Publicité

Leurs filières, leurs méthodes, leurs revenus

10 décembre 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Ils sont partout. Ils vous appâtent à tous les coins de rue, ils attirent votre regard et vous rebattent les oreilles de leurs slogans qu?ils hurlent à tue-tête. Les marchands ambulants ? pas si ambulants que ça ? ont pris possession de la capitale. Comme chaque année. Bien que dans l?illégalité, pour la plupart, ils ne semblent pourtant pas s?en préoccuper outre mesure. Longtemps décriés, ces commerçants entendent bien imposer aux autorités comme aux citadins leur présence et ce, peu importe si un jugement de la cour leur ordonne d?évacuer une zone donnée.

Derrière l?image tiers-mondiste que renvoient les marchands ambulants se cache, pour certains d?entre eux, un business très lucratif. Certains y ont vu un « filon » pour faire fructifier leurs investissements. En véritables chefs d?entreprises, ils gèrent leurs « affaires » comme de vrais professionnels. Les plus habiles y ont même fait fortune. Toutefois, ils ne l?affichent guère. Cela ferait tâche d?huile.

Cette « réussite » n?est pas vue d?un bon ?il par les autres marchands ambulants et encore moins par la police qui les soupçonne de blanchir l?argent provenant de la vente de drogue. « Nous savons depuis longtemps que ce business couvre d?autres activités illicites bien plus graves. Certains font l?objet d?une surveillance étroite de la police », explique un haut gradé qui suit l?évolution du phénomène des marchands ambulants.

La perception populaire sur la prospérité de l?activité n?est donc pas loin de la réalité. Car au-delà de la dimension « de rue » qui définit le marchand ambulant, certains détails sont révélateurs du « luxe » qu?engendre cette activité pour le moins illicite. Véhicules « tuning » aux plaques d?immatriculation à la mode, téléphones portables dernier cri avec des sonneries hurlant les derniers tubes ou encore bribes de conversations sur les grosses mises ? et gros gains ? lors de la dernière journée de course : les passants ou les clients ont vite une idée de la viabilité de l?activité. Car, pour certains, disons-le, elle rapporte gros.

Une machine bien rodée

Certains « gros » opérateurs ? ceux-là même qui feraient l?objet d?une surveillance policière ? parviendraient selon certaines sources, à faire des profits d?un peu moins d?un million de roupies en l?espace de deux mois à l?approche des fêtes de fin d?année. Un chiffre impressionnant qui démontre bien les intérêts en jeu. Car pour être dans la course, ces « grossistes » inondent le marché local de leurs produits.

Leurs sources d?approvisionnement sont nombreuses : la Chine, la Thaïlande, l?Indonésie ou encore l?Inde. Ils s?y rendent chaque année au mois d?octobre ou de novembre en vue des préparations des festivités de fin d?année. La machine est maintenant bien rodée. Ils ont même leurs fournisseurs « habituels ». Informés des dernières tendances, ils chinent chez des grossistes ou dans des souks et dénichent les produits qu?ils vendront aux passants de la capitale. Une fois leurs emplettes terminées, ils placent le tout dans des conteneurs qui arriveront à Maurice juste à temps.

Certains « marchands » peuvent investir jusqu?à Rs 300 000 dans ces achats qu?ils comptent évidemment bien rentabiliser. Dans le meilleur des cas, ils parviendront à doubler, voire tripler leur chiffre d?affaires. Ces « hommes d?affaires » ont, au fil des années, mis sur pied de véritables réseaux de distribution. « Ils recrutent des chômeurs ou encore des étudiants en vacances pour vendre leurs produits au bord des routes. Comme ils achètent en très grosses quantités, ils parviennent à les vendre à des prix très bas », explique un fonctionnaire de la municipalité de Port-Louis.

Ces « gros » commerçants, explique, pour sa part, Hydar Ryman, président de la Street Vendors Association (SVA), seraient au nombre de 15 à inonder la capitale avec de la marchandise provenant d?Asie. « Ils font venir des conteneurs remplis de produits de toutes sortes et inondent littéralement le marché local. Ce business leur sert à blanchir de l?argent », assure le président de la SVA.

Nombreux sont ceux à se demander comment une si grande quantité de produits arrive à entrer sur le marché local « avec une telle facilité ». Car non seulement ces produits sont destinés à être vendus par des commerçants ne détenant aucun permis, mais la grande majorité de ces articles importés sont en fait des contrefaçons. Cela va de copies de vêtements griffés aux lunettes de soleil de grandes marques en passant par des consoles de jeu très prisées par les jeunes. « Le nombre de conteneurs qui arrivent à Maurice à l?approche des fêtes de fin d?année est tel que les douaniers ne peuvent pas tout vérifier comme il le faudrait. Cela explique que certains produits interdits pénètrent le marché local », explique un douanier. Et d?ajouter que la valeur des produits importés durant cette période peut atteindre plusieurs centaines de millions de roupies.

Des sommes astronomiques en jeu

Devant le nombre croissant de marchands ambulants qui investissent les rues de la capitale à chaque fin d?année et les sommes astronomiques en jeu, la municipalité a longtemps été impuissante. Elle ne baisse pourtant pas les bras. Elle tente chaque année de prendre des actions, sans résultat. La municipalité procédera, cette semaine, à un énième recensement des marchands ambulants enregistrés et leur délivrera, par la suite, un badge de couleur dépendant de la zone dans laquelle ils opèrent.

