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L?Honnête homme s?en est allé?
Cher René, vous étiez l?illustration du parfait honnête homme au sens xviie siècle du terme. Loyal, intègre, fidèle à vos convictions, scrupuleux, d?une extrême courtoisie. Un homme de devoir au c?ur pur. Un mari attentionné, un père tendre et un grand-père gâteau. Un journaliste dont l?esprit et la curiosité étaient toujours en éveil. C?est d?ailleurs ce que vous déploriez dans la presse actuelle : l?absence de tout esprit critique et d?émulation intellectuelle, et puis cette tendance à rester à la surface des choses tout en s?autoproclamant experts.
Il faut dire que vous aviez été formé à bonne école. Vos professeurs s?appelaient Malcom de Chazal, Jaynarain Roy, et Marcel Cabon, le rédacteur en chef d?Advance, quotidien du Parti travailliste pour lequel vous avez travaillé jusqu?à sa fermeture. Avant ça, vous aviez débuté à l?express, puis au Cernéen. Et jusqu?à votre décès en Australie, il y a six jours, vous collaboriez au Socialiste et au Dimanche.
Le journalisme était chez vous une seconde nature. D?ailleurs, c?est pas compliqué, dès qu?on se voyait, on parlait boutique ! Pas question d?arrêter d?être en prise avec l?actualité. Pas question non plus d?écrire autrement que sur votre vieille Olivetti !
Vous estimiez que le téléphone, et plus encore le portable que vous avez toujours refusé d?avoir, avait « tué » le journalisme de terrain. Vous avez, vous, toujours privilégié le contact direct. Tous les jours, vous descendiez en bus, d?Albion à Port-Louis, pour faire la tournée et récolter vos nouvelles. Vous m?avez d?ailleurs plusieurs fois dit, sans forfanterie, ni fausse modestie, que vous pouviez à vous seul remplir un journal. Je veux bien vous croire.
Vous n?étiez pas seulement le doyen de la presse, vous étiez surtout l?un des rares, le dernier peut-être, à pratiquer votre métier sans arrogance. Avec vous, disparaissent une certaine éthique, un savoir-vivre et une élégance dans les rapports humains, dont on ferait bien de s?inspirer.
Avec vous, disparaît aussi le témoin privilégié d?une époque. Vous étiez, ne l?oubliez pas, le dépositaire précieux d?une foule d?anecdotes sur l?histoire mouvementée des années pré et post-indépendance.
Toujours tiré à quatre épingles dans votre saharienne, vous avez fait votre bonhomme de chemin, sans tapage, avec dans le regard suffisamment de bonté et de lumière amusée pour savoir que vous ne vous en laissiez pas conter. Auprès de vous, on se sentait bien. Votre présence rassurait.
Au moment de quitter votre maison pour l?aéroport, vous vous êtes retour-né une dernière fois et vous avez dit à votre fille : « Ayo, ma fille, kot mo pe ale ! »
Au paradis des gens honnêtes, René, soyez-en sûr !
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