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Marcelle Lagesse raconte nos premières automobilistes

21 mai 2008, 00:00

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Notre CCI réclame, en mai 2008, un péage aux automobilistes voulant entrer dans Port-Louis sans véhiculer au moins deux autres personnes (poupées gonflantes non comprises). Suggestion à la fois aberrante et sage. Aberrante car à quoi sert d?acheter une Aston Martin, à plusieurs millions, si elle doit rester au garage ? Pleine de sagesse car un kilomètre de route ne peut supporter un nombre infini de véhicules à moins qu?on veuille transformer notre réseau routier en aires de stationnement pour véhicules superposés et dans l?incapacité de circuler. Vous aurez quand même des snobs assez stupides pour bazarder leur Aston Martin et acquérir une Porsche plus onéreuse. Je ne dirais pas «plus ruineuse» car rien ne peut ne ruiner ceux qui désapprennent la signification du mot «pauvreté». N?est plus le temps quand un sage professait qu?un socialiste doit avoir un c?ur de socialiste et s?évertuer, comme Maurice Curé et Anquetil, à ne donner que des signes extérieurs de pauvreté socialiste.

Nous, journalistes, avons tort de ne pas brandir, à temps et à contretemps, le ratio du nombre de véhicules par kilomètre de route. Nos lecteurs s?apercevront alors qu?on ne peut surmultiplier indéfiniment le nombre de véhicules sur un réseau routier statique ou presque, surtout si l?on ne tient pas pour acquis de simples promesses (ring road cum tunnel au mauvais endroit, dream bridge reliant deux embouteillages, route La Laura-Crève C?ur, devenant route Terre Rouge-Verdun puis Ebène, puis Highlands, route Pont-Fer/Pierrefonds). Encore heureux qu?on n?entende plus un imbécile de ministre, bêtifiant que le défunt projet d?autoroute du Sud-Est, cum tunnel et charcutage de la vallée de Ferney, pouvait remédier durablement aux embouteillages à Port Louis comme sur les autoroutes menant à la capitale.

Savons-nous seulement que, pendant la Seconde Guerre mondiale, Maurice compte une flotte automobile, variant entre 2 500 et 3 000 véhicules, pour un réseau routier égal à au moins la moitié du nôtre, faisant semblant d?accommoder cent fois plus de véhicules. N?est pas né qui osera renverser cette tendance. En attendant, qu?on nous propose des routes et autoroutes à... étages.

En mai 1983, la romancière-historienne Marcelle Lagesse (dont le secret littéraire est d?écrire l?Histoire comme un roman et le roman d?une plume d?historienne, mariant du même coup et heureusement la poésie de toute réalité à la réalité poétique) raconte, pour le plus grand bonheur des lecteurs, de l?express, les débuts de l?aventure automobile, à Maurice. Elle commence d?ailleurs son récit par un nouvel exemple de l?inégalable chauvinisme mauricien, parvenant même à subjuguer un spécialiste de la bêtise humaine comme Mark Twain. Avec son humour habituel, elle cite la Planters and Commercial Gazette du 30 janvier 1901, s?écriant avec orgueil : Maurice n?a plus rien à envier à l?Europe puisqu?elle possède désormais une... automobile. Cette tartarinade mauricienne comporte d?ailleurs un aspect prophétique si tant il est vrai qu?en matières d?...embouteillages, nous n?avons plus rien à envier ou presque à l?Europe.

L?heureux propriétaire de cette première automobile est M.H. Goupille. Les Portlouisiens ont le loisir de le voir conduisant sa «voiturette, système Clément». La Planters espère qu?ils seront nombreux à suivre son exemple si branché. Il faut quand même attendre novembre 1902, avant que M. Pierre Adam ne reçoive ce qui semble être la 3e automobile du pays et de l?histoire. Elle débarque du Yang-Tse des Messageries Maritimes. Elle offre quatre places et attire les curieux quand elle a le loisir de stationner à la Place d?Armes. Entre-temps, en septembre 1901, Aristide Régnard reçoit, pour sa propriété sucrière d?Union, à Flacq, un chariot automobile, tout monté, pouvant transporter, à 24 km à l?heure, cinq tonnes de cannes, de sucre, de coke ou encore de marchandises diverses. Ce camion coûte Rs 12 000 et doit s?acquitter d?une taxe douanière de Rs 1 200. Il s?agit d?une fortune quand on sait que, en 1910, le salaire... annuel du secrétaire colonial est de Rs 13 000. Il suffit de savoir quels sont les salaires mensuels, pourtant dénigrés, par quelques pontes de la régulation de la Haute Finance pour avoir une idée de ce que représente, en 2008, les Rs 13 200 payées par Aristide Régnard pour son chariot automobile. Le Journal de Maurice déplore cette taxe douanière, pourtant de seulement 10 %. Il fait ressortir que ces automobiles roulent à l?alcool dénaturé et qu?elles peuvent assurer l?essor de cette industrie de biocarburant, «pouvant rapporter gros au fisc». Le même Pierre Adam reçoit, en avril 1903, une De Dion Bouton de deux places. Le 23 décembre 1903, Edouard Elias revient au pays avec une «grande automobile». Les épizooties de surra de 1902 et de 1921 apprendront aux Mauriciens à préférer l?automobile, même embouteillée, à la charrette bef d?antan ou encore à la calèche tirée par un canasson, carburant à l?avoine.

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