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L?épaisseur d?une île
● <B> Le rôle des ambassadeurs n?a-t-il pas, d?une certaine manière, changé de sens, eux dont le métier était d?informer leur gouvernement, alors qu?aujourd?hui, avec les nouvelles technologies un événement fait le tour du monde en quelques minutes ? </B>
Je ne crois pas. Au contraire, son rôle s?en trouve facilité dans la mesure où lui aussi a accès à des informations qui ne lui étaient pas accessibles auparavant. Ce qu?il faut voir, c?est que l?information brute circule, mais cela ne suffit pas. Les journalistes eux-mêmes le savent. Ce qui est important, c?est l?analyse, le déchiffrage, la mise en perspective. Plus il y a d?informations, plus il faut les trier, les analyser et leur donner un sens. On attend de l?ambassadeur cet éclairage sur l?information. Il doit aller voir ses interlocuteurs habituels et c?est son avantage : il habite sur place, il sent les choses, il a les moyens de recouper les informations de manière précise. Notre rôle a aussi pris une autre importance avec l?arrivée fréquente de missions. Il y a quelques décennies la diplomatie, c?était d?essayer d?éviter la guerre. C?était négocier des accords de paix, de désarmement. S?occuper des questions consulaires? Il n?y avait pas de diplomatie économique?
● <B> La plupart des grandes questions entre Etats se traitent en multilatéral plus qu?en bilatéral. Le rôle de l?ambassadeur n?est-il pas diminué ? </B>
C?est vrai que les grandes questions internationales, l?environnement par exemple, se traitent de manière multilatérale par des diplomates. Le champ d?action de la diplomatie s?est considérablement étendu. Nous sommes plus que jamais sollicités pour beaucoup de choses ? quelquefois un peu trop même ? depuis cette accélération de l?histoire qu?a été la chute du mur de Berlin. Les relations internationales se sont remodelées à partir de cet événement.
● <B> Le nombre de conflits à travers le monde est-il une indication de l?échec de la diplomatie mondiale ? Une guerre est-elle l?échec de la diplomatie ? </B>
Oui. Toujours. La diplomatie sert à ça. A empêcher les guerres. Les souverains aux 16e et 17e siècles, s?envoient des émissaires? C?est la dernière étape avant l?envoi des troupes de soldats. C?est une fonction qui reste toujours indispensable. Mais aujourd?hui la résolution des conflits relève d?une diplomatie multilatérale. C?est un mouvement d?ensemble comprenant les Nations unies l?Union européenne. Les organisations ont plus de force, plus de poids qu?un pays tout seul.
● <B> De Gaulle disait de la diplomatie: ?c?est l?art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés?. On y sent comme un mépris de la chose?</B>
C?est vrai qu?il y a souvent de mauvais compromis. Mais qui sont toujours préférables à un vrai conflit. C?est vrai qu?on n?arrive pas à se mettre d?accord sur des questions de fond. C?est peut-être ce que voulait dire le général de Gaulle par cette phrase. Ce qui m?a toujours étonné dans la diplomatie, c?est qu?elle a une image à la fois bonne et mauvaise. Positive et négative. Positive parce qu?il y a quand même un halo de prestige autour du métier. Le nombre de chocolats de prestige ou d?autres produits qui s?appellent Diplomate ou ambassadeur ! Sans oublier que le nom ambassadeur est de plus en plus utilisé. On parle d?ambassadeur de paix, ambassadrice de la mode ou encore ambassadrice de la Croix Rouge. Le mot a une connotation très positive. Mais en même temps la diplomatie est associée à quelque chose d?abstrait tant et si bien que certains se demandent même à quoi elle sert. Et puis, nous avons la réputation d?avoir la langue de bois?
● <B> Hugo disait : ?à part leurs émotions, les diplomates trahissent tout??</B>
C?est effectivement une image que nous traînons : celle d?une certaine duplicité. La parole du diplomate n?est pas toujours prise au sérieux, on pense qu?elle est orientée? qu?elle est un peu un robinet d?eau tiède.
● <B> Et vous pensez que c?est vraiment loin de la vérité ?
