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Les raisons de la colère
A votre âge beaucoup d?hommes perdent la faculté de s?indigner. La lettre parue dans ?l?express? et portant votre signature, laisse entrevoir un homme en colère. Quand l?essentiel de la route parcourue est derrière soi, la colère devient-elle bonne conseillère ?
Si un homme perd la faculté de se mettre en colère, la question qui se pose est : est-il encore vivant ? Il ne faut pas que la vieillesse nous transforme en trous noirs, ces objets mystérieux où la gravitation est si extrême que même la lumière ne peut s?en échapper.
Vous vous êtes toujours tourné vers la lumière ?
Oui. L?indignation me dicte quelquefois un article même si je n?ai plus l?ardeur juvénile de mes 75 ans. L?indignation fait avancer. Juvenal disait : ?L?indignation fait mes vers?.
La justice traverse une période des plus sombres et on peut se demander quel est l?état d?âme d?un ancien chef juge, ministre de la Justice devant cet état de choses ?
Il est dommage, navrant qu?un homme, qu?un juge de la valeur d?un Bernard Sik Yuen soit victime de deux injustices consécutives et cumulatives. Il avait parfaitement raison et deux fois les juges lui ont donné tort.
Ce que vous affirmez est un jugement de valeur?
C?est un jugement dans lequel les juges se sont, selon moi, trompés. Mais je n?oublie pas, qu?en tant que chef juge, j?ai dû, moi aussi me tromper. Le malaise de la Cour suprême n?est que l?illustration d?un problème mondial qui est le questionnement sur l?avenir d?une espèce en voie de disparition : L?Homo Sapiens. Le danger pour les bipèdes sans plumes que nous sommes vient moins de la bombe atomique que d?un animal à quatre roues et sans plumes : l?automobile.
Vous lui accordez autant de pouvoirs de destruction ?
Regardez Port-Louis. C?est une ville où l?homme a été évincé par une machine cacophonique qui se pavane en excrétant des gaz délétères par leurs anus pointus. On est allé beaucoup trop loin dans la voie de la compromission. Les habitants de Sirius doivent nous prendre pour des gadgets fabriqués par des voitures pour faciliter leur déplacement. Il faudra bientôt nous réfugier au sommet du Morne comme jadis les marrons, pour garder notre liberté. A moins d?aller à Diego, volé par les hommes bleus et recelés par les Amerloques.
Qui sont ces hommes bleus ?
Je dis ?hommes bleus ? sur la foi d?un témoin sérieux : Jules César. Il avait constaté que tous les Anglais se peignaient en bleu. C?est écrit en toutes lettres
Si je vous disais que vous êtes un homme d?un autre temps, cela vous agacerait ?
(Long moment de silence) Il est bon pour un homme de ne pas se laisser enliser dans son propre temps. Il faut garder du recul.
Le terme ?Justice à deux vitesse? est entré dans le vocabulaire mauricien et paraît être accepté comme une évidence. Le terme vous paraît justifié ou exagéré ?
Dans votre formule, il y a un excès de vitesse. C?est exagéré de dire qu?il y a une justice à deux vitesses. Les choses ne sont pas aussi simples.
En 1977, alors que vous occupiez les fonctions de chef juge, vous déclariez que la seule vraie justice était la justice divine?
La justice des hommes est toujours imparfaite et c?est justement cela qui impose aux juges le dur devoir de faire comme les vétérans qui grogne, mais avancent toujours vers un idéal qu?ils n?atteindront jamais.
Vous avez toujours montré une certaine admiration pour les hommes courageux qui vont jusqu?au bout de leur convictions. Placez-vous Suttyhudeo Tengur dans cette catégorie d?hommes ?
Il n?est pas malin pour Tengur de piétiner l?Eglise quand elle est poignardée dans le dos par son allié : l?Etat. L?Etat a trahi.
Les relations entre l?Eglise et l?Etat vous inquiètent ?
