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L?écriture

15 octobre 2005, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Osons une hypothèse, établissons ce que d?aucuns nommeraient paradoxe. L?île Maurice n?existe pas, elle n?est qu?une production littéraire, de même qu?un motif en peinture n?est que le prétexte à faire voir l?invisible au c?ur du visible. L?île Maurice n?existe pas : elle a été inventée par un premier écrivain nommé Bernardin de Saint-Pierre. Comme le dit Issa Asgarally dans sa préfa-ce à L?île Maurice des écrivains :

« Il arrive que le réel ne se soit pas transposé dans la littérature mais que des personnages et des lieux littéraires semblent quitter les pages pour prendre une existence réelle. »

L?imaginaire littéraire de l?Île Maurice est plus réel que l?île elle-même : L?Île Maurice des écrivains n?est pas une carte postale au sens où Jacques Derrida parlait du cadre de la représentation. L?espace romanesque est un espace intérieur. Le Voyage à l?Île de France de Bernardin de Saint-Pierre se présente sous forme de lettres : il obéit à un genre littéraire, celui de la littérature épistolaire et non à celui de la géographie.

Nous lisons (lettre 17, les 6, 7 et 8 septembre, Port du Sud-Est) : « Si mon indisposition l?eût permis, j?aurais examiné les corps étrangers que la mer jette sur les récifs, pour former quelques conjectures sur les terres qui sont au vent. » Qu?est-ce qu?une conjecture ? Une supposition d?ordre conceptuel, autrement dit ce que Borges appelle une fiction.

Continuons la promenade imaginaire à laquelle nous convie Issa Asgarally, lisons le Georges d?Alexandre Dumas qu?il situe intégralement à Maurice. Il n?y est jamais venu, il imagine une île Maurice avec l?aplomb qu?on lui connaît : « Reprenons notre première position ; faisons face à Madagascar et jetons les yeux sur notre gauche? Enfin tournons vers notre droite. » Baudelaire ne décrit pas l?Île Maurice historique. Prenons À une dame créole : « Si vous alliez Madame au vrai pays de gloire/Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire/

Belle digne d?orner les antiques manoirs. » S?agit-il des belles propriétés coloniales ? Pas du tout. Ici Baudelaire se mesure à la littérature du blason, à Du Bellay dans Les Regrets, en un mot c?est un écrivain, non un décorateur pour un exotisme de pacotille.

Autre exemple, Issa Asgarally cite A smile of Fortune de Joseph Conrad qui, en escale en 1888, serait tombé amoureux de la belle Eugénie Renouf et dont le récit serait la transposition des amours contrariées. Or que lisons-nous : « Le navire recommença d?additionner les latitudes australes. Il passa au large de Madagascar et de Maurice sans apercevoir terre. » Faut-il croire que sa déception amoureuse fut telle qu?il prit Maurice en ombrage ? Ou plus profondément que l?histoire d?amour d?A smile of Fortune s?inscrit dans la généalogie littéraire de Paul et Virginie au point où quel-ques années après, Arthur Martial écrira Au pays de Paul et Virginie, personnages littéraires devenus réels par la magie de l?écriture.

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