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Maurice en panne
«Il n?y a aucune volonté politique à Maurice pour faire adopter l?éthanol. On ne fait qu?en parler et on en parlera toujours quand le baril de pétrole atteindra les 200 dollars. A ce moment les Mauriciens feront comme les Palestiniens et tenteront de rouler à l?huile de cuisine», dit Swaley Kasenally, ex-ministre de l?Energie et qui a été un des premiers à préconiser l?utilisation de l?éthanol, dès 1979. Et d?ajouter : «Contrairement aux Palestiniens de Gaza, nous n?avons pas de plantation d?oliviers pour produire cette huile qui est aujourd?hui utilisée comme biodiesel.» Et lorsqu?on lui demande s?il n?est pas temps que Maurice regarde également du côté de la production du biodiesel à partir de micro-algues, Swaley Kasenally s?emporte. «Quel biodiesel ? Comment envisager cette option quand on ne peut prendre une simple décision concernant l?éthanol ?»
En effet, le pays semble aujourd?hui paralysé, tétanisé et d?aucuns hésitent entre les différentes options et les innovations. Malgré les déclarations du ministre de l?Energie, Abu Kasenally, concernent «une île Maurice verte», personne ne semble savoir dans quelle direction aller. Si le directeur d?Alcodis, le seul producteur d?éthanol du pays affirme que la State Trading Corporation (STC), le gouvernement et le public en général souhaitent l?adoption de l?éthanol (voir son interview plus loin), l?écueil principal réside dans le fait que personne n?arrive à traduire ce souhait en réalité. Pourquoi ? Manque de volonté politique ? Peut-être. Mais aussi en raison d?une conjoncture qui fait que les décideurs ne savent quelle voie emprunter.
<B>«La production doit se faire de façon économique»</B>
En effet, Alcodis, le seul producteur d?éthanol n?est pas lié aux producteurs sucriers. Il produit à côté de l?ancienne usine Rose-Belle. Ainsi, la mélasse d?Alcodis est achetée aux distributeurs, des intermédiaires qui l?achètent, eux, des usines. Par ailleurs, Alcodis produit de l?éthanol en brûlant dans ses chaudières de l?huile lourde importée. «Toute production d?éthanol doit se faire de façon économique par une sucrerie qui a un excès de vapeur et à partir d?une mélasse qui ne passe pas par des intermédiaires», nous explique un expert sous couvert d?anonymat.
Alcodis, qui a eu le courage de mettre en place une unité de production d?éthanol alors que les sucriers hésitaient à s?y aventurer, ne produit toutefois pas de l?éthanol déshydraté. Or, c?est ce type d?éthanol qu?il nous faudra pour le mélanger à l?essence.
Il faut un investissement d?environ trois millions de dollars à Alcodis pour pouvoir fabriquer de l?éthanol déshydraté. Investissement qu?aucun groupe n?acceptera de faire sans une garantie de marché de la part de la STC.
<B>«Beaucoup de chemin à parcourir»</B>
Alors devant cette situation, les autorités réfléchissent toujours et parlent aujourd?hui d?autres tests. Chez Total, qui a été derrière les derniers tests réalisés avec un mélange de 10 % d?éthanol, on affirme qu?un deuxième test grandeur nature est nécessaire. «C?est pour cela que, avant toute validation définitive, Total Mauritius a proposé un deuxième field test, cette fois-ci ouvert à l?ensemble du parc automobile mauricien», affirme le responsable mauricien de Total, Maurizio Libutti. Il faudra en fait assurer la «propreté» de l?ensemble de la distribution et, en particulier, l?absence d?eau dans les stockages, garantie qui n?est pas forcément si simple compte tenu des conditions climatiques locales. Il ajoute que «le E10 est viable sous réserve de respecter un certain nombre d?exigences notamment en matière de logistique et de qualité de l?essence importée».
En attendant, le prix du baril ne cesse de grimper. Maurice, qui importe 90 000 tonnes d?essence, 350 000 tonnes de diesel, et 330 000 tonnes d?huile lourde, a payé une facture de 445 millions de dollars pour ces trois produits l?année dernière. Cette facture passera à 780 millions de dollars cette année si le baril ne franchit pas la barre des 150 dollars. Or, les analystes estiment qu?il pourrait atteindre les 200 dollars vers la fin de l?année. «Personne ne peut aujourd?hui prédire ce qui va se passer réellement», souligne Swaley Kasenally. Et les Etats cherchent aujourd?hui à mettre toutes les chances de leur côté en termes de dépendance énergétique. Dans ce combat, Maurice a encore beaucoup de chemin à parcourir.
<B>Roulez à l?huile de cuisine avec Chan</B>
■ Depuis des années déjà, Michael Chan transforme, à l?aide d?un kit de son invention, les moteurs diésel pour permettre aux propriétaires de véhicules de rouler avec de l?huile de cuisine. «Le kit pour un moteur Toyota Starlet coûte environ Rs 15 000 et pour un 4 X 4 de 2 800 cc, cela peut coûter Rs 20 000», dit-il. Toutefois, le principal obstacle pour les propriétaires n?est pas le coût de la transformation, mais la non-disponibilité d?huile de cuisine usée. En effet, seuls certains propriétaires d?hôtels ou de restaurants peuvent se payer ce luxe.