Un témoin m?a dit un jour en cour, en parlant de quelqu?un : ?Moi, je suis bien avec lui : c?est lui qui n?est pas bien avec moi?? L?Etat veut être bien avec l?Eglise, mais elle veut se réserver le droit de faire du mal à l?Eglise. Les politiciens, avec leur flair infaillible pour le mauvais choix, ont même suggéré que l?Eglise donne priorité aux recalés. En d?autre termes, qu?elle bourre ses écoles de cancres. C?est un beau projet pour ?cancrifier? tout le pays. L?éducation est très malade et le restera. Tant que l?on n?aura pas compris que pour protéger les masses, il faut une élite. Le peuple n?a rien à espérer d?un million de braves gens aussi désarmés que lui. Ce qu?il lui faut, c?est une dizaine d?hommes et de femmes capables de l?inspirer et de le conduire. C?est pour ça que l?église devrait, selon moi, fonder une classe de surdoués. Plus que l?or et le pétrole, la matière grise reste la valeur plus précieuse pour un pays. Il faut donc veiller à la petite étincelle dans l?esprit de l?enfant surdoué pour la faire jaillir en une belle flamme claire.
On a pendant longtemps reproché à l?éducation d?être élitiste?
Justement. L?île Maurice a failli devenir un pays développé parce qu?elle possédait une institution férocement élitiste et donc profondément démocratique : la bourse d?Angleterre. Etaient concentrés dans deux classes explosives les meilleurs scientifiques et les meilleures littéraires du pays.
Démocratie et élitisme vont, pour vous, de pair ?
Bien sûr. La dictature peut se passer d?une élite, la démocratie non. En fait elle ne peut survivre que grâce à une élite. Une dictature peut se passer de cerveaux. Pas une démocratie. La bourse d?Angleterre fabriquait une élite. Demandez à Sir Marc David, par exemple, ce que les lauréats ont apporté à ce pays. Dans cette bourse d?Angleterre, le premier avait tout, et le deuxième rien. Mais il concentrait dans son âme une force explosive, une volonté de montrer aux autres et surtout à lui -même de quoi il était capable. Aujourd?hui ces hommes phares nous manquent cruellement.
Aujourd?hui les lauréats brillent moins ?
Ce n?est pas une mauvaise chose de donner plus de bourses. Il y a quelques décennies un garçon qui devenait lauréat savait qu?il faisait partie de l?élite et qu?il devait mériter de l?être. Il n?y a pas beaucoup de lueurs qui pourraient donner espoir à Maurice sur ce plan.
On connaît votre intransigeance sur tout ce qui touche à la corruption. Ce qui se passe avec l?Independent Commission against Corruption (ICAC) actuellement après le démantèlement de l?Economic Crime Office (ECO) vous semble-t-il relever d?une même logique ?
Démanteler l?ECO était une faute. Tripatouiller la Constitution pour démanteler l?ECO est un crime. Parce que, pour moi, on a déshonoré la Constitution.
Peut-on dire que la politique est non seulement entrée au prétoire mais y a élu domicile pour longtemps ?
Je préfère ne pas répondre à cette question.
Pourquoi ?
Parce que je ne suis pas trop sûr? J?espère que la justice, après avoir commis des fautes, prendra conscience de ses devoirs et essaiera d?être à la hauteur. Et ce n?est vraiment pas facile, je sais? Concernant l?ICAC, c?est à se demander si son impotence n?était pas programmée de manière à ce que fripouilles et compagnie puissent escroquer, détourner, tricher, frauder, voler en toute tranquillité. Cette loi sur l?ICAC est une des lois les plus stupides qui aient jamais été faites à Maurice. D?ailleurs personne n?y comprend plus rien. C?est une loi extrêmement mal faite.
On affirme pourtant qu?elle a été faite par des juristes de renom?
Je le redis : c?est une loi mal faite.
Vous avez été président de la commission d?enquête sur la drogue en 1986. Comment voyez-vous l?évolution de la lutte contre la drogue aujourd?hui ?
