Publicité

Les yeux des petits riens

14 juillet 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● <B>Cela fait huit ans que vous photographiez Maurice, arrivez-vous toujours à porter ce regard neuf indispensable sur votre sujet? </B>

Sans aucun doute. La certitude tue la créativité. On peut avoir des convictions, mais il faut toujours avoir des doutes; car cela nous emmène à revoir les choses et à se repositionner sans arrêt sur ce qu?on fait et comment on le fait. C?est ce réveiller tous les matins et regarder avec de nouveaux yeux. C?est avec cette philosophie que je travaille. J?ai fait beaucoup de voyages à Maurice et, à chaque fois, c?est le même sentiment. Quand je descends à l?aéroport, c?est avec la même jubilation de se dire : ?je vais essayer de faire mieux que la dernière fois?. C?est comme ça? Le jour où je me dirais : ?je connais tout de ce pays?, ce jour-là j?arrête. Mais j?éprouve à chaque fois la même surprise. Je vous montrerai des images, que ce soit vers le Morne ou vers l?Est que je trouve géniales au moment où je les fais. Et deux mois plus tard, je reviens, je vais sur les mêmes lieux et je découvre autre chose. Je crois que c?est le lieu qui indique à l?artiste ce qu?il doit faire. Il reçoit un feed back. Il y a un moment où la communion se passe. Et cela va plus loin que le lieu seulement. Cette osmose se passe entre le lieu, la lumière, les valeurs que je véhicule, mon passé, mon histoire, mon éducation, les bruits, les odeurs. Je suis du Sénégal et ce qui caractérise ma manière de traiter l?image, c?est ma double culture.

● <B> Naître en Afrique, c?est voir les couleurs différemment ? </B>

C?est certain. Pour moi, la vie est en couleurs ? on peut faire du noir et blanc je ne le renie pas - mais la vie, c?est la couleur. Même quand je photographie des scènes qui sont, a priori, des scènes de désespoir, ce que je retiens c?est toujours l?espoir qui peut s?en dégager.

● <B>Toujours cette lueur même au plus profond du noir ? </B>

Toujours. C?est cela l?optimisme effréné de l?Africain. C?est pour cela que vous le voyez pouvoir rire au milieu de toutes ses douleurs. Ma culture et mon éducation me l?ont donné. Et quand je viens à Maurice, je retrouve dans les visages cette lueur d?espoir. Il n?y a pas une seule forme de beauté noble. Ce qui est beau est toujours noble. La beauté c?est la beauté.

● <B>On va quelquefois jusqu?à rechercher l?esthétique de la misère?</B>

Non, ce n?est pas ce que je cherche. C?est de dire que le beau n?est pas forcément lié à la perfection. C?est ça la différence. Le Prince Maurice n?est pas beau parce que c?est parfait. Il est beau parce qu?il a une âme, il y a ici une alchimie entre l?esprit, la matière et la lumière. C?est pour cela que se dégage cette sensation de beauté. Et ce sont les mêmes raisons qui font que je retrouve cette beauté à Rivière-Noire, par exemple, avec des pêcheurs qui reviennent de la mer. On est assis, ils servent le petit rhum, la lumière est douce, les gens sont accueillants et c?est parti ! J?oublie tout, je laisse mon appareil, je ne photographie même plus. Je profite? C?est génial. La beauté est d?abord humaine, avant de se matérialiser. C?est la première forme de beauté. C?est une chose qui a fait considérablement évoluer le métier de photographe. Quand j?ai démarré, il y avait des gens qui me disaient : ?Voilà la technique, il faut faire ça ou ça.? Après quand j?ai commencé, je me suis dit: au fait, il faut tout simplement ressentir. Et renvoyer ce que l?on ressent.

● <B> Une fois la technique maîtrisée, il faut se hâter de l?oublier?</B>

C?est vital. La technique, c?est juste des béquilles. La destination, c?est ce qu?on a envie de dire. C?est pour cela que j?ai un rapport fusionnel et passionnel avec Maurice?.

● <B>Vous y retrouvez des fragments de l?âme africaine ? </B>

Je retrouve à Maurice quelque chose qui ressemble à l?Afrique et spécifiquement les valeurs qui m?animent. C?est à dire une générosité, une simplicité, un rire qui me touchent beaucoup. Il y a ici, dans ce pays, la dimension d?un continent. Voir l?Inde et même plusieurs formes d?Inde. Un pays que je connais bien. Voir l?Europe, l?Afrique.

