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Les Fâcheux

17 novembre 2006, 00:00

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De toutes les catastrophes qui menacent le genre humain, le casse-pieds congénital est de loin le plus redoutable. Auprès de lui, la marabunta, l?invasion de sauterelles, les tsunamis, l?explosion du Krakatoa, le cyclone Carol, la peste bubonique et le dernier budget sont des affections bénignes, guérissables au panadol.

Prenons, tout d?abord, pour parler mauricien, la cuscute de salon. C?est le blond ventripotent qui se trouve auprès du bar, preuve vivante, sur un air de Bécaud que l?importun, ça s?arrose, l?importun. Pas de chance, camarade: il vous a repéré ! Fendant la foule, guidé par son bide chercheur, il tire une bordée dans votre direction, utilisant la tangente chaloupée préconisée par le comité Haddock sur une ligne brisée, comme disent les procès-verbaux d?arpentage.

Voyant s?approcher l?inévitable persécuteur, l?envie vous prend de mettre vos bras en croix devant l?imposant bahut TFP qui orne la pièce et de lui adresser cette supplique : ?Craze moi l?armoire!? Mais c?est trop tard, il vous a rejoint, ce tailleur de bavette intarissable. Sa spécialité, ce sont les histoires drôles qu?il enfile les unes après les autres. Pendant qu?il égrène Marius et Olive, Toto et sa tantine, d?affectueux postillons vous humectent les bajoues et vous pensez que si vous teniez les rênes du Turf Club, vous l?auriez engagé pour faire croître le gazon rien qu?en parlant, quitte à afficher piste lourde avant la première.

Vous esquissez un repli stratégique mais c?est à croire qu?il a été torero dans une vie antérieure. Faisant tournoyer une muleta imaginaire il vous propulse habilement vers un coin de la salle où, voyant votre attention lui échapper, il tire de sa panoplie offensive des éléments de jiu-jitsu, la main tendue à plat, et décoche des atémis paralysants qui vous meurtrissent les côtes, le grand côlon maboul, le duo des nonnes, le lapin dix, le sexus polaire et la bedaine, comme si vous étiez l?abdominal homme des neiges. Heureusement que la maîtresse de maison, qui a suivi le manège, vous sauve in extremis avant que vous ne glissiez tout contusionné sur le tatami.

Un autre expert en monologues, adhésif comme un sparadrap, c?est celui qui décrit ses maladies. Pas un virus itinérant ne l?épargne. Il a eu la varicelle prénatale et il capterait une grossesse nerveuse posthume qu?on n?en serait pas autrement étonné. Il y a gros à parier qu?en feuilletant un dictionnaire médical, on lui trouverait tous les maux de l?alphabet, de A à Z, allant de l?arthrite au zona.

Il faut aussi compter avec les passionnés de pêche au moulinet, de films de guerre, de soap operas, de météo, de course à pieds, et de football. J?ai ainsi eu affaire à un fanatique inépuisable de Chelsea alors que tout le monde sait que j?ai toujours été pour Manchester United, sauf pendant une période creuse où j?avais coupé le bonjour à Ferguson en maintenant un ?pas de salaam, Alec? péremptoire.

Mais ils sévissent aussi à l?air libre. Un jour où vous avez cherché la solitude à bord d?un pédalo, débonnaire, gonflant vos mollets, le pied marin, la cheville ouvrière, vous entendez claquer une planche à voile et voilà que surgit le fléau des mers du sud Olaf la Boue. Il vous accompagne jusqu?aux récifs en vous hurlant mille amabilités, vous aspergeant copieusement, mouillant votre justaucorps balnéaire fraîchement extirpé de la naphtaline le matin même. Mais le ciel veille sur vous et une fausse manoeuvre le précipite au sein des flots comme la jeune Tarentine d?André Chénier vous libérant de ce raseur.

Ils sont innombrables de par le monde, ces urticaires ambulants. Un exemple glané dans mes lectures: vous êtes dans le Grand Nord, à des lieues de distance de toute présence humaine, entouré de neige à perte de vue, adossé à un remblai, une toile cirée sur les genoux, vous faites une patience. Tout à coup, une main vous tapote l?épaule et une voix dit : ?Pourquoi vous ne mettez pas le trois rouge sur le quatre noir??

Ils sont partout, les fâcheux.

VOLCY

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