact Assessment (EIA) sur leurs activités.

Le gouvernement montré du doigt

Le gouvernement est, quant à lui, montré du doigt parce qu?il permet ces développements, malgré les engagements pris par le biais des lois locales et des conventions internationales en matière d?écologie.

Ainsi, les habitants de GRSE mettent en cause la légalité même de la permission donnée à Anahita pour développer son projet dans la zone de Trou-d?Eau- Douce. Ils rappellent au gouvernement la décision du président de la République, en l?an 2000, de classer la zone allant de Trou-d?Eau-Douce à Pointe-aux-Feuilles en Marine Protected Area. Ce qui en fait un sanctuaire à protéger, selon les engagements pris par l?État dans diverses conventions internationales. Lesdites conventions contraignent l?État à ne pas « issue any permit (a) for extractive use (b) for any search, excavation or drilling operation in any marine reserve ». Mais le haut fonctionnaire du ministère de l?Environnement défend l?administration : « Maurice respecte scrupuleu-sement les conventions internationales. »

L?importance des travaux sur certains sites peut toutefois laisser planer des interrogations quant à l?étendue de leur impact sur l?environnement. Ainsi, Anahita a procédé au nettoyage d?une partie du lagon sur son site, en pompant d?importants volumes de sable, mais aussi en ramenant du sable de St- Félix pour garnir ses plages artificielles.

D?autre part, le promoteur a également comblé une surface de 25 700 m2 de mer, en dépassant de 2000 m2 l?autorisation initiale qui lui avait été accordée. Le promoteur a défriché, au passage, une superficie de mangrove, habitat naturel des alevins de poissons, qu?il s?est proposé de replanter plus loin sur la côte.

Les habitants de GRSE estiment donc que ces aménagements constituent une grave menace sur l?écosystème de la région. Ils ne réclament toutefois pas l?arrêt total des travaux, mais plutôt la remise en état des 2 000 m2 de surface de mer comblée, de même que l?enlèvement du sable et des rochers extraits de cette zone et entreposés pour le moment sur la terre ferme.

En revanche, CIEL campe sur ses positions et s?estime serein quant à l?issue de l?injonction qui est demandée contre lui. Selon des sources proches du groupe, les différentes modifications apportées à son EIA et les autorisations diverses qui leur ont été conférées les mettraient à l?abri de l?action en justice. CIEL préférerait ainsi laisser le soin aux demandeurs de démontrer, à travers des expertises techniques, que les dégâts environnementaux qu?on lui reproche d?avoir causés ont bien eu lieu.

Arvin Boolell, le ministre de l?Agro-industrie, a semblé abonder dans le sens d?Anahita en répondant à une question parlementaire. Il a expliqué notamment qu?à la suite de la découverte de l?empiètement de 2000 m2 sur le domaine public, Anahita s?était proposé de remettre les lieux en état, ou de faire une demande d?utilisation de surface additionnelle sur le domaine public.

Un raisonnement trop simpliste

Requête qui a été agréée par le ministère des Terres. Durant la même intervention, Arvin Boolell avait expliqué qu?une étude des officiers du Centre de pêche d?Albion avait déterminé que le nettoyage de la couche de sédiment brunâtre dans le lagon à Four-à-Chaux « n?affecterait pas la collecte d?appâts » par les pêcheurs et que cela « n?affecterait aucunement » l?écologie marine d?une riche zone de pêche située plus loin en mer, appelée « magasin ».

Il a également affirmé qu?Anahita s?était engagé à replanter la même surface de mangrove qu?elle aurait arrachée durant ses travaux. Quoi qu?il en soit, Vassen Kauppaymuthoo conteste ce raisonnement par trop simpliste. « Pour les pêcheurs, la mer est leur gagne-pain. Elle recèle les appâts et goémons nécessaires à leur activité. Voilà qu?on vient saccager le lagon sous leur nez ! »

Le système d?évaluation même des projets sur le littoral peut paraître complexe. Ainsi, les équipes qui travaillent sur les EIA comprennent aussi bien des officiers du ministère de l?Environnement que ceux de l?Agro-industrie, ou encore ceux des Terres. « C?est un système où l?on collabore, ce qui est bien. Mais les prérogatives sont séparées. Ce qui fait que ce que le ministère de l?Environnement trouve critiquable pourra éventuellement paraître peu important par l?Agro-industrie. Et il n?est pas exclu qu?un ministre qui veut faire avancer tel ou tel projet puisse convaincre ses autres collègues de demander à leurs officiers de se montrer moins pointilleux et procéduriers sur certains détails », explique un consultant du privé qui a été étroitement associé à l?élaboration de plusieurs gros projets hôteliers et IRS du pays.

Pour le ministère de l?Environnement toutefois, le contrôle est permanent sur les promoteurs afin de les faire respecter leurs engagements. « Dans le cas d?Anahita, nous effectuons 2 à 3 visites par mois. Je rappelle que c?est nous qui avons constaté l?empiètement de 2 000 m2 et qui avons demandé l?arrêt des travaux de comblement jusqu?à ce qu?une solution soit trouvée », précise le cadre du ministère de l?Environnement.