● <B>Au cours de son premier voyage à Maurice, Jean Marie Le Clézio sortant d?un taxi qui l?avait mené de Plaisance à Trou- aux-Biches avait dit : ?J?ai l?impression d?avoir traversé cinq continents??.</B>

Je le ressens très fort. Dans les lumières, dans les visages, dans les pratiques, dans la tolérance qui m?apparaît. Que tous les Mauriciens puissent aimer chacun leur culture, les préserver sans heurts et avec une certaine bonne intelligence, cela me touche beaucoup.

● <B> Vous vous doutez bien qu?en dessous de cette surface sereine gronde quelquefois des torrents?</B>

Bien sûr. Comme partout au monde. On trouve des harmonies dans certaines formes de turbulences. Pour qu?une culture tienne avec de nombreuses petites communautés, il y a un prix pour la préservation de chaque culture. Ce prix, c?est quelquefois une sorte d?enfermement de chaque communauté sur sa culture. Mais la culture mauricienne est l?assemblage de tout cela. Mais si les communautés se disaient : ?Pour être Mauricien, il faut que chacun abandonne sa culture pour n?épouser qu?une seule?, Maurice ne serait plus Maurice. Jamais je n?ai mangé un curry à Maurice qui avait le même goût ! Chaque famille a la recette de la maman, de la grand-mère et c?est d?une richesse incroyable.

● <B> L?âme mauricienne serait donc la somme de plusieurs enfermements? </B>

Non, pas du tout. Je parle avec humilité. Même si j?ai rencontré des centaines de Mauriciens à tous mes voyages, je ne crois pas avoir la légitimité de dire ce qu?est l?île Maurice. Mais vous m?en parlez et je vous réponds. Je vous parle de ce que je ressens. Et ces ressentis me font constater qu?ici, quoi qu?il se passe, cela se passe toujours dans le respect, dans l?intelligence du coeur. J?insiste beaucoup là-dessus, parce que c?est une chose que je ressens très fort quand je parle et que je regarde vivre les Mauriciens. Il y a des peuples qui se déchirent pour beaucoup moins ?

● <B> L?Afrique en offre une cruelle illustration?</B>

C?est ce que je voulais dire. Le Sénégal reste un peu une exception dans la mesure ou c?est un pays stable, mais presque tout le reste ça bouge beaucoup. Les gens revendiquent leurs différences. Un peu trop peut-être. Je reviens à l?image. La chose qui me fait rêver et qui m?anime c?est l?expression de ces peuples et de ces communautés. Sur mes photos quand j?arrive à saisir ces émotions je suis bouleversé. Il faut saisir la beauté de la scène, c?est cela que les gens vont retenir. Une photo est un trait d?union entre une personne et une image.

● <B>S?il vous fallait garder une image, une seule de Maurice, quel serait votre choix ? </B>

Un visage. Le slogan de la campagne publicitaire qui accompagne mes photos exprime exactement pour moi la destination Maurice : Ile Maurice, plus qu?un voyage : une rencontre. On a beaucoup échangé entre nous en se demandant au cours d?un brain storming : Qu?est-ce que c?est l?île Maurice? Très vite on a réalisé que la grandeur de ce pays réside dans sa population. Il n?y a rien à Maurice qui n?existe pas ailleurs. Sauf sa population. Vous vous rendez compte : un pays d?un million d?habitants et qui a la meilleure hôtellerie du monde ! C?est assez incroyable. Qui peut dire mieux ? Pas un grand pays développé ! On retient de Maurice un pays à dimension humaine. Il y a à Maurice un côté zénifiant je ne crois pas que le mot existe, mais c?est comme ça que je le sens. On se sent en paix ici. Il y a une vibration qui rend serein. En Europe on a tout, mais on est toujours inquiet.

● <B> L?inquiétude de l?avenir naît de cette incapacité à vivre le temps présent ? </B>

La publicité nous apprend qu?il faut toujours plus. La peur réelle vient du fait d?être entrain en permanence de vivre une projection du futur. On ne se contente plus d?être assuré, il faut se réassurer. Il faut tout organiser en fonction de demain, même le quotidien est une projection du futur. On ne sait plus ce qu?est l?instant. Il est toujours motivé par l?avenir. Toujours dans la prévision du lendemain. Alors que la dimension de la vie, c?est une succession de moments forts, c?est une succession d?instants présents, vécus intensément, qui entrouvre l?avenir. Il est difficile, pour un photographe, d?exprimer son attachement à un lieu par des mots. J?essaie, mais je ne sais pas si j?y arrive. La beauté de Maurice vient de ses contradictions, de ses fêlures. C?est pour cela qu?il n?est jamais monotone. Il y a une grande cohérence dans son côté disparate. C?est pour cela qu?on s?y attache sans trop savoir pourquoi.