Je suis heureux et fier d?avoir présidé cette commission d?enquête. J?ai reçu plus de 300 menaces pendant que je siégeais. Mais j?ai foncé quand même. J?ai dénoncé 46 trafiquants mais la lutte contre la drogue doit être toujours recommencée. Il aurait fallu, tous les cinq ans, une commission comme celle de 1986 pour déceler les nouveaux trafiquants. Mais je crois qu?on a baissé les bras. Et à l?heure actuelle la drogue prolifère. Il y a des vendeurs de drogue à cent mètres de chez moi.
Vos propos, votre réflexion sont tellement distanciés que l?on peut se demander si vous vous sentez encore concerné par ce qui se passe à Maurice?
Oui, ça me concerne. C?est ce qui fait mon indignation.
Vous avez publié deux livres. Etes-vous toujours tenté par l?écriture ?
Je vais vous dire un secret. En 1994, j?avais écrit un roman. Quand Gaëtan Duval m?a métamorphosé en ministre malgré moi, j?ai rangé le manuscrit dans une armoire. Une secrétaire trop zélée l?a détruit avec d?autres papiers inutiles. Je l?ai recomposé et réécrit de mémoire. Je l?ai confié à un ami? qui l?a égaré ! Ce double escamotage m?a persuadé que les muses préféraient que mon roman reste secret. Je n?ai pas envie d?écrire encore. Le public manque trop de talent.
N?est-ce pas prétentieux d?affirmer une telle chose ?
Non. Un livre est un dialogue avec le public et pour que cela continue, il faut que les deux aient du talent.
Vous avez été souvent accusé par certains milieux politiques d?être trop proche de Gaëtan Duval quand vous étiez chef juge?
C?est ridicule. Je n?étais pas trop proche de lui et je me suis souvent montré très dur avec lui. C?était quelqu?un de grand talent dont je regrette la disparition, mais il fallait quelquefois se montrer sévère envers lui et je l?ai fait. Je regrette sa disparition parce que c?était justement un de ces hommes intelligents qui pouvait aider Maurice à aller plus loin. Il était rempli d?idées brillantes.
Vous trouvez la classe politique actuelle assez ?pâle?...
Si vous comparez le Hansard d?aujourd?hui à celui d?il y a 30 ou 40 ans, il y a une décadence effrayante. Je reviens à ce que je disais. Nous n?avons plus d?élite. Les basses époques ont fait du mot élite une insulte. Nous en payons tout simplement les conséquences. La dégradation est épouvantable. L?idée délirante des Form VI Schools va décapiter l?éducation.
Vous sentez-vous proche du combat que mène l?Eglise actuellement sur le plan de l?éducation ?
Dans ce combat, je suis un franc-tireur. Je me bats de mon côté. Sans liaison avec les autres.
Le combat du solitaire ?
Si vous voulez.
Être au sommet de la Justice, c?est choisir d?être seul ?
Il est bon que le chef juge se tienne loin de tout. De toutes les sphères d?influence.
Le judiciaire pratique-t-il toujours cette distance ?
Je demande un joker.
La justice se fait de plus en plus lente et on connaît l?adage : ?Justice delayed is justice denied??
Cela m?enrage. Il n?y a plus de justice vivante, il ne reste qu?une justice posthume. Quand une affaire prend dix ans avant un jugement, la justice est posthume, elle n?est plus vivante. C?est effrayant. Scandaleux. Quand j?étais chef juge j?ai essayé de demander l?aide des avoués et des avocats pour abréger les délais. Ils ne m?ont pas beaucoup aidé, je dois dire. Mais j?ai quand même réussi à réduire certains délais. Les affaires traînent parce qu?il y a une connivence générale. Je dois vous dire que j?ai quelquefois beaucoup plus de sympathie pour les récidivistes que pour certains avocats qui exercent actuellement. Ce corps de métier s?est vraiment dégradé. Mais il reste quelques jeunes qui promettent, heureusement? Je comprends parfaitement que le citoyen se sente lésé par la Justice. Quand on doit attendre dix ans pour un jugement, c?est intolérable.
