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Mademoiselle chante le jazz
Physiquement, Marie-Luce Faron, 28 ans, ressemble vaguement à feue Sylvaine Ramen. Celle qui savait si bien transmettre sa sensibilité blues. Il y a aussi une similitude dans leur accent rocailleux mais avec un phrasé nettement plus jazzy chez la jeune chanteuse.
Même l?univers de Marie-Luce exsude le jazz. A commencer par les murs de son salon, ornés d?immenses posters de légendes du jazz. Figés dans le temps, leur instrument de prédilection en main ou à la bouche, on retrouve Louis Armstrong, Charlie Parker, Miles Davis. Sa collection de disques laser est tout aussi impressionnante. Alignés l?un sur l?autre dans le présentoir en fer forgé, les albums d?Al Jarreau font bon ménage avec ceux de Georges Benson et d?autres artistes ayant fait les beaux jours du label Motown.
La chaîne stéréo joue en quasi-permanence chez Marie-Luce, déversant inlassablement des morceaux de jazz tantôt instrumentaux, tantôt chantés par des voix masculines et féminines feutrées. Le jazz est si omniprésent chez elle qu?on a du mal à croire qu?elle ne l?a découvert qu?il y a dix ans. «Si, si, affirme-t-elle, et l?amour de la musique doit être de famille. Un oncle qui vit à l?étranger chantait apparemment très bien. Ma s?ur joue de la guitare, mon cousin aussi mais c?est à peu près tout.»
Même si Marie-Luce ne veut pas s?appesantir sur son enfance, on se rend compte au fil de son récit que celle-ci n?a pas été stable. Sa mère vit en France «depuis toujours» et Marie-Luce a fait ses premiers pas en partie à Quatre-Bornes avant de se poser à Pointe-aux-Sables. Elle a grandi parfois chez ses tantes, parfois chez son père. De temps à autre avec sa s?ur, d?autres fois sans.
LA MUSIQUE APPRIVOISÉE
Marie-Luce a été à l?école primaire de Pointe-aux-Sables et au collège Trinity pour le secondaire. Des études qu?elle ne termine pas faute d?intérêt. En revanche, elle apprivoise très tôt la musique qui finit par devenir son refuge. Comme bon nombre de valeurs sûres de la chanson à Maurice, Marie-Luce commence par chanter dans la chorale de sa paroisse. C?est encore au sein de cette formation d?église qu?elle apprend, quelques années plus tard, qu?un musicien cherche une chanteuse.
Puisqu?elle chante à la maison, interprétant bon nombre de succès en vogue, elle approche le musicien. Il lui fait faire un essai. Satisfait de sa voix, il la catapulte sur la scène de l?hôtel PLM Azur à Trou-aux-Biches.
Pour son premier contact avec un public, c?est la panique. Après tout, elle n?a que 17 ans. Mais au jour dit, elle s?en tire bien et jusqu?au bout avec It must have been love, gros succès du groupe Roxette, de même que d?autres titres. Le bouche à oreille fonctionne si bien qu?elle est appelée à se produire deux à trois fois la semaine dans des hôtels comme le Trou-aux-Biches, Ambre ou Touessrok dans des interprétations commerciales.
«Plusieurs musiciens me disaient qu?avec mon timbre, j?aurais pu facilement chanter du jazz et me produire en piano bar. Mais je n?y prêtais pas attention. L?essentiel, pour moi, était de chanter car j?aime tellement ça.» Jusqu?au jour où elle entend, pour la première fois, un morceau d?Al Jarreau, chanteur américain connu pour ses modulations exceptionnelles et qui a obtenu plusieurs Grammy Awards tant dans la catégorie jazz que le rythm and blues.
Pour Marie-Luce, c?est une révélation. Elle se met alors à l?heure du jazz, n?écoutant plus que le répertoire d?Al Jarreau, Georges Benson, Sarah Vaughan, Diane Reeves, Betty Carter et Diane Krall pour ne citer qu?eux. Elle capte facilement ces morceaux. Et elle se met à chanter en piano bar à l?hôtel Ambre, troquant son répertoire habituel pour les standards de jazz qu?elle interprète au feeling.
Désormais, elle ne chante plus que ce style, couplé à du jazz fusion, soul, beebop et blues. «J?aurais voulu vivre à l?époque de l?émergence du jazz car je crois que la musique était plus vivante et plus profonde qu?aujourd?hui. J?aurais du mal à changer de répertoire car c?est dans celui-là que je me retrouve complètement. Mais s?il le faut?»