● <B>Vous vivez, à Bordeaux, loin de la terre africaine, cette absence est lancinante ? </B>

J?habite dans le Périgord, pays du foie gras et du vin, le pays du bien vivre. Quand j?ai choisi d?être photographe, je me suis dit : ce n?est pas un métier, c?est un choix de vie. Après mes études, je suis devenu photographe simplement parce que je voulais montrer à mes amis en Afrique comment c?était beau là où je vivais en France! Il y a un lien entre l?intensité de l?émotion vécue et son expression par la photo. Plus je travaillais et plus je réduisais cet écart. Réussir une photo, c?est réussir à retranscrire une émotion, une passion. Et il n?y a pas de passion sans souffrance. Pour répondre à votre question, oui, c?est quelquefois difficile d?être loin de la terre africaine. Mais je compense ce manque et faisant beaucoup de voyages régulièrement pour entretenir cette flamme de vie. Dès que je commence à me sentir enfermé, il faut que je parte en Afrique. L?Afrique est présente dans ma vie et dans mon quotidien. Il ne se passe pas un jour sans que j?appelle au Sénégal par exemple et ce depuis 18 ans.

● <B>Après 18 ans, arrivez-vous enfin à la regarder avec recul cette Afrique qui ensorcelle tant d?âmes ? </B>

C?est aujourd?hui seulement que je me sens prêt à photographier l?Afrique. Avant non, je n?aurais pas saisi le sujet. Il y a des choses qui restaient tellement proches, tellement en moi que je ne les voyais pas. Les choses les plus proches du regard ne sont pas celles que l?on voit forcément le mieux. C?est comme ça. Il y a des choses qui se dessinent entre moi et le Sénégal . On ne peut pas, quand on est né au Sénégal, ne pas, à un moment donné, lui rendre ce qu?il vous a donné.

● <B>Vous parlez souvent de la ?flamme africaine?, un mystère pour ceux qui n?y ont jamais été? Vous l?avez décodé, ce mystère ? </B>

Difficile. Cette flamme se retrouve dans tous les pays et dans tous les instants d?Afrique. Quand j?arrive au Sénégal, j?aime prendre notre thé vert de Chine avec son rituel. Quand on prend le thé, on aurait jamais idée de dire : ?On prend le thé jusqu?à 4 heures?. On dit : ?Après la quatrième tasse je pars?. La mesure, c?est le nombre de tasses qu?on veut et non pas l?heure. Si les 4 tasses sont bues en dix minutes, c?est bien, si c?est dans 5 heures, c?est bien aussi. J?aime ces moments où le temps s?arrête et où on vit pour l?instant, comme si rien n?existait après. On se donne. C?est ça l?Afrique, c?est cela sa spécificité. En Europe, on s?économise?

● <B>On apprend à économiser et on finit par s?économiser?</B>

Eh oui? ! On est toujours en maîtrise, j?allais dire en représentation en Europe. Il faut donner, mais toujours maîtriser ce qu?on donne. En Afrique on donne tout. Vous voyez des gens qui ne savent pas ce qu?il vont manger demain et qui vivent le moment avec force. S?il y a des mimétismes que je voudrais avoir, ce sont ceux-là.

<I>?La beauté de Maurice vient de ses contradictions, de ses fêlures. C?est pour cela que ce pays n?est jamais monotone. Il y a une grande cohérence dans son côté disparate. C?est pour cela qu?on s?y attache sans trop savoir pourquoi.?

