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Les vacanciers réunionnais débarquent à Maurice

30 mars 2005, 20:00

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Celui qui connaît les bons plans. Celui qui préfère le shopping au ski nautique. Nos voisins ne nous en tiennent pas pour autant rigueur. Au contraire, nos Créoles se comprennent. Maurice est pour le petit Réunionnais ce que la Méditerranée est pour le petit Français : la seule évasion abordable.

Tout est relatif. Quand l?Européen voit en Maurice une destination de rêve un peu hors de prix, le Réunionnais, lui, profite sur l?île Soeur de vacances à petits prix. Pour une fois que la comparaison du coût de la vie entre la métropole et la Réunion nous est favorable, il serait bête de se priver.

On les voit venir de loin, les cousins, à chaque période de petites ou grandes vacances. Ils ne ressemblent pas aux autres arrivants, ils sont souvent en groupe. A l?aéroport de Plaisance, ce n?est pas un taxi au prix indexé sur la mine du client qui réussira à les arnaquer. Le minibus, voire le mégabus, qui vient les chercher est conduit par un ami, presque un familier. C?est sans doute pour ça qu?on s?appelle ?cousins? entre Mauriciens et Réunionnais. Eux, ils disent ?Bourbonnais? un peu pour se moquer. Ça se remarque, le Mauricien aime bien blaguer sur le Réunionnais. Sacrée familiarité! Parfois c?est même un peu méchant : ?argent braguette?, ?chômeur fainéant?. Mais c?est les vacances, alors on ne relève pas.

Cette année, Pâques à Maurice a été un peu trop arrosé, pluies du matin, orages du midi et tempêtes du soir. Il fallait être bien malin pour coincer quelques rayons de soleil. En voisin, c?est vrai qu?on est habitué aux aléas des saisons humides. On ne rentre donc pas trop déçu.

Les vacances mauriciennes sont au petit Créole ce que la Méditerranée est à l?ouvrier français : la seule évasion abordable pour qui ne connaît pas les fins de mois faciles. Ce petit saut de mer est vieux comme le monde. Des générations l?ont entrepris. Si pour Pépé, c?était une fois dans sa vie ; pour nombre de voyageurs d?aujourd?hui, l?île Maurice réapparaît sur le calendrier tous les ans ou presque.

<B>Le ?chef? a tout prévu

L?avion affiche complet en période de vacances scolaires réunionnaises, de même que les deux bateaux qui assurent la traversée. La mer est d?autant plus populaire que les navires sont gros, ne tanguent pas trop, et, surtout, vendent le voyage à presque moitié prix. Départ le soir du Port, arrivée le lendemain matin à Port-Louis, la formule n?est guère contraignante. Le pied à terre, on respire un bon coup : ?ça y est, c?est les vacances?. On se fait conduire. ?Mieux vaut laisser la conduite à gauche à ceux qui connaissent?.

Il y a toujours un chef pour prendre le volant. Le chef a tout prévu. Il a trouvé les bungalows, il connaît des cuisinières et des femmes de ménage, si besoin. Pour les Maillot de l?Etang Saint-Louis le chef s?appelle Men: ?On l?appelle de la Réunion et il organise tout. Cette fois-ci, on est 23 et il nous a programmé une excursion par jour : île aux Cerfs, magasins de tee-shirts, Waterpark, Port-Louis, Jardin de Pamplemousse, etc. Tout compris, ça nous revient à 400 euros par personne pour dix jours?.

Les bungalows, obligés de s?enregistrer auprès des autorités depuis deux ans, offrent des prestations quasi professionnelles, comme de petits hôtels avec la pension en moins. La formule séduit les familles qui se sentiraient un peu gênées aux entournures dans le carcan doré des hôtels. Cependant, certains établissements savent s?adapter aux habitudes réunionnaises. Depuis une vingtaine d?années voire davantage, ils ont acquis une solide réputation de simplicité et d?efficacité, notamment dans les villes, à Quatre-Bornes ou à Curepipe.