L?huile de cuisine usée doit par ailleurs être filtrée avant d?être utilisée dans les moteurs. Michael Chan affirme que rouler à l?huile de cuisine usée n?affecte nullement le moteur.
<B>Des micro-algues à la rescousse</B>
■ Un projet de culture de jatropha, envisagé à un certain moment à Maurice, a été abandonné en raison de la non disponibilité de superficie suffisante. Cette plante, connue comme Pignon d?Inde à Maurice, est de plus en plus utilisée pour produire une huile qui peut remplacer le diesel. Le «Mauritius Research Council», qui étudie la production des algues dans nos mers, regarde de plus en plus du côté des micro-algues pour remplacer le diesel fossile. De fait, le monde, les Etats-Unis, l?Europe, l?Australie, la Nouvelle-Zélande, la Chine et l?Inde sont en ce moment engagés dans une course vers la production d?huile ? le bio diesel ? à partir des micro-algues. Cette plante qui se développe dans l?eau salée et douce, donne une couleur verdâtre à l?eau.
Elle produit également beaucoup plus d?huile que les cocotiers, les palmiers, le colza ou le jatropha, sur une petite superficie. Les Américains ont déjà fait leur calcul. En mobilisant des terres d?une superficie égale à celle d?un Etat mexicain, ils pourraient assurer la fourniture de toute la demande en diesel des Etats-Unis. L?idée d?utiliser des micro-algues comme biocarburant n?est pas nouvelle. Elle est apparue aux Etats-Unis en 1976. Leur utilisation pour piéger le CO2 a été envisagée à la fin des années 80 en parallèle au début de la prise de conscience de l?effet de serre. La ruée vers les micro-algues n?empêche pas toutefois le développement des cultures de jatropha, principalement en Inde, et la production d?huile de palme pour remplacer le diesel dans les moteurs. A part le jatropha qui pousse sur des terres arides et pauvres ? il est en ce moment cultivé sur une grande échelle au Rajasthan en Inde ? la production d?huile végétale pour remplacer le diesel a donné lieu à une levée de boucliers, car elle mobilise les terres destinées à nourrir certaines populations.
QUESTIONS À?
<B>Michel Moreau, directeur d?Alcodis, producteur d?éthanol
● Quand peut-on s?attendre à voir les véhicules à essence du pays rouler avec 10 % d?éthanol ?</B>
On a déjà fait les tests dans le passé avec ce pourcentage, c?est-à-dire le E 10. On attend la décision finale du gouvernement pour aller vers des tests grandeur nature pour que le E 10 soit disponible dans des stations d?essence du pays.
La STC nous a fait état de sa volonté d?aller dans cette direction et nous nous préparons à ces tests en assurant au pays la quantité d?éthanol déshydraté. Je dois vous dire que dans tous les pays où on est passé aux biocarburants, il y a eu une volonté politique de bouger dans cette direction. Je crois que cette volonté est aujourd?hui présente à Maurice. Il y a aussi une attente de la part du public dans ce sens.
● <B> Quand pensez-vous pouvoir aller de l?avant avec ces tests et pourrez vous assurer suffisamment d?éthanol pour tous le pays si on passe définitivement au E 10 ?</B>
On n?a pas encore une date définitive. Mais je crois que ce sera avant la fin de l?année. Maurice consomme 90 000 tonnes d?essence par an, il faut donc 9 000 tonnes d?éthanol déshydraté par an, tonnage qu?Alcodis peut fabriquer à partir de la mélasse.
● <B>Vous ne produisez pas de l?éthanol déshydraté. Investirez-vous dans une telle production et si oui quel sera le prix du E 10 par rapport à l?essence ?</B>
Nous attendons toujours la décision du gouvernement. On n?a encore rien défini en termes d?achat et de prix, donc je ne peux rien vous préciser à ce sujet. Mais vous savez sans doute que l?adoption des biocarburants vise surtout à réduire la dépendance du pays des carburants fossiles importés. Puisque les constructeurs des véhicules garantissent les moteurs avec l?utilisation du E 10. A plus fort pourcentage, par exemple avec le E 20, on peut également utiliser sans modification aucune des moteurs, mais certains constructeurs ont des réserves. On roulera donc avec du E 10 à Maurice. Disons que cet éthanol vous sera donné en cadeau, ce qui signifie que le prix ne baissera que de 10 %.
● <B>Devant une baisse très minime du prix, le consommateur peut ne pas choisir le E 10 ?</B>
Vous parlez là de l?encouragement nécessaire pour convaincre l?automobiliste à adopter le E 10. En effet si le E 10 est par exemple vendu à Rs 41 alors que l?essence non mélangée est à Rs 42, il y a risque que le E 10 ne soit pas adopté par tout le monde. C?est à l?Etat de décider de la politique à suivre. Au Brésil par exemple, les automobilistes n?ont pas le choix.
● <B>Dans d?autres pays, on est passé au E 20 alors que le Brésil roule aussi au E 85 avec des moteurs spécialement adaptés. Si jamais nous allons dans cette direction, pourriez-vous assurer la quantité d?éthanol dont on aura besoin ?</B>
Alcodis produit, à partir de la mélasse achetée des usines sucrières du pays, et a produit et exporté l?année dernière 13 millions de litres d?éthanol et cette année 20 millions de litres. Nous pouvons donc fournir de l?éthanol pour un mélange à 10 % facilement et également si le pays bouge vers le E 20.
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