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L?heure des choix
Les négociateurs et autres ambassadeurs à l?OMC louent la « bonne réputation » de la mission mauricienne à Genève, siège de l?organisation. Valentine Rugwabiza Sendanyoye, l?ambassadrice du Rwanda à l?OMC, explique que « la mission mauricienne est l?une des missions africaines les plus actives ». Mais se satisfaire de cette déclaration, c?est refuser de voir ce qu?il y a sous le vernis : les erreurs de positionnement et de stratégies de Maurice. Bizin changemen même dans notre diplomatie économique. Et le temps presse.
Le cycle des négociations de Doha, le Development Round, tire à sa fin. Sans une solution acceptable par l?ensemble des 148 membres de l?OMC d?ici fin 2006, l?avenir du commerce mondial s?annonce assez chaotique. « Le système sera en crise », assure Keith Rockwell, directeur de la Division de l?information et des relations avec les médias. Chaque pays doit donc y mettre du sien, à commencer par celui qui prétend être un modèle de développement pour l?Afrique. Pour Maurice, trois séries de négociations revêtent la plus grande importance : l?agriculture, l?accès aux marchés pour les produits non agricoles (AMNA) et l?accord général sur le commerce des services (AGCS).
Une position assez « ambiguë »
De toutes les négociations, c?est bien l?agriculture qui semble occuper la place la plus importante. « Il va falloir débloquer les négociations sur l?agriculture pour permettre les avancées dans d?autres domaines », prévient Don Stephenson, ambassadeur du Canada à l?OMC. Mais pour l?instant, l?affrontement permanent entre l?Europe, les États-Unis et l?Afrique sur la question des subventions agricoles que reçoivent les fermiers européens et américains empêche tout « déblocage ».
Maurice a jusqu?ici tenu une position assez ambiguë sur ce volet. Le Protocole sucre aidant, nos diplomates n?ont pas accordé le soutien plein et entier à la position africaine et à celle des grands pays en développement (PED) comme l?Inde ou le Brésil, qui réclament l?abolition des subventions à l?exportation aux agriculteurs européens et américains. C?était avant la baisse annoncée de 39 % du prix garanti du sucre mauricien par l?Union européenne. Cette annonce et les confirmations répétées de l?orientation de l?EU ont profondément modifié la stratégie de la diplomatie mauricienne. « Enfin ! », murmurent certains de pays africains dans les couloirs de l?OMC.
Au lieu de plaider, mordicus, pour un maintien des préférences agricoles accordées à certains pays, Maurice se montre désormais plus impliquée aux côtés de l?Afrique et des PED. Le pays en oublie temporairement son appartenance au G10, qui prône l?élimination progressive des subventions et traitements préférentiels.
Maurice négocie maintenant pour éliminer toute protection en matière agricole. Avec quelques petits aménagements toutefois pour les pays comme lui. Il y a une logique à cela.
Nos négociateurs mettent en avant la structure de l?économie du pays, sa dépendance par rapport au sucre ou encore l?impossibilité d?être ultra-compétitif. « Nous allons demander que les baisses ne soient pas brutales car cela créerait un énorme problème socio-économique dans le pays », explique Sivaramen Palayathan, conseiller de la mission mauricienne à Genève. Mais cette période de répit, il va falloir la justifier et donner de solides garanties que l?économie et l?industrie sucrière seront entièrement restructurées à son expiration.
L?acte de naissance de l?OMC, l?accord de Marrakech de 1994, prévoit une International Policy Coherence qui assure un cadre dans lequel les institutions internationales comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international travailleront en étroite collaboration avec l?OMC pour aider les pays à atteindre les objectifs de libéralisation ou d?ouverture de marché, décidés par elle. Maurice compte utiliser ce cadre afin d?obtenir toutes les aides nécessaires pour restructurer ses industries. La même approche a cours dans les négociations sur l?AMNA.
Voici un secteur dans lequel Maurice a été longtemps compétitif, grâce à son industrie textile. Mais l?élimination de l?Accord multifibre et la croissance phénoménale des exportations de la Chine vers nos marchés traditionnels ont vite fait de réduire nos avantages à néant. Nos négociateurs avouent volontiers que l?impact de l?entrée de la Chine dans l?OMC et sa capacité à dominer le commerce mondial ont été largement sous-estimés d?où le retard dans la restructuration de l?industrie locale.