Mais d?autres réalités sont peut-être moins faciles à contester. Comme celle qui concerne certains hôtels et promoteurs particuliers, qui mettent en ?uvre des travaux dans le lagon sans en avoir eu l?autorisation préalable. C?est ce que reproche notamment un groupe de pêcheurs de Pointe-aux-Piments au Pointe-aux-Biches Hotel. Cet établissement nettoie le lagon et installe actuellement des brise-vagues « afin d?atténuer leurs effets », ce qui permettrait « un écoulement approprié des eaux du lagon en face de l?hôtel » comme noté dans les minutes du stakeholders meeting de ce projet en mai dernier. Ce contre quoi s?insurge Vassen Kauppaymuthoo. « La zone concernée a été complètement détruite. Les concombres de mer, les coraux et coquillages qui vivaient à cet endroit ont disparu. Je crains que ces modifications ne bloquent le transport du sable à un lieu donné et que les vagues ne s?écrasent plus loin, provoquant l?érosion », explique le scientifique, en insistant sur le fait que comme il n?est pas le locataire officiel de ce terrain, l?hôtel n?a en fait pas le droit d?effectuer les travaux tant décriés.

Deux cents permis de nettoyage du lagon

Toutefois, tous les cas qui prêtent à contestation ne se retrouvent pas sous les feux de l?actualité. Ainsi, selon certains des hommes de loi des pêcheurs, environ 200 permis de nettoyage du lagon ont été octroyés à diverses sociétés et individus sur le littoral. « De quoi causer un tort immense et irréversible si les titulaires des permis se lancent dans des travaux sans les études et l?expertise appropriés », prévient un des hommes de loi du groupe des pêcheurs de Pointe-aux-Piments. Ce que récuse, encore une fois, le ministère de l?Environnement. « Ce chiffre me paraît démesuré et de toute manière, les gardes-côtes, les gardes des pêcheries et le ministère de l?Environnement contrôlent et surveillent ce type d?activités », explique le cadre du ministère de l?Environnement.

C?est un numéro de haute voltige que l?État consent à faire en permanence entre ses objectifs de développement et la protection de l?environnement. Pour le moment, l?impératif de laisser le tourisme et les activités balnéaires se développer semble l?emporter d?une courte tête.

Mais des voix s?élèvent contre la facilité avec laquelle on consent désormais à se séparer des plages, qui étaient jusqu?ici moins fréquentées et abritaient ainsi un écosystème pas nécessairement riche, mais préservé de l?intervention humaine. « Quand on parle d?environnement la vision dans 20 ans, c?est du court terme. Il ne faudrait pas qu?on se construise une île Maurice artificielle, car les touristes du monde entier connaissent surtout nos plages pour leur beauté? naturelle », prévient un consultant du privé. Un avertissement que l?on gagnerait peut-être à écouter plus qu?attentivement.

■ Rabin BHUJUN et Bindu BOYJOO

Anil Bachoo s?explique

Sollicité pour une déclaration au sujet des récriminations portant sur le projet Anahita, Anil Bachoo, le ministre de l?Environnement a tenu à donner des explications.

« Aucun permis de développement n?est octroyé avant une étude d?Environment Impact Assessment, comme cela a été fait dans le projet IRS d?Anahita », a-t-il souligné.

Le ministre estime, par ailleurs que le développement côtier est très important, mais qu?il doit être fait dans le strict respect et la protection du lagon, de sa faune et de sa flore. Anil Bachoo est conscient qu?il faut y avoir un équilibre entre le développement et le progrès, que certains impératifs écologiques priment, mais comme il le dit, « il y a un impératif qui s?appelle le développement ». Revenant sur le projet Anahita, il affirme que les procédures ont suivi leurs cours. « Lorsque nous avons constaté qu?il y a eu empiètement, nos officiers ont demandé au promoteur de soumettre un second EIA. Ce qui a été fait. Dans le deuxième EIA ils ont inclus les travaux de comblement qu?ils avaient déjà commencé. »

Le domaine public

Il existe trois types de propriété : le domaine privé de l?individu, le domaine privé de l?État (state lands) et le domaine public. Les state lands comprennent aussi les Pas géométriques, les terres du littoral, ainsi décrétées pendant l?époque coloniale par le général Decaen, afin de protéger l?île d?éventuelles attaques anglaises. Selon l?article 538 du code civil : « Les chemins, routes et rues à la charge de la nation, les fleuves et rivières navigables ou flottables, les rivages, lais et relais de la mer, les ports, les havres, les rades, et généralement toutes les portions du territoire national qui ne sont pas susceptibles d?être une propriété privée, sont considérés comme des dépendances du domaine public. » De plus, la section 2 (1) du Pas Géométriques Act stipule que : « All that forms part of the domain public are inalienable and imprescriptible. »

Publicité