Vous avez été ministre de la Justice dans un des gouvernements Jugnauth, êtes-vous heureux de ce court passage en politique ?
J?ai fait deux ou trois choses que je voulais faire. J?ai fait abolir la peine de mort, et rendu la loi sur la citoyenneté moins injuste. Je voulais aller plus loin mais je n?en ai pas eu le temps. Je voulais aussi accélérer les procédures en Cour suprême, mais je n?ai pas pu le faire, il y a eu des élections.
Vous savez sans doute que les Mauriciens qui veulent revenir au pays sont, de nouveau, soumis à des tracasseries?
Oui, je le sais. Je voulais justement compléter cette loi par d?autres dispositions qui auraient empêché cela, qui auraient donné aux fils de Mauriciens le droit d?être Mauricien. Pour répondre à votre question sur mon incursion en politique, je crois qu?un homme doit s?adapter à tout. S?adapter au climat de la Royal Air Force n?est pas moins difficile que de s?adapter à un conseil des ministres. C?est moins dangereux en tout cas.
L?ancien soldat de la RAF observe-t-il avec une attention particulière ce qui se passe dans le monde actuellement ?
La guerre en Irak a été déclarée, depuis le départ, sur une base frauduleuse. Il suffit de voir les déclarations de Bush et celles de Dominique de Villepin pour savoir où est la raison. Les armes de destruction massive, on le sait, c?était une blague. Et si on en trouve un jour, c?est sans doute parce que les Américains les auront importés en Irak. C?est grave que la première puissance mondiale soit si peu crédible. C?est dramatique pour le monde entier que ceux qui dirigent ce pays soient des imbéciles.
Voit-on une guerre avec d?autres yeux quand on a été soi-même soldat dans une guerre ?
Cela vous donne un éclairage sur ce qu?est une guerre. En 39-45, nous défendions des valeurs essentielles de civilisations contre des barbares. C?était exaltant.
Y a t-il des causes exaltantes pour lesquelles vous vous engageriez aujourd?hui ?
Oui. En premier lieu, la défense de l?Afrique contre l?injustice, les guerres tribales, le sida. Le sort de l?Afrique me touche. Et je me sens Africain. Il y a sur ce continent une partie de moi.
Vous avez toujours affirmé vos croyances religieuses? Là aussi vous n?avez pas baissé les bras?
Charles Péguy disait : ?J?ai été un petit garçon sérieux qui croyait tout ce qu?il y avait dans la grammaire et dans le catéchisme.? Pour le catéchisme, je suis comme Péguy ; pour la grammaire, je me donne la permission d?être hérétique. Une foi abstraite est une chimère. Ma foi est ancrée dans une réalité qui me fait observer certains principes et poser certains actes. C?est ça une foi concrète.
Croire pourrait-il être une forme de naïveté ?
Non, c?est une preuve d?intelligence. Soit on croit, soit on assume et on croit que l?hydrogène est intelligente dans la mesure où tout s?est développé à partir de l?hydrogène?
C?est pas un peu radical ?
Non pas du tout. Il y a un ensemble d?indices convergents qui permettent de croire que la foi est basée sur la raison. Si Dieu n?existe pas, tout est possible. Je suis d?accord avec Dostoïevski. Même Jean-Paul Sartre, sans le vouloir, a donné une preuve de l?existence de Dieu par l?absurde. Lorsqu?il arrive à la conclusion que le monde est en trop, ne devrait pas exister, le fait même que ce monde existe lui fait démontrer que Dieu existe. Il est arrivé malgré lui à cette conclusion.
Avez-vous déjà rencontré ce qu?on appelle communément le bonheur ?
Oui. Dans ma famille. Le bonheur est avec les gens qu?on aime.
?Démanteler l?ECO était une faute. Tripatouiller la Constitution pour démanteler l?ECO est un crime. Pour moi, on a déshonoré la Constitution.?
?Cette loi sur l?ICAC est une des lois les plus stupides qui aient jamais été faites à Maurice. D?ailleurs personne n?y comprend plus rien.?
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