Oui. Ce n?est pas la vérité. C?est un métier comme un autre. Et qui demande une formation qui vous permet de comprendre les dossiers politiques, économiques, diplomatiques ou militaires. Cela demande aussi certaines qualités d?analyse : savoir écouter, se mettre à la place de l?autre, tout en restant à la sienne? Il y a parfois dans le non-dit, dans le body language plus que dans la parole elle-même. Il y a des signes non explicites qui vous donnent des indications précises. Le métier d?ambassadeur s?inscrit beaucoup dans le relationnel.
● <B> En termes de non-dits, vous avez été servi à Maurice? Diriez-vous que nous sommes le pays du non-dit ? </B>
Oui, je crois que, comme tout pays Maurice a son "refoulé" comme aurait dit Lacan. Il y a des sujets ici qui sont délicats à aborder dans la mesure où il n?y a pas de consensus local.
● <B> ? qui touchent à l?ethnicité ? </B>
? Qui touchent souvent à l?histoire qui renvoie au passé et aussi sans doute qui parlent des relations entre les communautés.
● <B> Vous avez été ambassadeur de France au Soudan, un pays ou enjeux géopolitiques et situation sont autrement plus compliqués qu?à Maurice. Ne pensez-vous pas que nous exagérons la complexité de Maurice??</B>
Il est difficile de comparer. Les deux pays sont compliqués, mais dans des ordres complètement différents. Avec des enjeux plus internationaux. Mais finalement quand on observe bien, il y a peu de pays qui sont ethniquement complètement homogènes.
● <B> Quand on parle de la spécificité multiraciale de Maurice, il n?y a rien de plus faux. Tous les pays, toutes les grandes villes du monde aujourd?hui sont des métropoles multiraciales ?</B>
La plupart des pays ont des communautés différentes et tout cela cohabite plus ou moins bien, comme à Maurice. Il y a ici un modèle politique, institutionnel véhiculant des valeurs de tolérance, entre autres, qui a l?air de bien fonctionner, qui tient la route. Le Soudan, c?est l?inverse. Si vous ajoutez à cela un pays qui fait cinq fois la surface de la France? Et il y a 150 ethnies qui, en plus, vivent un niveau de développement différent. Tout cela a débouché sur la violence.
● <B> Et les influences des pays voisins ? </B>
Absolument. Maurice a la chance sur ce plan d?être une île, donc de ne pas avoir d?influence et de velléités d?ingérence de voisins. Quand on parle du Soudan, on parle d?un pays avec 9 voisins? Et en plus pas tous bien intentionnés ! On voit dans le cas de Maurice, un pays qui gère ses différences dans le dialogue et un cadre constitutionnel et de l?autre un pays où aucun dialogue ne fonctionne et qui donc débouche sur des guerres. Celle qui a eu lieu au Sud Soudan a duré presque 20 ans et maintenant une autre a démarré à l?Est dans la région du Darfour.
● <B> Quand on sait le nationalisme exacerbé qui étouffe de nombreux pays d?Afrique, pensez-vous qu?un grand pas a été franchi lorsque le Soudan a accepté l?arrivée de soldats des Nations unies. </B>
C?est vrai qu?on peut regretter qu?on ne se soit pas attaqué plus tôt aux questions du Darfour ; cela aurait permis de faire des choses de manière plus légère et moins coûteuse. Car il faut dire que cette intervention des troupes des Nations unies va coûter une fortune à la communauté internationale. Cela dit, il faut savoir que si cette opération réussit, il ne réglera que le problème de sécurité immédiate. Il ne réglera en rien le problème du sous-développement qui est la raison principale de cette crise. Cette région est désertique et les populations sont toujours à la limite de la survie. Pas d?eau pas de bétail. Ce sont les deux choses qui permettent de survivre dans cette région. Ce sont des sujets de lutte stratégiques. Et pour ça on prend les armes. C?est une région très violente où se battent des nomades, des sédentaires et des bandes d?occupants tchadiens. Tout ça cause l?explosion actuelle. Mais je le redis : quand on y aura remis de l?ordre et assuré la sécurité, c?est à ce moment que tout restera à faire. Il faudra que démarre le développement. Sinon les mêmes causes donneront les mêmes effets. Mais tout cela aurait pu être évité depuis longtemps?
