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L?héritier sacrifié de Chirac
Alain Juppé, jadis surnommé «le meilleur d?entre nous» par Jacques Chirac, était le dauphin désigné du chef de l?Etat. Il est désormais l?héritier sacrifié. Sa condamnation, le 30 janvier 2004, à 18 mois de prison avec sursis et dix ans d?inéligibilité dans l?affaire des emplois fictifs du RPR a porté un coup jugé fatal à sa carrière politique. «Je ferai Normale Sup, l?Ena, l?inspection des Finances et de la politique», avait-il confié au début des années soixante à son condisciple de «classe prépa» Jérôme Clément.
Surnommé autrefois «Amstrad» par ses collaborateurs pour son aptitude à digérer les dossiers, Alain Juppé confie quelques passions d?homme ordinaire: l?opéra, le sport - piscine - la corrida et les pois au jambon que lui confectionnait sa mère. Les photographes l?ont souvent immortalisé, impatient, consultant sa montre ou sifflotant. En presque vingt ans de carrière politique, il a gravi les échelons du pouvoir dans l?ombre de Jacques Chirac: «normalien, énarque sachant écrire», il entre à son service en 1976, avant la création du RPR, et s?affirme comme un collaborateur incontournable. Après deux échecs électoraux dans les Landes, dont il est originaire, Juppé réussit son implantation à Paris, dans le XVIIIe arrondissement, aux municipales de 1983 puis aux législatives de 1986.
En mars 1986, il entre au gouvernement de cohabitation dirigé par Jacques Chirac comme ministre du Budget. Son patron à l?Economie et aux Finances est Edouard Balladur. Pendant deux ans, les deux hommes apprendront à ne pas s?apprécier. Après son échec à l?élection présidentielle face à François Mitterrand, Jacques Chirac confie, le 22 juin 1988, à Juppé les clés de la maison gaulliste. En mars 1993, Juppé entre au gouvernement d?Edouard Balladur au poste convoité de ministre des Affaires étrangères. Les relations avec ce dernier connaîtront des hauts et des bas.
En raison de sa «fidélité» à Jacques Chirac, Alain Juppé se voit écarté de toutes les cérémonies d?autocélébration du gouvernement, comme après les négociations du Gatt ou la libération des otages de l?Airbus d?Alger. Sa «loyauté» envers Balladur permet un temps aux balladuriens d?espérer voir cette «épée chiraquienne» tomber dans l?escarcelle du Premier ministre, de plus en plus candidat à l?élection présidentielle. Leurs attentes seront déçues et Juppé n?abandonnera pas la garde autour de Chirac avec plusieurs de ses collaborateurs, comme Dominique de Villepin.
Nommé Premier ministre après la victoire de Chirac, le 7 mai 1995, Alain Juppé est l?un des Premiers ministres les plus populaires de la Ve République. Mais la lune de miel avec les Français sera de courte durée. Dès l?été 1995, il est mis en cause dans l?affaire des appartements privés de la Ville de Paris et doit s?installer à Matignon, avec femme et enfants. A l?automne 1995, des centaines de milliers de manifestants défilent contre son plan de réforme de la Sécurité sociale, le faisant plonger l?impopularité. En avril 1997, pour tenter de relancer la machine en faisant taire une majorité turbulente, Chirac dissout l?Assemblée pour sauver Juppé. Il ne provoquera que sa chute.
Depuis la défaite, Alain Juppé s?était ressourcé en Aquitaine, dans sa mairie de Bordeaux. Il s?est employé à casser l?image d?arrogance qui lui avait fait du tort à Matignon.
Avant et après la présidentielle de 2002, Juppé pilote la naissance du grand parti unique de la droite et du centre qu?avec Balladur et d?autres il souhaitait depuis longtemps imposer au camp conservateur en France, à l?image de ce qui s?est fait en Allemagne et en Espagne. Dans la lettre adressée vendredi aux militants de l?UMP, il estime laisser derrière lui «un parti en état de marche». «Je m?éloigne aujourd?hui de la vie politique pour faire la paix en moi-même après la tourmente que je viens de traverser», souligne-t-il. «L?engagement politique m?a donné, tout au long de ces presque trente années, de grandes joies et, plus récemment, de grandes peines. Mon bonheur, je l?ai trouvé dans l?action que j?ai tenté de mener au service de mon pays», conclut l?ancien Premier ministre.
Hélène Fontanaud
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