Mais il n?est pas question de commettre les mêmes erreurs dans d?autres domaines. Pour l?heure, il reste à négocier la possibilité de bénéficier d?aides d?institutions internationales pour boucler la restructuration de l?industrie du textile-habillement local. « Maurice a une très bonne maîtrise de ces négociations en vue d?obtenir ce type d?aide. Mais rien n?est gratuit, en contrepartie on vous demandera quelque chose », nuance Kamran Kousari, coordinateur spécial pour l?Afrique à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Cette contrepartie pourrait être l?engagement de Maurice d?éliminer certaines barrières tarifaires rendant ainsi le marché local complètement perméable à certaines catégories de produits. Qu?ils viennent du petit village de Merceuil en France ou de Philadelphie aux États-Unis !
Les négociateurs mauriciens redoublent de vigilance. Maurice veut pouvoir établir d?avance ses secteurs sensibles qui devront être protégés d?une ouverture totale et brutale. Ne pas imposer des droits de douane sur des boules de pétanque ne prêtent pas à conséquence, mais détaxer tous les produits en conserve peut avoir de graves conséquences pour les producteurs locaux de conserves, mises en concurrence avec des multinationales du jour au lendemain.
Des propositions « à la carte »
Il faudra leur donner le temps de devenir davantage compétitifs. Et s?ils ne le peuvent pas, la possibilité de phase out ces industries en utilisant des aides internationales doit être envisagée. « À Maurice, il y a une tendance des opérateurs à croire que le gouvernement fera tout pour eux », se désole Sivaramen Palayathan.
Tandis que Maurice « subit » la mondialisation dans certains domaines, dans d?autres elle a la capacité de l?utiliser à son avantage grâce à un système de négociations beaucoup plus souple. Comme dans le cadre de l?AGCS.
Voici un domaine où chaque pays demeure relativement libre de faire des propositions « à la carte ». Un membre de l?OMC propose aux autres les services qu?il souhaite ouvrir et à quel degré ; en contrepartie, il réclame l?ouverture de certains services chez ses interlocuteurs. Chacun dispose ainsi de sa liste de commission. Pour l?heure, Maurice a un avantage décisif sur beaucoup d?autres pays. Il a déjà soumis sa proposition à l?OMC. Une initiative louable quand on sait que seuls quatre autres pays africains l?ont fait jusqu?ici.
Le commerce représente plus de 65 % de l?économie du pays. Et ce chiffre peut grimper si Maurice négocie habilement à l?OMC. En proposant un éventail de services relativement ouvert, le pays pourrait non seulement attirer de nouveaux investisseurs, mais aussi assurer la création d?emplois tout en consolidant les piliers services existants. L?AGCS couvre en effet des domaines aussi variés que le tourisme, les télécoms, la santé, l?éducation, les utilités publiques, le transport ou les finances.
Il ne s?agit pas de libéraliser à outrance ces secteurs, en faisant débarquer, par exemple, des concurrents du Central Electricity Board ou de la Central Water Authority, mais d?utiliser les possibilités qu?offre l?AGCS pour déposer l?offre la plus alléchante aux 147 autres membres de l?OMC. Un gage de la volonté d?ouverture du pays.
Ainsi, pourquoi une entreprise qui produirait d?électricité à partir de l?énergie des vagues ne serait-elle pas autorisée à exercer et à revendre sa production au CEB ? Pourquoi les hôtels du littoral ne pourraient-ils pas payer les services d?une entreprise qui dessalerait l?eau pour leur seule consommation ?
Maurice pourrait se montrer « moins égoïste »
Parallèlement, la consolidation du pôle banque-finances passe aussi par une plus grande ouverture. Les cabinets d?avocats ou d?experts-comptables étrangers qui s?implantent, sont susceptibles d?attirer davantage d?opérateurs dans le secteur. L?AGCS permet à chaque État d?imposer le passage par un partenariat avant toute implantation. Alors, même avec un souci de protection des opérateurs existants, l?ouverture pourrait être bénéfique.
Au-delà des négociations, nos décideurs devront régler certains problèmes internes à la prise de décision à Maurice. La politique du Core Group sur les négociations du commerce international du gouvernement doit être revue. La place trop importante donnée aux préoccupations et aux orientations de négociation par le secteur privé a pu mener à des erreurs de positionnement. Certains opérateurs n?ont pas réalisé que l?orientation des négociations avait de graves conséquences sur l?avenir économique du pays. Ainsi,
il a été plus question de défendre un secteur de l?économie, que de mener une réelle réflexion stratégique sur le long terme.
Cet aggiornamento de la diplomatie économique du pays passera aussi par une révision de notre position vis-à-vis des revendications africaines. Les plus cyniques à l?OMC n?hésitent pas à dire que Maurice a tendance à oublier trop vite que la plupart des pays africains sont dans des situations bien plus catastrophiques qu?elle. Et que pour gagner le respect des autres PED ainsi que des Pays les moins avancés, Maurice pourrait se montrer « moins égoïste ».
Les défis sont connus. Il faut désormais savoir comment le gouvernement compte les surmonter.
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