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Lire ?

29 avril 2007, 00:00

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À l?époque où Bernard Pivot animait, à la télévision, « Apostrophes », une émission qui, dans le genre littéraire, avait remporté un succès sans précédent, un article du « Point » l?avait surnommé « Le Roi Lire ». Couronne adéquate et méritée. Fournisseur hebdomadaire de la matière à discussion, ce champion de la lecture consacrait aux livres l?essentiel de ses journées. Boulimique de l?imprimé, il se plongeait dans le flux des mots, pour en tirer le canevas de ses questions aux auteurs.

À s?interroger sur ce goût de la lecture, on peut se demander : comment devient-on un passionné du livre ? La voie la plus sûre est de donner ce goût de l?écrit aux enfants. Pour ma part, j?ai connu plusieurs cas de cette passion du livre chez des adolescents dont les parents ne furent jamais des lecteurs fervents. Malgré la télé et le reste, ces jeunes se gavaient en priorité de bouquins, insatiables de découvrir, d?apprendre par la lettre, beaucoup plus que par la parole ? (ce verbiage si prisé à la TV). Il fallait même leur interdire de lire la nuit ! Aucun doute : de tels jeunes cerveaux sont intellectuellement « sauvés » pour la vie.

Il me semble que le goût pour le livre commence par l?intérêt que l?on porte à la langue, puis à la fixation des mots par l?écrit. En cela, l?exemple peut faire beaucoup. Jean-Paul Sartre raconte dans « Les Mots » comment lui est venue cette passion de la langue, à l?ombre captivante de la bibliothèque de son grand-père. Il est probable qu?un enfant qui observe la présence de livres autour de lui, à la maison, sera plus enclin à s?y intéresser, que si le livre n?est pour lui que synonyme d?obligation scolaire. Apprendre que le livre fait partie de la vie quotidienne, et pas seulement des études. Qu?une lettre reçue au courrier a plus de valeur qu?un « coup de fil ». La graphologie a d?ailleurs prouvé la richesse d?information d?une écriture.

On lit moins, c?est évident. N?empêche que ceux qui ont compris l?irremplaçable mécanique à penser qu?entraîne la lecture, restent fidèles en priorité aux livres. La culture profonde est à ce prix. Les médias électroniques « renseignent » ; ils n?« instruisent » pas.

Notons aussi que le livre est un objet. Les « beaux livres » s?offrent en cadeaux. Le livre se garde, se relit, se consulte. Tout un monde est enfermé dans nos dictionnaires. Certaines bibliothèques sont des cathédrales du savoir. À Paris, la Bibliothèque Sainte-Geneviève, (près du Panthéon) fondée au VIIIe siècle, enserre, en ses murailles, l??uvre incommensurable des siècles. Il y règne un recueillement qui évoque bien le service d?un culte, là où flotte « l?esprit des mots ».

Autre avantage de la lecture : elle s?opère au rythme de chacun. Rien n?oblige à digérer un livre par semaine. Au contraire, la lecture intelligente prend son temps : le temps de « pénétrer » le texte, de l?apprécier, de revenir sur telle ou telle phrase qui accroche? Ainsi va l?apprentissage de sa propre écriture. Les histoires sont à peu près toujours les mêmes. Ce qui compte pour un écrivain, c?est la façon de raconter : tout est dans le style. Flaubert a sué toute sa vie sur cette obsession : le style. Il s?en plaint à Louise Colet, à son ami Bouilhet. Il peut passer une journée sur une phrase, la recommencer, l?essayer à son « gueuloir », déclamant seul à haute voix?

Pour constater la richesse d?un roman ? je pense à Balzac, Hugo, Zola? ? il suffit de comparer son écriture avec l?adaptation qu?ont pu en faire le cinéma et la télévision. Forcément, l?image est un appauvrissement comparée au texte. Car, il n?est pas possible de porter à l?écran le foisonnement de pareils textes et le style de l?écrivain. On se contentera de l?essentiel de l?intrigue, à travers un certain nombre de personnages qui font la charpente de l?histoire. Mais les mille nuances de la description, des sentiments, des caractères seront escamotées? Croire que l?on « connaît » le roman « Notre-Dame de Paris » parce que l?on a vu la comédie musicale est une erreur grossière. Les deux n?ont qu?un lointain rapport. Des cinéastes s?y sont essayés, avec plus de bonheur ; mais l?on y restait quand même loin du texte de Hugo.

L?image ampute forcément le texte. D?autant que l?image fixe ce texte, interdisant le vagabondage de l?imagination propre à chaque lecteur. La lecture d?un livre est une « affaire personnelle » : chacun lit « son » livre, réalisant sur les mots sa propre construction intellectuelle. Là, c?est notre cerveau le producteur d?images.

On ne lira jamais assez, jamais trop. C?est la meilleure école de l?expression personnelle. Au-delà du plaisir de lire, il y a l?imprégnation du savoir-écrire?

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