Le client réunionnais de ses hôtels là n?insiste peut-être pas pour avoir les pieds dans l?eau et plusieurs serveurs à ses basques mais il a d?autres exigences qui, si elles sont insatisfaites, lui feront vite changer d?adresse. Il veut manger comme chez lui. ?On a changé d?hôtel pour aller à Flic-en-Flac c?est peut-être plus joli et plus moderne mais la nourriture, vraiment, ce n?est pas ça?, confie la famille Aragot de Saint-Pierre, rencontrée dans les allées d?une foire aux vêtements.

Pour cette seule raison, elle retournerait volontiers dans les étroites chambres de l?année dernière. ?Là-bas, ils font des caris comme à la ?Réunion?. Ce ?là-bas? désigne un établissement étonnant de couleurs dans le quartier populaire de La Louise, à la sortie de Quatre-Bornes : le Sikamifer. Calé au fond d?une impasse, l?hôtel se résume à deux blocs de béton sans la moindre recherche architecturale si ce n?est la décoration murale. Une piscine occupe la totalité de la cour intérieure, ce qui pourrait inciter quelques joyeux drilles à plonger dedans à partir du balcon qui dessert les chambres sur trois niveaux. Les pieds ballants, assis sur la corniche qui domine l?entrée, Tommy confirme: ?C?est trop bien ici, le premier jour ils nous ont servi un cari bichique?. ?Tous les jours on a nos plats préférés?, renchérissent ses deux camarades, Mélinda et Magalie.

<B>?La nourriture, c?est la base?

Le patron du Sikamifer, qui a ouvert son hôtel en 1996, mise pratiquement tout sur la clientèle réunionnaise et, à l?occasion, seychelloise. Aussi son cuistot s?est-il spécialisé sous les conseils d?un Réunionnais.

?C?est la base, la nourriture, c?est primordial ?, avoue le gérant Navin Isram. La semaine dernière, le Sikamifer débordait de sa clientèle 100 % réunionnaise. Serrés dans les trois salles de resto, les 180 convives faisaient résonner les murs aux accents créoles.

Ailleurs, il n?est pas rare, lorsqu?un groupe réunionnais est à table que quelques femmes demandent à se rendre en cuisine pour expliquer, geste à l?appui, qu?il y a cari et curry et que ce n?est pas comme ça qu?on fait revenir les oignons. ?Il ne faut pas comparer, ni juger. Chacun mène sa vie?, commente avec philosophie Louis Hoareau de Saint-Paul. Il n?empêche qu?il est bien content de retrouver son cari ?comme chez soi? entouré de bons copains.

?Tous les ans, on vient ici, confie Jean-François Fontaine vêtu du tee-shirt d?un club de foot de Saint-Denis et accompagné de deux dalons, Daniel et Fabrice Laravine. On s?en sort avec un petit budget de 300 euros par personne, il ne faut pas monter trop haut parce que parmi nous, il y a des gens qui n?ont pas de travail ou des érémistes?. Deux soirées dans la boîte de nuit de l?hôtel, deux excursions dans le pays et surtout beaucoup de shopping. Ils n?en demandent pas plus pour avoir envie de revenir l?année suivante.

Qui dit shopping dit bazar de Quatre-Bornes les jeudis et les dimanches. Il y fait chaud. On s?y bouscule. Les touristes y arrivent des quatre coins de l?île pour y trouver un vêtement défiant paraît-il toute concurrence en matière de rapport qualité-prix. Quatre-Bornes n?a pas le monopole de la foire textile mais sa fréquentation systématique a des allures de rite. ?Nous aimons bien les touristes réunionnais, affirme un vendeur de chemises. Ils sont nombreux, ils ont un bon pouvoir d?achat. En plus ils achètent en grande quantité?.