● <B>Le présent, l?avenir, mais aussi cette Afrique emprisonné par la recherche du passé qui mène quelquefois à un nationalisme exacerbé?</B>

On ne peut pas aimer un pays et ne vouloir voir que les bons côtés. C?est un pays avec des lacunes et des réussites. Et ce qui fait la richesse de ce pays fait aussi entrave à son développement. La perception de la gentillesse dans un cadre social et dans un cadre de travail n?a rien à voir. En Europe la gentillesse africaine est prise pour de la faiblesse et même pour de l?incompétence, pas pour une valeur. Le côté affectif et social a pu, à un moment, entraver l?avancée du pays. Quand on fait le métier que je fais c?est pour retranscrire les choses avec fidélité, mais on n? a pas toujours toutes les informations pour analyser. C?est pour cela que je préfère analyser sociologiquement que politiquement et économiquement. Pour répondre à votre question concernant le passé, je ne crois pas qu?il y a inadéquation entre passé et avenir. Mais si l?Afrique essaie de se développer en niant qui elle est et en se laissant submerger par la culture américaine, par exemple, elle est foutue.

● <B>Le centre du bouleversement est peut-être là : l?Occident veut imposer un modèle de développement aux Africains, alors que c?est un modèle qui ne correspond pas à leur réalité?</B>

Bien sûr que oui. Mais il ne faut pas aussi jeter tous les maux à la figure de l?Occident. On doit répondre de ses responsabilité face à ses décisions. On ne peut pas toujours blâmer l?autre, et partir faire un périple dans l?histoire pour blâmer l?autre. Il faut se dire que l?avenir est à nous, mais pas aux autres. Et cela n?occulte en rien la responsabilité des autres dans les malheurs de l?Afrique. Les torts sont partagés. Même si à priori rien ne me fait espérer, je reste convaincu que l?Afrique deviendra le centre. Regardez les couturiers, la mode, les designers, les sportifs, la musique, tout le monde va se ressourcer en Afrique. Moi, mon sens de la couleur, je sais que c?est de là qu?il vient.

?On trouve des harmonies dans certaines formes de turbulences.
Pour qu?une culture tienne avec de nombreuses petites communautés, il y a un prix. Ce prix, c?est quelquefois une sorte d?enfermement de chaque communauté sur sa culture. Et la culture mauricienne est l?assemblage de tout cela.?

● <B> L?Afrique sait ensemencer les créateurs ? </B>

Oui. Je suis de ceux qui croient que c?est la création qui mène le monde. Le matériel n?a jamais rien crée. C?est l?esprit créatif qui mène le monde et pas l?argent. Après les outils entrent en jeu, l?argent, les compétences, les disciplines. Mais au départ il y a la création. J?ai un ami peintre qui me dit toujours : ?Nous prenons nos rêves pour des réalités parce que nous croyons en la réalité de nos rêves?. C?est très juste. Je n?oublie jamais cette phrase. Quand un homme dit à une femme qu?elle est belle, moi je traduis cela dans la réalité. Voilà ce qu?est le photographe. Je matérialise la beauté. Je fixe le rêve.

● <B>Les rêves sont-ils faits pour être fixés ? </B>

Le rêve n?est pas une destination, c?est un chemin. C?est comme le bonheur.

● <B> Une de vos particularités, c?est de n?utiliser que de la lumière naturelle. Ce choix ne limite-t-il pas vos créations ? </B>

Très souvent la boîte à lumière est là pour essayer d?égaler la lumière naturelle, sans jamais l?égaler ! Le plus beau studio, c?est la nature. Il suffit seulement de savoir attendre la lumière qu?il faut. Mais c?est vrai que, là où un photographe prend une journée, moi, j?en prends trois ou quatre, parce que j?attends arriver la bonne lumière.

● <B>Vous travaillez beaucoup dans des lieux de luxe, par exemple là où nous sommes, cela ne conditionne-t-il pas votre regard sur le pays ? </B>

Je n?ai pas une vision du luxe. J?en ai une perception. Je m?explique. Le luxe est lié à ce que je ressens, pas à ce que je vois seulement. Rien ne différencie dix hôtels 5 étoiles. Si ce n?est ce qu?on y vit. Le luxe, c?est le moment où on arrive quelque part et qu?on s?approprie le lieu. On l?intègre. Le luxe, c?est l?évidence. Je rentre dans la chambre du Prince Maurice, je me pose et je suis bien et je ne sais plus si je suis dans une chambre au Prince Maurice. Je suis bien et mes émotions ne sont heurtées par rien. C?est cela l?émotion.

Et la description que je viens de vous donner fait que le luxe je le sens aussi bien ici qu?au bazar de Port-Louis avec l?émotion d?une rencontre, d?une odeur, de couleurs, de bruits, qui fait que tout d?un coup vous êtes rempli de joie et vous êtes chez vous. Voilà ce qu?est le luxe à mes yeux. Une harmonie.

Publicité