Publicité

Les guérisseuses ont la cote

7 novembre 2004, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Quand on n?est pas très mystique, quand on a l?esprit cartésien, on n?y croit pas du tout. On se dit que tous ces rites censés vous guérir ne sont que des fariboles. On a envie de dire que ceux qui ont recours aux guérisseurs sont des désespérés qui ont besoin de croire en n?importe quoi. Quoique? si ces pratiques existent depuis des millénaires dans toutes les cultures, si elles attirent autant de gens, riches et pauvres, éduqués et analphabètes, c?est sans doute que ça marche ? Face à la science des « passe-passe », on reste pourtant perplexe. Mais pour ceux qui y croient, c?est sans doute l?affaire des dieux, des esprits, des mystères, des croyances, des rites.

Ce n?est pas Kala Sourma, tirer freser, de la Cité Martial qui nous dira le contraire. C?est un personnage charismatique qui ne quitte pas d?une semelle son vieux panier, doublé d?un deu-xième dans lequel il y a de l?ail, des bougies et d?autres objets hétéroclites. Ses exploits thérapeutiques ? Il y en aurait plusieurs si l?on croit ce qu?elle dit, et surtout tous les témoignages des gens de son quartier. « Mo poz lamen lor zot e zot bien. Enn lavenn koinse, enn douler miskiler, enn maladi lapo, lipie foule, ledan voler, konvilsion, dart? Mo soign tou, enfin pa par moi me par lord sa ki gran la », explique-t-elle.

<B>Un secret gardé jalousement</B>

Elle aurait eu ce don à l?âge de 17 ans. Son premier enfant souffrait de tambave et ses visites à l?hôpital n?y changeaient rien. Son cas empirait.

« Enn zour mo gaign enn vizion, enn lavwa dir moi to kapav geri to zanfan to mem. » La jeune mère n?en fait pas cas à ce moment-là. Puis, elle fait le même rêve un autre soir. « Mo trouv enn tant aparete apre enn lavwa dir moi fer tel zafer, tel zafer, to zanfan pou bien. »

Prête à tout pour sauver son enfant, Kala Sourma tente alors l?expérience? et son enfant guérit. Par la suite elle a d?autres visions, apprend d?autres mots secrets qu?elle prononce quand les gens de son entourage tombent malades. Aujourd?hui, à 68 ans, les gens défilent chez elle comme chez le médecin. Il y a des bancs, certains se mettent sur les marches des escaliers et se disputent leur tour comme à l?hôpital.

Là où ses dons sont encore plus auréolés de crédit, c?est lorsque le médecin classique dit qu?on ne peut rien faire contre un handicap. Qu?à cela ne tienne, les massages et les rites pratiqués par la kala ont vite raison du handicap. Pour évaluer le succès de ces thérapies, il n?y a que des anecdotes, des témoignages : « 100 % la dan mem.

Ena boukou medsin dan la main gran di-moun », affirme un père qui y a emmené sa petite Soomaya.

Avons-nous affaire à de la magie ? En tout cas, c?est une médecine qui s?inscrit dans la spiritualité, et veut soigner la personne dans son intégralité. Elle se préoccupe du physique, mais prend aussi une dimension morale et sociale. Ceux qui font appel à elle sont persuadés qu?elle a beaucoup de pouvoirs. La rebouteuse est incollable sur les vertus thérapeutiques des plantes.

« Kan mo ti tipti, mo ti kontan res avek gran dimounn, mo ti ekoute zot zistoir, zot aprann moi ki ete enn Jean-Robert, ene persicure? »

Son secret ? Il est jalousement gardé. « Kit foi kan li pre pou mot, li pou donn a enn so zanfan. Ti ena enn madam ki ti fer sa. » À ce propos, la kala a une réponse tranchée : « Monn gaign enn don me panne dire moi ki mo bizin transmet li. Pas kapav donn sa tou dimounn de toute fason. Bann zenn zordi pena ase lafoi. Me sa don là, li kapave envole, kit moi. Pas kapav predir narien ».

Une chose est sûre, la kala n?est pas une marchande de bonheur. Pas de plaque devant sa porte, pas de description de ses exploits thérapeutiques. Elle n?impose pas de tarif. « Se ki envi donn moi enn ti kass, zot donn moi me mo pas dimann narien, sinon mo ti pou fini vine enn milioner. » Les gens lui donnent surtout des bougies qu?elle dépose dans les églises, des fruits, du chocolat, d?autres prient pour elle? Entre le réel et l?imaginaire, ce n?est pas nous qui nous prononcerons.

