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Les ides de mars

4 avril 2007, 00:00

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La dernière semaine de mars a vu la publication d’une floraison de chiffres, tant au plan de l’économie que de l’entreprise. Aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, les marchés réagissent fortement à des données économiques nouvelles. Chez nous, elles sont accueillies dans la quasi-indifférence, n’ayant pas la même résonance médiatique que les décibels d’un haut-parleur. Quand la culture économique est d’un niveau si bas, même la meilleure communication ne pourra faire accepter aux gens des réformes difficiles.

En même temps que sont sortis les comptes financiers de nombreuses compagnies cotées en bourse, le Bureau central des statistiques vient de rendre publics de nouveaux indicateurs des comptes nationaux annuels et trimestriels, du marché du travail, de l’indice de la production industrielle, de l’indice des prix à la manufacture et des indices des prix à l’exportation et à l’importation. Lorsqu’on déchiffre tout cela, on constate que les entreprises restent très profitables, mais ont largement bénéficié des hausses de prix.

L’économie, ou plus précisément le secteur de la production, va bien, mais c’est l’état qui va mal sous le fardeau de la dette du secteur public. Celle-ci a certes décliné à 64,7 % du produit intérieur brut (PIB) à décembre 2006, contre 68,3 % à décembre 2005, mais elle s’est accrue à Rs 133 milliards.

Au vu de ce montant colossal, le gouvernement serait tenté de déprécier la dette publique par l’inflation. A preuve, les taux de rendement des bons du Trésor ont tombé sensiblement ces dernières semaines malgré la perspective que l’inflation mesurée par l’indice des prix à la consommation s’achemine vers les 10 % pour l’année 2006/07. Le pire est que les entreprises privées profitent aussi de l’inflation : elles s’endettent sous prétexte de pouvoir rembourser leurs emprunts en augmentant leurs prix de vente.

Dans un contexte de forte inflation, le profit devient illusoire, sinon insoutenable à long terme. Les entreprises qui ont stimulé leur production à raison de l’inflation seront en difficulté dès que celle-ci lâche pied.

Or, pour peu que la Banque de Maurice n’assouplisse pas sa politique monétaire mais laisse la roupie s’apprécier, l’inflation prendra la pente descendante durant l’année 2007/08. S’engagera alors un processus d’assainissement inévitable pour ces entreprises, mais nécessaire au bon fonctionnement de l’économie.

L’année 2006 a vu une forte hausse de la production nationale, de l’ordre de 12% en termes monétaires. Mais l’effet prix mesuré par le déflateur du PIB est conséquent, soit 6,7 %, avec pour résultat que la croissance économique revient à 5%, une performance certes meilleure que l’estimation de décembre (4,7 %).

Si les profits des grands groupes hôteliers sont remarquables, il demeure que le secteur touristique a bénéficié d’une hausse de prix de 20 %, d’où une croissance réelle de seulement 3,5 %. De même, la zone franche a renoué avec une croissance positive de 4,6% (au lieu des 3 % prévus en décembre), mais sur le dos d’une inflation de 8,1 %.

L’indice des prix à l’exportation des articles de l’habillement a grimpé de 8 % au second semestre de 2006 par rapport à celui de 2005. C’est à ce même taux que s’est dépréciée la roupie vis-à-vis du dollar du 1er juillet au 31 décembre 2006. Et c’est précisément aux troisième et quatrième trimestres que la zone franche a connu les plus forts taux de croissance réelle, soit 6,2 % et 9,4 % respectivement, contre moins de 1,5 % aux trimestres précédents.

Toutefois, étant donné la stabilité de la roupie durant le premier semestre de 2006 (une dépréciation d’à peine 0,7 %), on peut douter des bienfaits d’une dépréciation monétaire rien que pour les acteurs textiles et hôteliers. En effet, les termes de l’échange, qui expriment le rapport entre l’indice global des prix à l’exportation et celui à l’importation, ont évolué au détriment de Maurice au cours du second semestre de 2006, passant de 85 au deuxième trimestre à 81 au troisième trimestre et à 80 au quatrième trimestre. La dépréciation accélérée de la roupie a rendu notre économie moins compétitive dans ses échanges commerciaux avec l’extérieur !

Il en est de même pour le commerce intérieur, malmené par la hausse de 13% de l’indice global des prix à l’importation au second semestre de 2006 par rapport à celui de 2005. Ainsi, le secteur de la distribution a connu une récession au troisième trimestre (-1,3 %) et au quatrième trimestre (-0,8 %) par rapport à la période correspondante de 2005.

La manufacture locale (hors zone franche) en est aussi affectée même si, après une stagnation (0 %) en 2005, elle a enregistré une croissance miraculeuse de 4,1 % en 2006. Sans doute mettrait-on cela sur l’activité des petites et moyennes entreprises : les établissements à moins de dix employés ont créé 5 900 emplois, bien plus que les grands établissements (2 900 emplois). Ce qui a davantage fait baisser le taux de chômage à 9,1 %.

Cependant, l’industrie locale opère dans un environnement inflationniste, comme en témoigne la hausse de 10,7 % de l’indice des prix à la manufacture pour l’année se terminant au troisième trimestre de 2006. Si la dépréciation de la roupie n’a pas pénalisé la production de l’industrie alimentaire, en revanche d’importants secteurs ont enregistré une croissance négative : -22,2 % pour la métallurgie, -21,5 % pour le textile, -20,9 % pour l’habillement, -6 % pour l’édition et l’imprimerie, et -3,5 % pour les produits chimiques.

Le fait est que notre économie évolue vers les services : le secteur tertiaire représente 84 % de la croissance du PIB, ayant contribué 4,2 points de pourcentage au 5 % de croissance en 2006. Contrairement aux idées reçues, notre panier de biens et services utilisé pour calculer l’indice des prix à la consommation est tellement biaisé vers les produits alimentaires et industriels qu’il faudra effectivement le revoir en fonction de nos structures de production.

En 2007, l’économie croîtra au même taux de 5 % qui sera, cette fois, supérieur au déflateur du PIB. Même le déflateur de l’impôt net des subventions chutera de 9,1 % à 2,5 %...

Et comme la croissance réelle de la consommation globale fléchira à 4,7 %, pour la première fois depuis 2002, l’île Maurice produira davantage qu’elle ne consommera.

César fut assassiné aux ides de mars. La populace l’avait prévenu, mais il ne l’écoutait pas. Reste que si les gouvernants avaient suivi les conseils de Cicéron d’équilibrer le budget de l’état, l’inflation n’aurait pas causé la chute de l’Empire romain. Qu’il joue à César ou à Cicéron, il faudra rendre au gouvernement mauricien ce qui lui appartient.

<B>Eric Ng PING CHEUN</B>

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