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Les faux jumeaux

15 avril 2005, 00:00

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● Quand on regarde de loin cette Europe en proie à la résurgence de l?extrême droite, on se pose la question : l?histoire sert-elle à la mémoire, est?elle un apprentissage ou un simple accident ?

L?histoire ne sert à rien si on veut en faire un recueil de recettes pour savoir comment agir dans des cas qui se répètent. L?histoire est apprentissage dans ce sens qu?elle est un système de référence, d?orientation qui permet de mieux comprendre le présent et de préparer l?avenir. Mais l?histoire ne se répète pas. D?abord, parce que les situations ne sont jamais analogues. Même s?il y a un certain nombre de récurrences. Et qui font que certaines tendances, comme la montée de l?extrême droite, semblent se répéter. Bien sûr, le phénomène d?aujourd?hui n?est en rien comparable dans sa dimension. Nous n?en sommes pas à des régimes fascistes et totalitaires en Europe. Je ne sais même pas si ce qui s?exprime, en ce moment, avec Le Pen en France, Haider en Autriche, Berlusconi en Italie, veut faire installer des régimes totalitaires. Ce n?est pas dans leurs intentions, je crois. Quelque chose reste de la deuxième guerre mondiale : l?intangibilité des frontières. Personne, en Europe, ne veut ou n?a l?intention de changer des frontières?

● ?En Europe?? La précision vous semble nécessaire ?

Parce que, ailleurs, ce n?est pas pareil? Il y a la Chine, avec le Tibet, les incertitudes du Moyen-Orient où se posent des revendications territoriales. Il y a la Syrie et le Liban et puis les Etats-Unis sur l?Irak. L?Amérique a des aspirations hégémoniques, de conquêtes idéologiques et économiques. Ce n?est pas vraiment, à proprement parler, une domination d?extrême droite, mais quand j?entends certains officiels de l?administration Bush, je me pose des questions. Il y a de tels relents d?extrême droite dans leurs propos. Il y a quelque chose d?un peu analogue aujourd?hui avec ce que nos parents ont vécu dans les années 25 en Europe.

● Les conditions de cette renaissance de l?extrême droite vous semblent-t-elle claires ?

Oui, elles sont explicables. Explicables par la peur. Ou plus exactement par les peurs. Nous avons vécu toute la période de l?après-guerre jusqu?en 1989 dans ce système des deux grandes puissances qui maintenaient un équilibre, que certains appelaient de la terreur à cause de la bombe atomique notamment, qui faisait peur, mais dont la peur était connue, identifiable, donc maîtrisable. On espérait tous que les dirigeants du monde allaient être raisonnables en n?utilisant pas l?arme atomique. Ce qui s?est d?ailleurs passé. Les gens de ma génération ont vécu des temps difficiles, certes, mais au moins c?était clair. Il y avait un système de valeurs acceptées. Il y a eu Mai 68 qui a bouleversé un peu les choses, mais tout est retombé assez vite. Puis est arrivée la chute du Mur de Berlin. Soulagement général, mais en même temps, disparition d?une situation claire et l?arrivée des grandes incertitudes. L?arrivée du terrorisme, des grandes migrations de populations vers l?Europe. Tout cela a créé des réactions de xénophobie, plus ou moins violentes selon les pays. En tout cas, ce qui est sûr, c?est qu?il y a eu la naissance de la peur de l?autre, de l?étranger. D?autant plus qu?il s?agissait d?étrangers qui venaient de pays de plus en plus éloignés avec des différences culturelles considérables. J?ai enseigné pendant quelques années à l?université de Sarajevo et mes collègues, qui étaient de culture européenne, mais de confession musulmane, se sont, au moment des conflits, brusquement sentis proches des islamistes. Tout à coup, la religion, qui n?avait jamais joué aucun rôle dans ce pays, est devenue un élément identitaire fondamental !

● A vous écouter, on peut déduire que l?histoire n?a pas de sens. Que tout recommence comme si rien n?avait eu lieu avant?

