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Les égouts de la nation
Revoilà le temps des man?uvres politiques. Quinze mois nous séparent des élections générales et pourtant, les états-majors des partis sont déjà en débat sur les hypothèses et les scénarii. À l?origine de ces agitations, un constat : l?alliance MSM-MMM est mal en point ; elle est entrée dans l?ère de la suspicion. Ce n?est pas tout à fait une atmosphère de fin de règne, ce n?est pas encore la guerre ouverte. Mais les liens politiques et amicaux entre partenaires se distendent, la méfiance s?est installée, les chuchotements sont devenus venimeux. Chacun croit possible un renversement d?alliance. A dire vrai, ça l?est.
Les raisons de ce revirement sont compréhensibles, même si elles ne sont pas toutes fondées. La première prend sa source de la défaite électorale de l?alliance gouvernementale à Piton-Rivière-du-Rempart. Le MSM ? son ancien leader surtout, le toujours très influent Anerood Jugnauth ? est convaincu que Paul Bérenger n?a pas apporté, en la circonstance, tout le soutien qu?attendait son partenaire. La thèse vicieuse des proches d?Anerood Jugnauth est que Paul Bérenger a souhaité un affaiblissement politique du MSM.
En quoi un tel affaiblissement aurait-il arrangé les affaires du MMM et les projets personnels de Bérenger ? On ne le voit pas clairement. Mais cette conviction est désormais ancrée dans l?esprit de plusieurs dirigeants du MSM. Certains se sont sentis trahis. Ils se figurent Bérenger pouvant difficilement s?accommoder d?un MSM trop influent, et par conséquent trop exigeant, dans la perspective des négociations prévues à l?occasion du renouvellement de l?alliance électorale.
Personne, certes, n?est à l?abri d?un coup fourré de Bérenger. Cette thèse cependant me paraît bancale. Pour gagner les prochaines élections ? c?est-à-dire remporter des sièges de députés dans les circonscriptions rurales aussi bien que dans les villes ? le MMM a absolument besoin que le MSM apporte une quote-part électorale d?au moins 15% des voix. En contribuerait-il moins, et l?alliance ne serait sûre de rien. Ce qui pousse à penser que Bérenger a tout intérêt à aider Pravind Jugnauth à réussir une transition dynastique, laquelle soit dit est assez branlante. Bérenger ne peut pas ne pas savoir que seul un MSM relativement représentatif et crédible en milieu rural peut lui apporter l?indispensable caution qu?Anerood Jugnauth lui avait offerte aux législatives de 2000. À moins de postuler que Bérenger a un projet d?alliance de rechange ? ce qu?il nie ? on voit bien qu?il ne peut pas gagner en affaiblissant Pravind Jugnauth.
À cette suspicion maligne qui continue d?empoisonner les rapports MSM-MMM est venue s?ajouter, depuis le 1er mai, une deuxième et puissante raison de refroidissement : la peur. La peur de la défaite. L?échec du meeting de l?alliance MSM-MMM à Rose-Hill, la faible mobilisation des partisans de Bérenger (ceux de sa propre circonscription compris) ont donné de grosses frayeurs au MSM. La conclusion qu?en tirent les dirigeants du MSM, c?est que le MMM est en perte de vitesse. Anerood Jugnauth, toujours aussi pragmatique, de plus en plus cynique, a fait son choix : le MSM doit s?allier au Parti travailliste, faute de quoi il risque la marginalisation. Anerood Jugnauth peut être président de la République et continuer à penser en papa de Pravind?
Le calcul du MSM est logique. L?alliance avec le MMM n?a d?intérêt que si elle peut servir l?ambition de Pravind Jugnauth d?être Premier ministre. Si cette perspective devait s?estomper, si le parti devait prendre, en outre, le risque de se faire laminer aux prochaines législatives, il vaut mieux encore préserver l?essentiel, quitte à sacrifier, dans l?immédiat, l?ambition personnelle. C?est ce qui pousse le MSM dans les bras ouverts de Navin Ramgoolam.
Un renversement d?alliance est d?autant plus probable qu?un discours politique critique à l?égard des actions du Premier ministre s?exprime avec de plus en plus de véhémence au sein du MSM. Il a, à peu de choses près, la tonalité des diatribes du Parti travailliste à l?égard de Bérenger. Signe que le leader du MMM a perdu toute autorité morale, plusieurs membres de son parti, des ministres mêmes, tiennent à son égard des propos empruntés au vocabulaire de ses pires détracteurs.
La rupture psychologique au sein de l?alliance gouvernementale est survenue sans doute au moment où éclataient l?affaire MCB-NPF et les controverses sur l?ICAC. Le président de la République ? et peut-être tout autant l?ancien leader du MSM ? n?a pas apprécié les critiques de son Premier ministre à l?égard de son protégé Navin Beekarry. Il estime que la réaction de Bérenger est d?ordre épidermique. Au MMM, en guise de réplique, on laisse entendre que l?ancien Premier ministre a probablement de bonnes raisons de protéger ainsi le commissaire en chef de l?ICAC. Et que Navin Ramgoolam doit avoir les siennes pour se montrer aussi accommodant avec le président de la République, hier encore cible principale de ses attaques.
Voilà à quoi jouent ces jours-ci nos dirigeants politiques ! Pendant que le pays vacille, ils sont affairés à s?occuper d?eux-mêmes, à protéger leurs intérêts, à sauver leurs carrières. Le drame est que, si de nombreux citoyens n?attendent plus rien d?un régime qui a failli lamentablement à sa mission annoncée de redressement moral du pays, ils sont loin de penser que les travaillistes sont l?alternative souhaitée.
Désespérés et impuissants, les citoyens découvrent en somme que la nation est une agglomération construite sur des égouts. Les couvercles se sont soulevés et la pourriture des eaux usées de nos pratiques cachées nous monte au nez.
Ces temps-ci, toutes les bouches d?égout se sont ouvertes. Et nous suffoquons dans la pestilence de révélations qui dessinent un pays glauque, des politiciens pitoyables, une élite déchue.
Quand ça va mal chez les groupes humains, il ne faut pas chercher loin. Il faut regarder la tête. Cette nation désarticulée qui fait semblant de découvrir des travers, s?enfonce dans les marécages de sa déchéance du fait premier de l?anémie de son leadership. Le pays dérive parce qu?il n?a pas de capitaine. Il a un chef de chantier qui fait ce qu?il peut. Mais une nation a surtout besoin d?un leader, qui inspire, motive, montre la voie de l?effort et de l?honneur. Ce leader était annoncé, il n?est pas au rendez-vous, la nation s?est laissé gagner par ses démons guetteurs.
Ce mal-être qui s?empare d?un nombre grandissant de Mauriciens, relève de la pathologie de la déception. La nation a si longtemps désiré ces amants vertueux censés nous réconcilier avec une pratique de la politique indissociable de la morale.
Ce qu?elle découvre est éc?urant.
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