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L?histoire en marche
L?Abolition de l?esclavage. Tout a été dit. Tout reste à dire. Il ne s?agit pas de réécrire l?histoire mais de la revisiter, dans sa dimension dynamique . Et éviter le piège d?un romantisme absurde ou du misérabilisme afin de construire un autre avenir. Trois historiens racontent cette période de l?esclavage où la déshumanisation a atteint l?horreur. Ils disent cet espoir qui naît de la douleur.
?Au-delà de la violence qu?elle a engendrée, la traite négrière est le fondement de l?interculturalité à la base de la société moderne. L?effort de replacer dans un contexte, donc de rationaliser, est crucial car il permet de transcender les considérations surannées?, rappelle l?historien Jocelyn Chan Low. Il est aussi vrai qu?on confère un sens à une fête en fonction des réalités actuelles.
L?Abolition de l?esclavage, le 1er février 1835, est un événement historique. Certaines vérités doivent être martelées, mais il y a aussi un exercice de mise en perspective à réaliser. ?Cette commémoration est nécessaire parce qu?elle permet au pays de saluer (?) la libération d?une grande frange de la population?, précise l?historien Sadasivam Reddi. A Maurice, on a commencé à exercer ce devoir de mémoire alors que, dans d?autres pays, on parle déjà de devoir d?histoire. Nous avons pris du temps avant de nous réconcilier avec notre histoire, la débarrassant de ses lambeaux idéologiques. Nous luttons toujours pour ne pas la laisser aux mains de ceux qui l?écrivent selon les prismes de l?ethnicité. ?A Maurice, le 1er février 1835, ce n?était pas un jour de fête alors qu?à la Réunion, c?était vécu comme une commémoration. A Maurice, c?était en fait un cadeau empoisonné?, fait remarquer l?historien Benjamin Moutou.
Un cadeau empoisonné parce que toute une population était livrée à elle-même. On la marchandait toujours malgré l?abolition. Le 1er février 1835 ne rend pas toute sa liberté à l?esclave. Il a toujours des devoirs à l?égard de son maître. Il va vivre cette période de transition qu?on appelle l?apprentissage de la liberté et qui sert aussi à compenser le maître. ?C?est une triste libération. L?apprentissage sera un régime très dur?, confirme Jocelyn Chan Low.
L?apprentissage verra la main-d??uvre servile mise à l?écart pour subir un autre type d?exploitation. En 1838, on enregistre une cassure des ex-apprentis avec le monde agricole. Elle a produit des effets qui se vérifient à ce jour. ?La moitié de la population libérée exerçait dans l?agriculture et l?autre dans les tâches domestiques. (...) Les colons se sont dit qu?ils pouvaient avoir une main-d??uvre moins rébarbative avec les immigrants indiens. Une importante partie des anciens esclaves se sont retrouvés seuls, sans programme de réinsertion, sur les côtes et dans la périphérie des villes?, narre Benjamin Moutou.
Le 1er février 1835 reste quand même un événement important car l?esclave accède juridiquement au statut de personne humaine. ?Les gens ne réalisent pas le sens profond de l?événement?, insiste Benjamin Moutou. Quel est ce sens ? Les politiciens, les historiens et la population ont chacun le leur. ?Il existe un cloisonnement car toute la population ne s?identifie pas aux descendants d?esclaves. Mais (?) il y a quand même un sentiment de tolérance voire d?appréciation?, estime Sadasivam Reddi. La commémoration dans sa dimension contemporaine, assure Jocelyn Chan Low, est un triomphe de l?humanisme. ?C?est la victoire de l?idée de l?égalité des hommes (?) le triomphe des considérations morales sur des considérations économiques.?
Pour éviter le piège de la récupération politique, voire ethnique, il y a une ascèse nationale à pratiquer. Cela est le cas pour le 1er février comme pour le 2 novembre, marquant l?arrivée des premiers immigrants indiens. ?Pour conférer à ces fêtes une dimension nationale, il y a un travail à entreprendre au niveau de l?école afin de sensibiliser les jeunes aux questions historiques et permettre aux citoyens de sortir des clivages ?, plaide Sadasivam Reddi.
Il s?agit d?un éveil objectif aux enjeux historiques, tout en évitant le leurre de la pensée unique, dit Jocelyn Chan Low. Ou, ajoute Sadasivam Reddi, en restant conscients que l?objectivité dans l?étude de l?histoire n?amène pas forcément l?unité car les groupes de population ont des passés différents. ?A travers l?école, on peut amener les enfants à transcender cette dimension car, même si on n?est pas du même groupe communautaire, on peut avoir une lecture qui nous permet de comprendre les mécanismes de l?histoire?, dit-il.
La dimension identitaire de cette commémoration du 1er février ne peut être occultée. Mais lorsque les catégories de la population revendiqueront le passé des uns et des autres, naîtra la possibilité d?une nation mauricienne. Le passé n?est qu?une sensation qui jaillit de temps à autre dans son imaginaire personnel. Ces moments dessinent le contour de l?avenir. L?histoire n?arrête pas sa marche. C?est de ce rapport au temps que l?individu définit son rapport au collectif. Ainsi, une commémoration comme celle de l?Abolition de l?esclavage devient un temps qu?on s?approprie tous.
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