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A l?écoute du dernier coiffeur-barbier

22 février 2008, 00:00

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A la mi-février 1983, l?express rencontre le dernier figaro chinois, M. Yuen Koe Li Yam Nam. L?on apprend ainsi qu?on ne saurait confondre un coiffeur chinois avec un quelconque barbier de Séville ou figaro de bon ou de beau marché.

Les figaros chinois ont été dans les belles années, une demi-douzaine en activité dans le China Town portlouisien. Ils opèrent principalement à la rue Royale, encore à la rue Emmanuel Anquetil, et gagnent facilement leur vie. En 1983, il n?en reste plus qu?un et ce dernier figaro chinois est Yuen Koe Li Yam Nam.

Contrairement à ses homologues mauriciens, le coiffeur chinois exerce un métier exigeant une adresse particulière. Il s?agit à proprement parier d?un rituel à respecter et qui dure en moyenne trois quarts d?heure. Il y a d?abord la coupe des cheveux. Classique. Rien de particulier à signaler à ce niveau, sinon qu?elle permet au coiffeur de lier conversation avec son client, en échangeant points de vue et commentaires sur l?actualité du jour.

Arrive l?opération rasage. Le coiffeur humecte le visage du client à l?aide d?une serviette d?eau froide ou tiède au gré de ce dernier. Le rasage est également classique. S?y ajoutent toutefois diverses opérations particulièrement soignées, ayant trait à la correction des sourcils, l?élimination de tout poil rébarbatif, des mèches éparses. Si le client est barbu ou moustachu, son figaro veillera à ce qu?aucun poil ne sorte des rangs. Le reste du visage est examiné à la loupe. Tout poil intempestif subit le fil du rasoir.

Attention particulière est accordée aux poils zoreille. Pas question de laisser pousser le moindre poil surgissant du creux de l?oreille ou encore du pourtour. Nous arrivons alors au moment le plus délicat de l?opération : l?élimination des poils dans le creux des narines et des oreilles. C?est un moment sensible et propice aux chatouillements ainsi qu?aux éternuements. Et là, l?irréparable peut survenir à tout moment car notre coiffeur chinois s?arme d?un rasoir ne forme de vrille. Il le tourne et le retourne, lui permettant de traquer les poils fugitifs jusqu?au fond des narines et du creux de l?oreille. Outre les risques d?une coupure bénigne, tout éternuement pourrait porter un rude coup à la crédibilité du figaro chinois se respectant et tenant à sa crédibilité.

Le nettoyage de l?oreille est un jeu d?enfant comparé à la traque des poils marrons dans le creux d?une narine ou d?une oreille. Notre figaro s?arme alors d?une sorte de grattoir anti-cire qu?il fait pivoter sur lui-même. L?opération dure une ou deux minutes par oreille et requiert la plus grande dextérité.

Il faut à présent déstresser le client qui, en dépit de toute la confiance qu?il peut avoir en les mains expertes de son figaro, reste quand même trois quarts d?heure assis sur une chaise, à tendre la nuque dans toutes les directions exigées par son coiffeur et qui ne sont pas sans rappeler la nuque étirée du futur guillotiné. Le coiffeur devint alors masseur. Il triture et malaxe le cou, les épaules, la nuque, les joues, le front, le crâne du client jusqu?à ce qu?il retrouve toute sa sérénité. Satisfait, détendu, remis à neuf, il règle les quinze roupies réclamées et s?en va heureux comme un homme nouveau.

Yuen Koe Li Yam Nam se rémémore ses années en Chine, pendant l?occupation japonaise, quand, faute de mieux, il effectue son apprentissage à la haute coiffure chinoise. Il sait que celle-ci ne nourrit pas son hornme mais dissimule mal sa fierté quand on le présente comme quelqu?un sachant taille sévé. Long et semé d?embûches a été le parcours lui permettant de faire parite de la noble confrérie des figaros chinois de Maurice même si, en 1983, il fait surtout figure de dernier des Mohicans.

Bon nombre de fidèles clients de M. Yuen Koe sont décédés ou ont émigré au Canada et ailleurs. La coupe bitoule a porté également un rude coup à l?art chinois de bien couper les tifs et de bien raser les bacchantes. Sa hantise est de rester piceau jusqu?à l?heure de fermeture de son salon. Traduisez : une journée vierge de tout client. D?autres journées avec une dizaine de clients compensent ces journés sans client. Mais comme dit l?autre : Pas tous lé zours la fête zacot. Les jours fastes sont les mercredis et les jeudis quand les boutiquiers campagnards viennent en ville. Ou encore les veilles des grandes fêtes chinoises.

La prochaine fois qu?on essayera de ridiculiser devant vous la coupe bol, vous prierez fermement votre interlocuteur de réviser son jugement et de ne plus médire de la haute coiffure chinoise.

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