● <B> Quand vous dites cela, vous voulez dire qu?en tant qu?ambassadeur vous avez parlé dans le vide?</B>
Vous n?avez pas tort. C?est un peu la difficulté de la diplomatie. Mais c?est aussi l?Etat du monde, on peut le regretter, mais c?est comme ça. Ne sont réellement prises en considération que les crises qui ont une dimension humanitaire et médiatique urgente. Et tant qu?une crise n?a pas atteint la gravité nécessitant l?intervention de l?humanitaire et des médias internationaux, elle passe au second plan. Et il y a un effet retard dans la prise de conscience de la gravité d?une crise qui est incontestable. l Une sorte d?échelle de Richter de la mort ?Tant qu?on atteint pas un certain seuil, un certain nombre de morts, c?est le silence ?
D?une certaine manière je suis obligé de vous répondre oui?
● <B> J?en reviens à la question de tout à l?heure : comment réagit le diplomate quand il évoque des choses aussi graves et que personne ne prête attention à ce qu?il dit ? Il se résigne ? </B>
Ce n?est pas exactement ça. Quand j?en ai référé au Quai d?Orsay, le ministre des Affaires étrangères d?alors était Dominique de Villepin. Il est venu au Soudan, devenant du coup le Premier ministre des Affaires étrangères d?un pays d?Europe à venir au Darfour. Mais je suis obligé de le dire : la crise a été plus vite que ne l?ont été les efforts de la communauté internationale pour la paix.
● <B> Les récents changements politiques survenus en France semblent indiquer un changement radical dans les relations entre le continent africain et la France. Est-ce un effet d?annonce ou est-ce une nouvelle réalité qui s?annonce ? </B>
Je crois que les relations entre la France et l?Afrique n?ont jamais cessé d?évoluer. Et je crois qu?on se fait une fausse idée quelquefois de ces relations. Quand on parle de relations personnelles entre chefs d?Etat, je crois que ce sont des choses qui datent un peu.
● <B> Jacques Foccart et ses réseaux, cela a existé quand même?</B>
Oui, mais c?était il y a plus de 40 ans. Depuis longtemps la politique de la France vise à aider les régimes à devenir de vraies démocraties, à aider le développement.
● <B> Le tournant a été le sommet de La Baule quand le président Mitterrand a décidé de lier indissociablement développement et démocratie ? </B>
Dans une certaine mesure, oui. Mais cette conception était déjà en cours. Elle a eu plus de force. Il y a eu une certaine européanisation des interventions en Afrique. C?est l?Union européenne qui intervient plus que les pays de manière individuelle. Comme en Côte-d?Ivoire ou au Congo notamment. Et c?est de plus en plus le cas. Nous cherchons à aider les Africains à trouver eux-mêmes leur force d?intervention pour le maintien de la paix.
● <B> L?accueil reçu par le président Sarkozy au Sénégal récemment après son discours ne montre-t-il pas un tournant dans les relations avec l?Afrique ? </B>
Je vous le redis : le président a bien sûr donné un nouveau souffle, mais dans le fond, les relations n?arrêtent jamais d?évoluer. C?est un mouvement continu. Nous continuons à demander des critères démocratiques très exigeants et les pays d?Afrique savent ce que nous attendons d?eux sur ce plan.
● <B> La Chine fait une entrée fracassante sur le continent africain et elle n?est pas vraiment connue pour sa rigueur démocratique? La Chine accorde de l?aide sans exiger qu?il y ait plus de démocratie? Est-ce à dire que finalement c?est l?enjeu économique, l?aide au développement qui l?emportent sur les grands principes de liberté ? </B>
C?est la grande question que les dirigeants européens évoquent sans cesse avec les dirigeants chinois depuis quelques années déjà. La Chine est une puissance émergente et ça se voit. Mais c?est aux pays africains de définir les termes de leurs relations avec une puissance comme la Chine. Mais bien sûr les Européens se gardent le droit de dire à la Chine comme aux autres pays africains : voilà comment nous concevons, nous, les relations avec un pays. En matière démocratique nous sommes attentifs. Cela veut dire quelque chose pour nous.
?Malgré toutes leurs différences, les habitants de cette île ont réussi à construire une nation qui tient la route. Cela m?a frappé pendant toute cette question de l??azaan?, l?appel à la prière.?