Cela fait dix ans qu?elle tourne ainsi avec son répertoire jazz qu?elle renouvelle au gré de ses achats d?albums qu?elle commande localement ou que lui ramènent ses amis musiciens. Il lui arrive aussi de commander des livres sur le jazz après en avoir discuté avec les touristes qui apprécient ses interprétations.
Elle se produit actuellement au Prince Maurice et aux hôtels Tamarin, Beau-Rivage, Victoria et Legends avec différents orchestres. Elle répète le lundi après-midi avec un guitariste qui vient à son domicile.
?COMME UNE MADELEINE?
Ce que Marie-Luce apprécie par-dessus tout, hormis le fait de chanter du jazz, c?est la réaction du public. «Un jour que je chantais un des standards du jazz, une femme dans la salle du bar s?est mise à pleurer comme une Madeleine. Tout en chantant, je me demandais ce qui lui arrivait. A la fin, elle est venue pour simplement me remercier. J?ai eu la même expérience lors d?un mariage. Un autre soir, un touriste est venu me parler après mon tour de chant. Il était étonné qu?on connaisse, à Maurice, un morceau que j?avais interprété et il m?a remercié pour cela. Ces réactions me font plaisir car je crois que je transmets des émotions.»
C?est par le biais d?amis musiciens, notamment le trompettiste, Philippe Thomas, et le pianiste, Bellingo Faro, que Marie-Luce fait connaissance avec le jazzman, Ernest Wiehe. «J?avais toujours rêvé de me produire au sein d?un big band. Un soir, Ernest Wiehe est venu m?écouter à l?hôtel Tamarin. Avant même de m?entendre, il m?a proposé de chanter dans son band. J?ai bien évidemment accepté.»
Tout était au point au bout de cinq répétitions chez Ernest Wiehe à Mapou. Marie-Luce admet avoir dû s?ajuster légèrement. «Quand on chante avec un big band, il faut plus de précision qu?en trio ou en quartet. Mais à part ça, je n?ai pas eu de problème à m?insérer dans cette formation musicale.»
Au départ, elle était «un peu stressée» car c?est la première fois qu?elle allait se produire devant un public essentiellement mauricien. Mais dès les premières notes, elle a oublié tout le reste. Comme d?habitude ! Et le public lui a fait bon accueil. «La plupart des gens sont venus me féliciter et j?espère surtout que c?était sincère.» Désabusée la belle Marie-Luce ? Un peu. «On n?arrive jamais à vraiment connaître les gens.»
La chanteuse a un rêve : aller aux Etats-Unis pour remonter à la source du jazz. Elle trouve regrettable que la radio et la télévision ne programment pas davantage d?émissions de jazz. «La radio en diffuse de temps à autre mais c?est plutôt rare à la télévision. Autrefois, ils en diffusaient alors qu?aujourd?hui, c?est par à coups, certains samedis soirs, quand les musiciens se produisent à l?hôtel. C?est dommage car c?est à force d?entendre le jazz qu?on finit par l?apprécier. Si les gens ne sont pas familiers à ce type de musique, ils la rejettent d?emblée. J?ai des amis qui viennent chez moi et dès qu?ils entendent du jazz, ils menacent de s?en aller. Je réplique que ma porte est grande ouverte? Ce n?est pas de leur faute. C?est juste que leur oreille n?est pas habituée à cette musique car ils sont gavés de pop et de variétés.»
Si Marie-Luce songe à composer, elle se sent handicapée du fait qu?elle ne joue d?aucun instrument, même si elle a un piano dans son salon. «Je vais prendre des cours de piano car je sais que cela m?aidera à mieux chanter. Tout comme je compte faire des exercices de voix afin de la renforcer et ne pas la fatiguer. Jusqu?ici, à part ne pas fumer et ne pas boire, je n?en fais pas. J?ai une technique qui n?est pas forcément reconnue par les professeurs de chant. Moi je fais tout au feeling mais il serait temps que je m?y mette.»
A part le jazz, c?est son compagnon et sa fille de deux ans et demi, Leslie, qui occupent sa vie. Marie-Luce n?a pas de grandes ambitions. Elle se contente de vivre au jour le jour. «Je ne prévois rien pour ne pas être déçue. Ça vient comme ça vient.»
Il ne vous reste que deux occasions d?aller écouter Marie-Luce. C?est ce soir au Café du Vieux Conseil ou lundi soir à l?hôtel Tamarin. Vous ne serez pas déçus du déplacement?
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