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Man?uvre d?intimidation
Vingt-quatre heures après l?interpellation de deux journalistes de Radio One, Karishma Beeharee et Humaira Ali, les réactions sont toujours aussi nombreuses. Auditeurs, responsables politiques et professionnels des médias ont été nombreux à prendre la parole pour faire part de leur indignation devant ce que tous considèrent être un acte « disproportionné ».
Jean-Claude de l?Estrac, président du conseil d?administration de Viva Voce, s?est lui aussi montré très critique. « Si je voulais être cynique, j?aurais dû remercier le Premier ministre et son conseiller pour le magnifique cadeau fait à Radio One au lendemain de son sixième anniversaire. Vraiment, c?est pathétique. De quoi s?agit-il ? D?une information diffusée par Radio One annonçant le renvoi du Conseil des ministres et du bureau politique du Parti travailliste. Renvoyer la tenue d?une réunion du Conseil des ministres est un fait rare et exceptionnel. Radio One a bien raison d?en parler », soutient-il.
Et de préciser toutefois qu?il y a eu divergence sur les raisons de ces renvois : « Radio One a cru pouvoir attribuer des ?problèmes de santé? pour expliquer le renvoi de ces réunions. Ces informations ont été obtenues de bonnes sources au sein de la majorité. Celles-ci ont également circulé parmi plusieurs ministres et députés. Ce que Reza Issack a confirmé publiquement sur les ondes de Radio One vendredi. Ce dernier a dit détenir son information d?un proche collaborateur du Premier ministre qui a déclaré que les renvois sont dus au fait que le Premier ministre n?est pas en très bonne santé. On peut considérer qu?il s?agit là d?une info quasi officielle, compte tenu de la nature de la source. On vient maintenant dire que tel n?est pas le cas et que le Conseil des ministres a été renvoyé du fait que les documents de travail n?étaient pas prêts. Il n?y a vraiment pas de quoi envoyer six policiers interpeller deux journalistes. »
Abordant le volet légal, Jean-Claude de l?Estrac fait ressortir « qu?il n?y a pas dans nos lois un délit de publication et de diffusion de fausses nouvelles. On peut éventuellement poursuivre un journaliste pour avoir publié ou diffusé une fausse nouvelle uniquement si elle est de nature à provoquer du désordre public. Une fausse nouvelle en soi n?est pas un délit. Sans être un légiste, je peux également affirmer que la nouvelle diffusée n?est pas non plus diffamatoire. Tout ce tam-tam ne rime à rien.
Je ne sais pas pourquoi le Premier ministre écoute de si mauvais conseils ».
Petit retour en arrière. Il est aux alentours de 17 h 50 vendredi lorsque l?animateur Finlay Salesse, interrompt son émission Controverses, pour annoncer en direct l?arrivée de six policiers de la Criminal Investigation Division (CID) dans les studios. Karishma Beeharee et Humaira Ali sont interrogées au sein même des locaux de la radio. Trois heures durant lesquelles les policiers tenteront de connaître leur source d?information, mais en vain.
« Liberté de la presse :un slogan creux »
Radio One avait, en effet, annoncé le matin même que la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres, ainsi que le bureau politique du Parti travailliste ont été renvoyés pour cause de « problème de santé » du Premier ministre. Peu après, un conseiller du bureau du PM, Dan Callikan, explique Karishma Beeharee, a téléphoné à deux reprises. Il a démenti une première fois une éventuelle indisposition du Premier ministre, avant de revenir à la charge pour exiger des excuses à l?antenne. Ce que la radio a fait peu après. Cela, semble-t-il, n?aura toutefois servi à rien.
De ce « triste » épisode, Karishma Beeharee dit ne retenir qu?une chose : l?élan de solidarité créé autour de sa collègue et elle. « Ça a été tout simplement extraordinaire. Je ne m?attendais pas à recevoir autant de soutien de la part des auditeurs et des confrères, qui ont été nombreux à se rendre à la radio », explique-t-elle, tout en précisant qu?elle ne compte pas se laisser intimider par son interpellation.
Un sentiment que partage Humaira Ali qui estime que la tournure des événements aurait pu être tout autre sans l?« immense » tollé qu?a soulevé son interpellation. En effet, l?interpellation des deux journalistes a suscité des réactions de la part d?auditeurs, mais aussi de responsables politiques et économiques.
Confrontées pour la première fois à une telle situation, les deux journalistes confient avoir eu une certaine appréhension en voyant les policiers faire irruption dans les locaux de la radio. « On se demande ce que l?on a bien pu faire pour se retrouver dans cette situation. On se dit que la liberté de la presse n?est finalement qu?un slogan creux », laisse entendre la rédactrice en chef de la rédaction. Et Humaira Ali d?ajouter : « Le plus dur pour moi a été de ne pas très bien savoir l?issue finale de cet interrogatoire. Inutile de dire que nous avons été très soulagées de savoir que nous pourrions partir à l?issue de l?interrogatoire », souligne la jeune femme.
RÉACTIONS
« Newspaper Editors? and Publishers? Association »
La Newspaper Editors? and Publishers? Association (NEPA) déplore le caractère démesuré de cette réaction de la police envers les deux journalistes de Radio One. « Nous continuons à ne pas comprendre la nécessité d?interroger pendant trois heures des journalistes, alors que l?on sait très bien la règle d?or, en vertu de notre profession, un journaliste ne révélera pas ses sources.
Ce long interrogatoire, dans ces conditions, ressemble plus à de l?intimidation, si ce n?est à du harcèlement.
Nous notons par ailleurs que le ?délit?, si tant est qu?il y en ait un, commis par un média audiovisuel, a été corrigé dans la minute. Le moyen d?éviter un trouble à l?ordre public était donc disponible et à portée de main », avance Gilbert Ahnee, président de la NEPA.
ASSOCIATION DES JOURNALISTES DE MAURICE
L?Association des journalistes de Maurice (AJM) estime que si l?hôtel du gouvernement se sent lésé ou n?est pas d?accord avec la diffusion ou la publication d?une nouvelle dans les médias, il existe plusieurs recours pour trouver réparation. Il y a le droit de réponse, la demande d?excuse ? ce que Radio One a fait ? et le recours à la justice. « Était-il vraiment nécessaire à la police de convoquer les journalistes aux Casernes centrales ou d?envoyer des limiers dans la rédaction d?une radio ? N?est-ce pas là un excès de zèle, même s?il paraît que les policiers ont agi sur instruction, comme c?est souvent le cas à Maurice ? Au niveau de l?AJM, nous tenons à dénoncer la façon d?agir de la police à l?égard de nos confrères et apportons tout notre soutien et notre solidarité aux deux journalistes de Radio One », soutient Jean-Claude Dedans, le président de l?association.
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