● <B> Vous quittez Maurice après trois ans. Le pays que vous avez découvert ressemblait-il aux notes du Quai d?Orsay que vous avez pu voir à Paris ? </B>
Cette question pose un vrai problème. Ce qu?on apprend à Paris avant de partir, c?est l?état des dossiers : où on en est sur le plan des échanges bilatéraux, etc. Sur ce plan nous sommes bien briefés. Ce qu?on apprend pas, bien sûr, c?est le pays lui-même. Son épaisseur. Dans le cas de Maurice son épaisseur notamment historique que l?on met du temps à comprendre. L?histoire, je le crois, pèse lourd encore sur la société mauricienne, dans les relations sociales et dans les comportements politiques. Ce qui m?a frappé, c?est cette profondeur de l?attachement de la société mauricienne à la francophonie et à la langue française. C?est une vraie francophonie, vivante, réelle, qui avance, qui crée. J?en veux pour preuve le nombre d?auteurs de romans qui ont réinventé une littérature mauricienne, qui sont édités en France et qui ont une notoriété internationale bien implantée. Le français est vraiment resté une langue du c?ur et je crois que c?est lié à l?identité mauricienne à travers les siècles. Cela m?a frappé en lisant le livre de Raymond D?Unienville sur Malartic, on voit que, très tôt, l?île de France acquiert une identité propre par rapport à la métropole. Pendant la révolution française, pendant que la France est à feu et à sang, les habitants de l?île de France restent en dehors des conflits. Le gouverneur Malartic nommé par la France, prend parti pour les locaux en faisant fi des ordres venus de Paris. C?est assez marquant. Puis vint la colonisation anglaise pendant laquelle la langue française est restée comme un facteur d?identité culturelle. Il y a une continuité. Je crois aussi qu?il faut prendre en considération les pays voisins qui sont pour la plupart francophones. Bien sûr, il y a l?aide française qui depuis l?indépendance a construit une relation durable et profonde. Et puis ce qu?il y a d?extraordinaire, c?est que cette francophonie est vécue sans problème avec l?anglais, le créole et d?autres langues asiatiques. C?est assez unique. Je suis toujours frappé quand je regarde les noms des boursiers mauriciens qui vont étudier en France. C?est un vrai échantillon de toute la population mauricienne. Même chose pour les écrivains mauriciens de la nouvelle génération.
● <B> Au moment où paraîtra cet entretien vous serez en France avant d?être nommé à votre poste. Que direz-vous à celui qui vous demandera : comment décririez-vous Maurice ? </B>
C?est un pays complexe, parce que c?est un concentré de l?histoire du 18e et du 19e siècles pour ce qui est des rivalités coloniales et des influences. Et puis, bien sûr, c?est un concentré de cultures, de religions, de cuisines? Le système constitutionnel et politique a pris le meilleur du système britannique et français. Et je pense que malgré toutes leurs différences, les habitants de cette île ont réussi à construire une nation qui tient la route. Cela m?a frappé pendant toute cette question de l?azaan, l?appel, à la prière. C?est le type même de questions qui dans d?autres pays dérapent vers des situations violentes. Le système mauricien et le caractère mauricien permettent de régler différemment le problème dans la paix. C?est vraiment un modèle unique. Et qui fonctionne vraiment bien.
● <B> Le Mauricien est-il pour vous un homme lucide ? </B>
Je dirais exigeant. Envers les autres surtout. La presse envers le gouvernement, l?opposition envers le gouvernement. C?est un trait de caractère. On demande beaucoup et rapidement.
● <B> Vous mettriez dans ce cas de figure la relation des Mauriciens avec les services consulaires de l?ambassade de France ? </B>
Oui, tout à fait. L?ambassade ne définit pas la politique des visas. Elle applique des règlements qui lui sont dictés par l?Europe. La perception est décalée à Maurice. Nous délivrons chaque année 13 000 visas : c?est-à-dire que plus de neuf dixièmes des demandes de visas sont acceptées. Nous avons mis en place un système de rendez-vous qui fait que les files d?attente ont disparu? Il faut dire que les visas ? c?est comme les impôts ? c?est partout impopulaire. On aurait tous préféré qu?il n?y en ait pas. Mais tous les Etats, y compris Maurice, ont leur politique de visa. Il n?existe pas de pays où on peut entrer sans montrer des papiers.
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