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Maurice comment va ?
«En plein c?ur de l?océan Indien se trouve une île, à l?autre bout de la planète [?] un arc-en-ciel de couleurs qui n?a d?égal que le sourire des habitants de Maurice. » Extrait d?un chouette reportage-de-voyage-pour-faire-rêver qui a paru récemment dans l?un des principaux quotidiens français de l?Amérique du Nord.
Il faut, à des yeux neufs et naïfs, une vingtaine d?heures de vol du continent nord-américain, en passant par l?Europe et en survolant l?Afrique, pour finalement découvrir l?île principale de la République de Maurice. « Ça saute aux yeux et ça touche le c?ur. À chaque tournant, c?est le cérémonial et les couleurs des hindous, la mentalité créole, la musique et l?histoire africaines [?]. »
Combien faut-il d??illères, guirlandes taillées sur mesure par des puissants promoteurs touristiques, pour s?émouvoir ainsi de notre pays ? Il est clair que ce confrère franco-canadien n?a guère pris le temps d?échanger avec des Mauriciens. Il a vécu par contre des rencontres exotiques, comme celle qui vient conclure son reportage : « Ici à Maurice, on négocie, explique, un peu grisé, un grand sexagénaire blond aux yeux bleu ciel qui nous invite gentiment à sa table. Mauricien de naissance et propriétaire de plusieurs commerces sur l?île, dont un ouvert il y a 40 ans, alors qu?il n?y avait sur la plage que les traces de tortues, il constate l?évolution. Nous, on ne pose pas de bombes, ajoute-t-il, on éteint les feux avec du vin ! » Puisque c?est sans complexe que l?on fait du business, alors santé, trinquons à notre évolution !
Dans un registre soi-disant plus sérieux, le magazine international « Times », dans un de ses derniers numéros, n?est pas en reste. Rebondissant sur l?excellent résultat de notre pays, classé meilleur élève de la Banque mondiale en Afrique australe pour la conduite des affaires, il commente « Mauritius?secret ? Good governance ». Ce n?est pas faux si on se compare à l?Angola ou au Zimbabwe. Alex Perry, le correspondant du « Times », arrive à la rocambolesque conclusion que « l?État ? contrôlé par des partis centristes qui s?échangent le pouvoir depuis l?indépendance ? s?assure que la croissance économique bénéficie à tout un chacun. »
Vue de notre île, en proie à des complications intestinales ininterrompues, la perspective est tout autre. Chacun tente d?y remédier en apportant son propre éclairage sur le pays. Rama Sithanen a le sien, Nita Deerpalsingh et Rajesh Jeetah aussi. Navin Ramgoolam, habile politicien, navigue à vue en fonction de toutes ces « lumières ». Paul Bérenger, toujours prompt à reconquérir le pouvoir par des alliances davantage cycliques qu?historiques, modifie sa vision à la faveur de la conjoncture du jour.
Certes, d?une manière objective, en se basant sur certains indicateurs économiques, il y a des raisons d?être satisfait que la croissance, notamment grâce au tourisme et au secteur textile-habillement, est à plus de 5 %.
Le récent « consensus » réussi par Navin Ramgoolam sur les activités « cannières » lui rapporte certes des dividendes politiques, en ligne à sa promesse de démocratisation de l?économie. Mais le sucre ne représente, selon les dires du Premier ministre lui-même, que 3 % de l?économie de Maurice, loin des quasi-100 % du temps de SSR. Depuis les « barons », ceux-là même qu?on vilipende tantôt et qu?on congratule plus tard, ont diversifié leurs activités, lesquelles nous donnent ces résultats économiques que les politiques ensuite brandissent victorieusement, tout en minimisant d?autres chiffres, comme ceux de « Transparency International ». Bref tout un cinéma idéologique, une mascarade savamment orchestrée entre la politique et l?économie.
Entre-temps, on oublie le vrai dilemme. La croissance des chiffres ne tire pas forcément la vie quotidienne des hommes vers le haut. L?Afrique est un exemple de la faillite d?un système capitaliste qu?on veut imposer au nom de la globalisation des échanges. L?altermondialiste malienne Aminata Traoré faisait récemment remarquer au patron de l?OMC, Pascal Lamy, que l?Africain exporte le coton mais porte du polyester, ou rien du tout. Parce que l?Agriculture en Afrique a été détournée, par des logiques marchandes, de sa mission première : nourrir l?homme. Et quand l?homme a faim, il devient un loup pour l?homme. C?est un baromètre simple à comprendre, terre à terre.
À Maurice, loin des clichés réchauffés qu?on nous sert ça et là, il y a des faits qui ne sauraient mentir. Alors que se construisent de luxueuses villas pour milliardaires, les rares plages publiques deviennent interdites aux campeurs et plus loin des familles entières squattent sans eau ni électricité, car elles n?ont pas de connexion avec les courtiers des terres du pays.
De même alors que l?État mauricien s?attend à ce que la communauté internationale nous accompagne dans la voie de la réforme, la police arrête des journalistes, faisant ainsi fi des conventions internationales pour décriminaliser les délits de presse ? sur cet aspect anti-démocratique, on se mesure facilement à l?Érythrée, dont un journaliste, en prison, vient d?être consacré lauréat de « Reporters Sans Frontières » pour son entêtement à révéler les vraies couleurs de ses dirigeants qui, eux, évoquent, comme chez nous, la diffusion de fausses nouvelles.
Alors qu?on célèbre la richesse et la beauté de la langue créole (dommage que cela ne dure que le temps d?un festival), on n?a toujours pas de manuels scolaires dans cette langue et on minimise le crime du CPE, avec la complicité d?une autre bourgeoisie, celle de l?État. Et finalement, alors qu?on vend le sourire mauricien pour attirer deux millions de touristes, un clip du « Mauritius College of the Air » nous conseille actuellement de ne pas utiliser un téléphone portable en public, car il risque d?être volé !
De qui avons-nous peur ? De la société de consommation et du fiel de l?envie. De nous-mêmes finalement. Car tel un homme sans gravité, inachevé, qui n?assume pas encore son passé, Maurice va bien et mal.
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