Mais à l?image de la gamme hétéroclite d?objets proposés sur les trottoirs, la généralisation des marchands n?est pas de mise. Ainsi, à en croire les différentes études faites sur le phénomène (voir hors-texte), on pourrait classifier ces marchands sans emplacement fixe en trois catégories distinctes : ceux offrant les produits confectionnés localement, ceux vendant les produits locaux et importés, et finalement ceux pratiquant essentiellement sur les produits importés.

Les chiffres sont révélateurs de la densité de ce commerce. Alors que les gens de la première catégorie enregistrent des chiffres d?affaires de Rs 250 000 à 300 000, ceux de la deuxième catégorie peuvent aspirer entre Rs 300 000 et Rs 500 000. Les marchands ambulants opérant dans les produits importés essentiellement peuvent, eux, atteindre les Rs 450 000 à Rs 700 000. Puis, il y a aussi celui qui se fait importateur et distributeur, et dont le chiffre d?affaires peut facilement dépasser les Rs 5 millions.

« La loi de la rue »

Ces chiffres, dont personne ne connaît l?exactitude, mais que l?on devine facilement devant les signes ostentatoires qu?affichent les marchands, ne font pas que des heureux. Même si la popularité de l?activité tient sa source de la bonne affaire que pensent faire les clients, les propriétaires de magasins, notamment de vêtements, sont, quant à eux, furieux devant cette « compétition déloyale ». Ces derniers se résignent à voir leurs chiffres d?affaires baisser considérablement face à la présence grandissante des marchants ambulants.

Et pour cause, alors que ces propriétaires s?acquittent d?impôts municipaux et autres locations d?emplacements, les marchands de rue se permettent d?en faire une activité familiale. Ainsi participent épouses, enfants en vacances, frères, s?urs, oncles et neveux dans un vaste réseau de distribution, sans engagement de location. Mais outre les « exemptions » dont bénéficient ces marchands, ils jouissent aussi du pouvoir de mobilité : ils peuvent aller là où se trouvent les clients.

Et ce droit, les marchands ambulants s?y accrochent corps et âme. Les récents événements de la semaine dernière viennent une fois de plus mettre en évidence le statut « d?intouchables » que détiennent ces commerçants. Sommés par les autorités à exercer leurs activités à plus de 500 mètres du centre de la ville de Curepipe ou du marché central à Port-Louis, les marchands ambulants se permettent de défier et même d?insulter les policiers, tout en menaçant d?entamer une grève de la faim si on ne cède pas à leurs griefs.

C?est ainsi qu?un propriétaire de magasin de prêt-à-porter déclare, l?air dépité : « Fini le temps où l?on faisait quatre à cinq fois de chiffre d?affaires au mois de décembre. Aujourd?hui, c?est la loi de la rue. »

TEMOIGNAGE

Aidé de son fils aîné, Sameer s?attelle à décharger sa camionnette. Levés depuis cinq heures du matin, père et fils sont arrivés très tôt dans la capitale pour y trouver un emplacement « convenable ». Aussitôt l?espace identifié, Fezal, 16 ans, qui a accepté d?aider son père en échange d?un peu d?argent de poche, y installe un étal ? réalisé avec quelques planches de bois posées sur quatre seaux ? avant d?y placer soigneusement les vêtements et autres accessoires que lui tend son père. La rue dans laquelle ils s?installent aujourd?hui a déjà été investie par d?innombrables marchands ambulants depuis l?aube. Tous finalisent les préparatifs avant de commencer à héler les passants.

Sameer explique être satisfait de son emplacement situé non loin de la gare Victoria. « Enn ta dimoun pou passe par la zordi, nou finn ressi truv enn bon place », lâche Sameer, satisfait.

À l?approche des festivités de fin d?année, il lui faut en effet jouer des coudes pour trouver une place « exploitable » ou encore un trottoir.

Voilà trois ans qu?il consacre le mois de décembre à vendre des objets de toutes sortes dans la capitale. « C?est la période propice pour faire des affaires. C?est le moment que tout le monde choisit pour faire des achats de Noël. Ce serait bête de ne pas en profiter », explique ce père de famille. Cette année, il a choisi de miser sur des vêtements ? jeans, chemisiers et jupes, entre autres ? très prisés à Maurice. « Mo penser ki sa lane la, dimoun pou aseter plis linz ki zouzou », lâche-t-il entre deux clientes. Ses produits, il les a fait venir d?Inde. C?est son épouse, femme au foyer, qui s?est rendue dans la Grande péninsule, il y a deux mois, pour acheter toute la cargaison. « Kan li finn fini aseter, li finn met tou dan enn container ek li finn fer li vinn Moris », explique Sameer. Ce dernier, n?a pas personnellement pu faire le déplacement en Inde parce que, explique-t-il, il est employé comme fonctionnaire. Il ne tient toutefois pas à donner plus de détails.

Sameer s?est donc octroyé une vingtaine de jours de congé en décembre pour pouvoir écouler les vêtements achetés en Inde. Ce petit « business », assure-t-il, lui permet de gagner une coquette somme d?argent, de quoi largement offrir à ses trois enfants les cadeaux de Noël qu?ils désirent. Et d?ajouter qu?une partie de l?argent qu?il gagnera cette année servira à acheter d?autres produits qui seront vendus dans la rue au mois de décembre de l?année prochaine. Lorsqu?on lui demande combien lui rapporte son business, il se montre quelque peu réticent avant de lâcher à voix basse : « Pis ce ki mo kapav gagner en un an. »

Publicité