Chez « madame Samiel » à la Cité Père Laval, on fait la queue le mardi et le vendredi, pour consulter. Au bout de l?attente : la certitude d?aller mieux parce « dimounn dir li fer mirak ». Cette vieille dame, dont le visage craquelé de rides laisse entrevoir ses 70 ans, vous intrigue par son regard perdu. Le dos courbé sous le fardeau de l?âge, accroupie dans un coin sous un abri en tôle, elle vit quasiment dans le silence, car elle est sourde. On a eu du mal à lui expliquer le but de notre visite. C?est une famille de Montagne-Longue qui est venue nous sauver la mise et nous montre de visu une autre facette de cette bonne femme.

Les Vencatasamy sont arrivés avec leur bébé. « Kan nou ti vinn per Laval enn foi nou ti trouve lake isi. Nous dimann dimounn, zot dire nous li tire freser, douler, li mark dart, tambav. » À Montagne-Longue, on parle également de madame Samiel. Elle s?est fait une réputation chez les guérisseurs. « Nou zanfan troi moi gaigne tambave, sa pe larzi e noune dire less nou vinn la, sa pas kout nanrien nou sey sa metod la. Boukou dimounn dire sa marse », explique la mère.

Joignant les gestes à la parole, ils expliquent à la vieille que Cezhyen a le tambave. Madame Samiel sort alors de son mutisme, enlève son fichu et demande : « Ounn amenn zegui ? » Non. Mais pas de panique, les marchands de fleurs vendent aussi des aiguilles. Aiguille numéro 1, s?il vous plaît. La guérisseuse montre à la mère comment tenir l?enfant et commence des tours de passe avec l?aiguille sur le visage et le corps.

<B>Suivre à la lettre les instructions</B>

Les Vencatasamy reprennent la route avec quelques consignes. « Bizin revini ankor kat foi. Alle dan bazar aste boileau. Bouilli li ek baigne ti baba la are li a sak foi ki ou sorti ici. Garde zegui ar ou me pas rant dans lakaz ar li. Pik li dans enn pie, kan ou revini amenn sa même zegui la. » Ils suivront à la lettre ses instructions, on n?est jamais assez prudent. L?aiguille est censée se rouiller, se désagréger en même temps que la maladie. Certains vous disent que l?arbre dans lequel on la pique, meurt aussi. Mais il faut voir pour croire, vous diront les esprits cartésiens.

Des kala Sourma, des madame Samiel, il y en a pas mal, surtout dans les villages du pays : à Roche-Bois, à Plaine-Verte, Moka, Grand-Gaube? Si vous allez par exemple, à Roche-Bois un jeudi et que vous demandez où habite Fanfan, on risque de vous balancer : « Li pa konsilte zordi ». Tout le monde connaît les guérisseurs, mais avec la modernisation, ils disparaissent peu à peu. Les secrets des ancêtres seront-ils transmis à la nouvelle génération ? Déjà qu?on a parfois du mal à assimiler les progrès scientifiques, la médecine populaire déroute. Il s?agit finalement d?une manière de vivre et de concevoir le monde. Seuls les initiés n?ont pas de doutes.

<B>La « guéguerre » entre médecine moderne et médecine traditionnelle</B>

Les guérisseurs pâtissent souvent d?une mauvaise image, et leurs rites sont discrédités par les scientifiques. L?efficacité de ces thérapies reste vague, car il n?y a pas d?études qui sont réalisées, et aucun suivi n?est effectué sur le terrain.

Randhir Buguth, président de la Mauritius Dental Association, considère la pratique « pez ledan voler » comme étant folklorique. « Il n?y a aucune explication médicale sur cette pratique. Certains enfants ont ce qu?on appelle des perles de maille, des dents mal formées dans la gencive, mais avec le temps, ça passe. » Il évoque également des kystes qui ressemblent à des dents et qui se résorbent avec le temps. « S?il y a une enflure, si ces problèmes ont une répercussion sur l?état général de l?enfant, s?il a des vomissements, de la température, c?est normal. » Il conseille plutôt aux parents de faire appel aux conseils éclairés d?un médecin.

La pédiatre Cham Seem a préféré ne pas émettre d?avis sur le sujet « mark tambav ». Pour elle, les bébés ont différents types de boutons et de rougeurs et il faudrait savoir ce que les guérisseuses appellent réellement tambave. Le docteur Comalchandra Radhakeessoon, directeur d?un centre ayurvédique, ne mâche pas ses mots : « Ce sont des blind beliefs liés à des coutumes anciennes, mais d?un point de vue médical, ça n?a aucune valeur médicale ». Selon un autre médecin qui a voulu garder l?anonymat, ces guérisseurs ont du crédit parce qu?ils « soignent » des petits désordres qui finissent, de toute façon, par disparaître d?eux-mêmes.

Publicité