<B>La goyave de Maurice</B>

De fait, il est inconcevable de revenir de Maurice sans ramener ?un petit linge? pour tous ceux qui sont restés à la Réunion. Les habitudes ont changé sous les bâches des foires. On n?y marchande plus comme avant. ?Il y a une telle concurrence que ça ne sert à rien pour nous d?annoncer un prix élevé car le client a déjà pu se faire une idée sur les autres stands. Il serait en plus stupide de faire deux prix, un pour les Réunionnais et un pour les Mauriciens car, de toute façon, les Réunionnais entendent tout ce que l?on dit en créole mauricien. C?est presque la même langue?, dit une bazardière.

Sûr qu?au retour les bagages pèseront plus lourd. ?Je trouve que les prix augmentent d?année en année, mais c?est les vacances. On se laisse aller?, sourit une Saint-Joséphoise en haussant les épaules et en récupérant sa monnaie. C?est le syndrome de la ?goyave de Maurice?. Les vêtements de marque, contrefaits dans la plupart des cas, deviennent soudain à portée de bourse. C?est aussi là-bas que pour trois euros, on récupérera les CD vidéo des derniers films à l?affiche.

Avouons que lors de ces vacances de Pâques, le ?paradis du hors-taxe? l?a facilement emporté sur le ?paradis des loisirs? à cause du mauvais temps. Jusqu?à la dernière minute, jeudi dernier, dans le hall sous pression de l?aéroport de Plaisance, alors que les voyageurs s?entassaient et s?impatientaient à cause des contre-temps dus à l?alerte cyclonique, il fallait encore rappeler à cinq reprises les derniers clients du magasin duty-free pour qu?ils embarquent. L?avion a décollé en retard.

<B> ?Tout le monde est bienvenu? </B>

86 000 touristes parmi les 600 000 qui se rendent chaque année à Maurice sont Réunionnais. C?est le deuxième marché de provenance derrière la France métropolitaine. Pourtant le touriste réunionnais n?est pas à proprement parler celui haut de gamme que vise l?industrie hôtelière mauricienne. Maurice s?est toujours refusé à accueillir des vols charters et à baisser le prix de la très chère liaison aérienne entre nos deux îles pour décourager les baroudeurs sacs à dos et privilégier un tourisme à forte valeur ajoutée.

A moins de s?en donner les moyens financiers, le ?petit Réunionnais? qui se frotte à l?univers des grands hôtels en ressort souvent aigri pour avoir été plus ou moins chassé de la plage privatisée par un vigile. Heureusement ce sentiment d?être un malvenu, cette discrimination par l?argent, reste limité à quelques établissements. Partout ailleurs le Réunionnais se sent bien. Le sens de l?accueil mauricien n?est pas une légende.

?Tout le monde est bienvenu chez?, insiste Karl Mootoosamy, directeur de l?Office du tourisme de l?île Maurice Mauritius Promotion Tourism Authority (MTPA selon son sigle anglais). ?Les Réunionnais ont toujours accompagné le développement touristique de Maurice grâce à leur pouvoir d?achat?. Si la MTPA ne cesse de sensibiliser les marchés allemand, français, anglais, italien, chinois, américain, elle se penche régulièrement sur son voisin réunionnais. L?approche de séduction est quelque peu différente de par la particularité des visiteurs réunionnais qui peuvent débarquer à Maurice pour moins de 150 euros par bateau. Après quelques années d?hésitation, l?accroissement des liaisons maritimes a permis une reprise de l?affluence réunionnaise.

?Nous faisons la promotion d?une île joyeuse, explique Karl Mootoosamy. Le Réunionnais doit s?y sentir à l?aise. Grâce à ses euros par rapport à notre roupie dépréciée, il peut s?offrir beaucoup de choses. Pour le même prix qu?à la Réunion, il peut par exemple manger dans un cadre grandiose avec un service haut de gamme?.

