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L?écriture à petits pas !
Quand Anjani évoque le conte pour enfants qui l?a primée et qui s?intitule «L?Aventure périlleuse de l?exploitant», des étoiles scintillent dans ses yeux, comme une enfant qui a joué un bon tour à quelqu?un et qui en est très satisfaite. à sa place, n?importe qui pavoiserait car il n?est pas donné à tout le monde qui écrit en dilettante de remporter un premier prix lors d?une première tentative publique d?écriture.
Si la langue française a été pour elle un «accident de parcours» au gré de son avancée scolaire au collège Darwin de Flacq ? dans son milieu familial de Bon-Accueil, on parle essentiellement le bhojpuri ? il n?y a jamais eu de «barrière affective» entre cette langue et elle. «Le français m?attirait et m?effrayait à la fois. Cette langue me fascinait car elle est belle et confère à celui qui la maîtrise un statut à part, car c?est une langue de promotion sociale. Mais en même temps, elle me faisait peur car je suis une fille de la campagne et ici, on parle surtout le bhojpuri.» L?attirance finit cependant par l?emporter sur les réticences, même si Anjani allie le français aux matières scientifiques.
À la fin de sa scolarité se-condaire, elle travaille comme dactylographe pendant deux mois à la Cour suprême car elle est déterminée à suivre des études supérieures. D?autant plus que l?année précédente, sa s?ur Sudaxshina est lauréate de la bourse d?état et s?est rendue en Grande-Bretagne pour étudier la pharmacie. Pour Anjani, ce sera les sciences humaines à l?université de Maurice. Matières qui développent son esprit critique et analytique.
Elle est reconnaissante envers feu son père Brizlall, laboureur, d?avoir résisté aux pressions de la famille élargie qui estime qu?une fille ayant terminé ses études et qui est dans la vie active, doit impérativement se marier. Le collège Darwin propose à Anjani, une fois sa licence obtenue, un emploi d?enseignante d?anglais et de littérature anglaise dans les Form I à V. Elle accepte, et applique une pédagogie aux antipodes de celle qu?elle a reçue à l?école.
«L?enseignant doit être avant tout un ami et il doit créer un climat de confiance propice à l?expression des élèves. Ce qui n?a pas été fait pendant que j?étais à l?école. Mais c?était ma conception de l?enseignement.» Elle résiste aussi aux demandes de cours particuliers car elle estime qu?un enseignant doit être à même d?encadrer ses élèves comme il le faut pendant les heures de cours.
Un an plus tard, elle participe à un concours du British Council visant à sélectionner l?English Teacher of the Year 1995. Chaque participant est invité à rédiger une dissertation sur l?enseignement idéal. N?ayant pas d?ordinateur, Anjani couche sa vision des choses sur papier et n?y pense plus. Jusqu?à ce qu?elle apprenne qu?elle a remporté le concours. «Ce titre a renforcé mes convictions profondes et m?a fait comprendre que ce que j?accomplissais spontanément au quotidien était bien.»
Son prix comprend un billet d?avion Maurice-Londres-Maurice pour suivre un cours d?un mois en Foreign Language Teaching au Keeble?s College de l?université d?Oxford. Au contact d?autres lauréats des pays anglophones, Anjani oublie les frontières étroites de Maurice et se sent «citoyenne du monde».
À son retour, elle poursuit l?enseignement de l?anglais au collège Darwin, tout en éprouvant de la nostalgie pour la langue française. Elle finit par se laisser recruter pour enseigner cette matière au Queen Elizabeth College de Lallmatie, rebaptisé depuis Manilall Doctor. Elle se réhabitue rapidement à cette langue et prend plaisir à interagir avec les élèves des Forms I à VI. Elle incite ses élèves, surtout les plus jeunes, à venir individuellement au tableau devant la classe pour raconter une histoire en français. «Je sais que ces enfants sont issus du même milieu que moi et je comprends donc mieux leurs inquiétudes vis-à-vis du français. Au début, elles ont peur de s?exprimer, de faire des fautes mais une fois mises en confiance, elles se racontent et sont à l?aise.»
Citoyenne du monde
En parallèle, Anjani suit le cours menant au Post Graduate Certificate of Education au Mauritius Institute of Education. «C?est vrai que j?enseignais déjà depuis longtemps. Mais ce cours est venu confirmer mes thèses. Cela dit, il permet aussi à ceux intéressés de grimper dans l?administration d?une école. Ce n?est pas mon cas. J?aime trop le contact avec les élèves.»
Une expérience maritale ratée lui fait prendre sa plume pour tenter d?exorciser son mal. C?est ainsi que naît un roman. Quand elle le relit des mois plus tard, elle réalise que son style est assez fort mais que son récit est trop autobiographique pour être exposé à d?autres yeux. Aimant le théâtre, elle incite régulièrement ses élèves à participer aux festivals d?art dramatique et se met un jour à écrire une petite pièce qu?elle intitule «Destin de femme». Le formateur théâtral à qui elle soumet son manuscrit pour une appréciation critique, se dit impressionné par l?intensité dramatique de ses écrits et l?encourage sur la voie de l?écriture.
Mais Anjani n?est pas encore tout à fait prête à se lancer. L?écriture n?est encore qu?un exutoire à ses yeux. Après une année au Rajcoomar Gujadhur SSS, elle est envoyée au Bon-Accueil SSS qui est une Form VI School. Même si elle adore son frottement avec les grandes adolescentes ? côtoiement qui lui permet non seulement d?explorer mais aussi de se découvrir ? elle regrette le manque de contact avec les petites. «Elles ont une sensibilité d?enfant et il est intéressant de les guider dans l?expression orale et écrite. Je gagne aussi beaucoup à leur contact car l?enseignant n?est pas là que pour transmettre un message et l?élève n?est pas qu?un bol vide dans lequel l?adulte déverse une solution précieuse. Chacun apprend de l?autre».
Quand Anjani apprend avant les vacances de Pâques que l?Alliance française organise un concours de contes francophones avec comme phrase conclusive «l?esprit du mal», la première chose qu?elle fait est d?inciter ses élèves à y participer. Cinq d?entre elles se laissent tenter et s?essaient dans la catégorie des 15 à 24 ans. Anjani finit par se laisser piquer au jeu et laisse alors libre cours à son imagination.
Nature spoliée
Son conte qui commence par «écoutez bien petits et grands, c?était il y a très longtemps? », s?articule autour d?une famille vivant dans un pays paradi- siaque. L?esprit du mal influence le chef de famille qui se met à surexploiter une culture vivrière au détriment des autres et ne plus penser qu?en termes de production et de reproduction, si bien qu?il n?a plus le temps pour rien, pas même «de regarder les étoiles».
La nature est totalement spoliée et tout va de travers. C?est Dieu qui rétablit l?ordre des choses en utilisant la femme comme catalyseur de changements. Anjani a pimenté son texte d?expressions enfantines et d?exagérations car les enfants ont toujours tendance à tout voir en grand. «J?ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce conte», avoue-t-elle, tout sourire.
Son plaisir a été décuplé quand elle a été nommée lauréate dans la catégorie des 24 ans à monter. «Mon rêve secret est d?être écrivain. Ce prix me permettra bientôt de rencontrer les lauréats d?autres pays francophones à St-Malo. Je me dis que je suis sur la bonne voie. Maintenant, je sais que je continuerai sur la voie de l?écriture?»
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