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Kreol Morisien

L’évidence au seuil de la démocratie

22 août 2026, 09:30

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Certains faits ont la fragilité des évidences. Tout le monde les connaît, tout le monde les pratique, mais il faut parfois des années pour qu’une institution accepte de les regarder en face. Le Kreol Morisien est de ceux-là. Il est parlé dans la rue, dans les maisons, dans les cours d’école, au marché, dans les autobus. Il accompagne les colères, les plaisanteries, les prières, les histoires d’amour, les disputes et les deuils. Il est, tout simplement, la langue dans laquelle une grande partie de Maurice vit. Et pourtant, cette évidence sociale a longtemps peiné à franchir les portes de certaines de nos institutions.

C’est là que la réflexion sur la fragilité des faits prend tout son sens. Hannah Arendt rappelait que les «vérités de fait» sont plus fragiles qu’on ne le croit. Elles peuvent être déformées, recouvertes, oubliées. Et parfois, il n’est même pas nécessaire de les falsifier : il suffit de les laisser suffisamment longtemps dans l’ombre.

Le Kreol Morisien n’a jamais été absent de Maurice. Il a simplement été insuffisamment reconnu par certaines de ses institutions. Or une langue ne devient pas nationale parce qu’un texte officiel lui attribue un statut. Elle l’est d’abord parce qu’un peuple la fait vivre. Le droit et les institutions viennent ensuite consacrer – ou retarder – cette réalité.

Voilà pourquoi ce qui se passe aujourd’hui à l’école est plus important qu’il n’y paraît. Le Kreol Morisien franchit un seuil : il se prépare à passer de matière subsidiaire à matière principale. Et ce passage se fait par la littérature. Le draft syllabus du MES pour les examens de 2027 à 2029 demande aux élèves de lire des textes de fiction et de non-fiction, d’en comprendre les idées, les émotions et les attitudes, mais aussi d’en faire une lecture critique.

Le choix des œuvres est révélateur : 12 poèmes de l’Antolozi Poezi, Tras d’Henri Favory pour le théâtre, Lamarel Lavi d’Alain Fanchon pour le roman. Kaya, Dev Virahsawmy, Michel Ducasse, Ananda Devi, Henri Favory… Ce n’est pas du folklore que l’on introduit dans les salles de classe. C’est une littérature que l’on soumet aux mêmes exigences d’analyse et d’esprit critique que les littératures française et anglaise.

Et que fait la littérature ? Elle empêche l’oubli. Mo mama, d’Henri Favory, en est une illustration saisissante. Une mère morte, les superstitions, la pauvreté, le sacrifice, la mémoire familiale : tout ce qui aurait pu disparaître avec une génération est reconstruit par la parole. À la fin, la mère morte ressuscite dans la langue du fils. La littérature transforme ainsi une expérience intime en mémoire collective.

C’est précisément cette langue que le Parlement s’apprête à accueillir. Le Select Committee présidé par Arianne Navarre-Marie ouvre une nouvelle phase. Son mandat devra examiner les implications constitutionnelles, procédurales, opérationnelles, sociolinguistiques et technologiques de son introduction dans les débats. Les solutions techniques existent : traduction, interprétation, transcription, standardisation.

Reste le choix politique. L’article 49 de la Constitution établit l’anglais comme langue officielle de l’Assemblée et autorise l’usage du français. Il ne dit pas explicitement que le Kreol Morisien est interdit. Entre une lecture restrictive du texte et une lecture qui cherche à faire vivre l’esprit démocratique de la Constitution, le législateur doit désormais trancher. Et il doit le faire avec un calendrier.

Après les consultations, le rapport de la speaker, les années de travail et les engagements politiques, les trois mois annoncés pour le Select Committee ne doivent pas devenir un nouveau sas administratif. Ils doivent conduire à une réforme. La question n’est plus de savoir si le Kreol Morisien existe. Les faits sont là. La question est de savoir quand nos institutions accepteront d’en tirer toutes les conséquences.

Une démocratie ne se contente pas de parler au peuple. Elle doit aussi pouvoir lui parler dans sa langue. À l’école, le Kreol Morisien devient progressivement une langue de savoir. Dans la littérature, il est déjà une langue de mémoire. Au Parlement, il doit maintenant devenir une langue de médiation démocratique. Pas une concession. Une cohérence.

Traiter encore le Kreol Morisien comme une simple question linguistique, c’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui est en jeu, au fond, c’est la capacité de nos institutions à reconnaître une réalité que la société mauricienne, elle, n’a jamais cessé de vivre.

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