60 % des Réunionnais trouvent des hébergements en dehors des hôtels. Ils vont dans les bungalows ou chez les particuliers. Sans leur en faire le reproche, sans les brusquer, la MTPA s?efforce d?amener les visiteurs réunionnais vers les nouvelles prestations que développe l?économie du tourisme. ?Entre 10 et 20 euros, vous pouvez vous offrir une heure dans un spa pour des massages décontractants. C?est cinq fois moins cher qu?en Europe. Ce nouveau concept du bien-être est très abordable pour vous.? Les Mauriciens ne manquent en tout cas pas d?imagination pour diversifier leurs attraits : les spas, les golfs, le tourisme vert, les activités nautiques, les rendez-vous culturels et religieux.

Les professionnels distinguent deux touristes réunionnais : celui qui est venu en groupe, soit avec des copains, soit avec son comité d?entreprise ou son club du troisième âge ; et celui dont les revenus lui permettent de se payer les beaux hôtels. Pour le premier qui passe entre 8 et 15 jours à Maurice, la MTPA envisage d?éditer un annuaire du shopping tant il est connu qu?il a prévu de faire ses courses vestimentaires sur les marchés mauriciens. Pour le second, l?offre s?oriente vers les cours séjours, ?les breaks pour décompresser?. Il est alors question de formules avantageuses (voyage et séjour) à l?occasion de la Saint-Valentin, de la fête des mères, de Noël, etc.

<B>Les paniers comparés</B>

Quelques hypermarchés mauriciens portent la même enseigne qu?à la Réunion, à savoir Jumbo Score. Ce qui offre un terrain favorable à une petite comparaison des prix. Sans prétendre en tirer des conclusions irréfutables, l?exercice apporte quelques enseignements fort intéressants. La conversion des roupies en euro est opérée en fonction du taux de change pratiqué au guichet le 12 mars dernier, c?est-à-dire 37 roupies pour 1 euro.

Penchons-nous d?abord sur les articles ?made in Mauritius? comparé à ceux produits à la Réunion.

La baguette de pain parisienne : 0,11? à Maurice, 0,75 ? à la Réunion, soit + 582 %

Le pack de 6 x 1,5l d?eau : 1,54 ? pour ?La Mauricienne?, 3,66 ? pour la ?Bagatelle?, soit + 138%

Le Coca-Cola (2l) : 0,65 ? à Maurice, 1,80 ? à la Réunion, soit + 177 %.

Les 4 yaourts Yoplait aux fruits : 0,97 ? à Maurice, 1,97 ? à la Réunion, soit + 103 %

Ce qui nous donne une moyenne de + 250 % (+139% sans compter le pain). Une différence qui s?explique par les bas coûts de production en vigueur à Maurice.

Passons aux produits importés de marque.

Le tube de 100 ml de dentifrice Signal anti-tartre : 2,08 ? à Maurice, 3,70 ? à la Réunion, soit + 78 %

Le flacon de 100 ml d?après-rasage Brut Instinct de Fabergé : 7,30 ? à Maurice, 5,77 ? à la Réunion, soit - 21%.

Les 2,5 kilos de riz Basmati : 1,31? à Maurice,4,48 ? à la Réunion, soit + 242 %.

La boîte de huit ?Vache qui rit? : 0,84? à Maurice, 1,45 ? à la Réunion, soit + 73 %.

Le kilo d?entrecôte de boeuf : 5,92? à Maurice (provenance du Brésil), 14,90 ? à la Réunion (provenance de Namibie) soit + 152 %.

Force est de constater qu?à quelques exceptions près, le commerçant, soumis à des coûts comparables de fret et de douane, applique une ?surprime? moyenne d?environ 100 % dans le panier réunionnais.

C?est la surprise de cette mini-étude. Les produits de la centrale d?achat sont mis à la disposition des Réunionnais à un prix 25 % moins cher qu?à Maurice. Lorsque le commerçant est libre de mener sa politique de tarification, il n?hésite pas à gonfler la note. Ce ne sont évidemment là que des vacanciers.

<B>Frank CELLIER</B> Quotidien de la Réunion

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