Elle a un sens, quand même. D?abord ce n?est pas la première fois qu?il y a des flux migratoires entre les pays pauvres et riches. Et l?histoire nous montre aussi que cela finit toujours par une symbiose, une adaptation. Concernant l?extrême droite d?aujourd?hui, ce sont des hommes politiques qui ont envie du pouvoir et qui utilisent les peurs pour s?attirer des électeurs. Ils ont ce discours sécurisant, un peu fallacieux, trompeur, mais qui rassure certaines personnes. Ces hommes-là essaient de résoudre nos incertitudes et nos peurs. Quelquefois avec pas beaucoup d?intelligence, comme Le Pen en France. En Suisse, par exemple, notre principale peur, c?est l?Europe. Les Suisses ne veulent pas de cette Europe. Les résistances sont tellement fortes qu?on ne peut même pas commencer à discuter d?une adhésion.

● La participation de l?extrême droite au pouvoir en Suisse vous inquiète? ?

Non. Elle est cadrée. Et puis, vous savez la Suisse est un pays où le pouvoir est tellement décentralisé que cela empêche les extrêmes. Cela oblige la politique fédérale à se construire sur des compromis. Cela ralentit la machine, mais il y a aussi de bons côtés. Notre démocratie est la plus développée sur papier, mais la moins vécue par la population. Chez nous, quand il y a 40% de votes pour une élection, tout le monde est content.

● Vous sentez-vous Européen ?

Oui, mais je sais que les Suisses ne sont pas prêts. Pourtant, nous sommes au coeur du continent européen, et notre hésitation croît au fur et à mesure que l?Europe s?élargit. Il y a cette peur de perdre notre souveraineté. Puis il y a le porte-monnaie. Les Suisses ont un pouvoir d?achat un peu supérieur aux autres pays européens. Nous avons peur d?être submergés par les grands pays. Alors que les petits pays comme la Belgique, le Luxembourg ou le Liechtenstein, nous montrent le contraire. Mais le petit-bourgeois ou le paysan suisse ne se laisse pas convaincre par l?énorme appareil bureaucratique de Bruxelles.

● L?Europe est-elle vue comme une utopie par les Suisses ?

Non, elle est vue comme une machine dont on ne sait pas très bien à quoi elle sert et surtout à quoi elle servirait aux Suisses. Mais il faut quand même dire que l?opinion est profondément divisée. Au dernier vote, on était presque à 50/50. Il est intéressant de noter que les favorables sont ceux qui habitent les cantons frontaliers avec d?autres pays européens. Les Suisses francophones sont très favorables à l?Europe.

● La Suisse, on en a l?impression, porte encore en elle le poids de son attitude et de son rôle pendant la deuxième guerre mondiale?

Oui, c?est certain. Au fait, il n?y a pas longtemps qu?elle porte ce poids. Elle avait essayé de l?oublier, de s?endormir dessus jusqu?à ce qu?elle soit réveillée. Elle était convaincue qu?elle s?était bien débrouillée pendant la guerre, qu?elle avait sauvé ses institutions, maintenu la démocratie, haï les nazis. Bien sûr, nous avions fait quelques compromis parce que nous étions totalement encerclés par l?ennemi. Mais en gros, nous pensions, jusqu?à récemment, que nous avions été totalement respectables pendant la guerre. Brusquement, il y a dix ans, on est venu nous dire, progressivement, mais d?une manière extrêmement violente, que nous étions des collabos, des salauds, des complices de Hitler. Que nous avions refusé des réfugiés juifs, accaparé leur argent dans nos banques. Ces accusations ont provoqué un choc terrible, une crise morale et politique à l?échelon national. Les Suisses ne savaient plus à quoi s?en tenir. Ils voulaient savoir. C?est à ce moment que le gouvernement a mis sur pied une commission pour repasser en revue notre rôle et notre comportement pendant la guerre.

● Une sorte de commission ?Vérité et Réconciliation? comme celle mise en place par Nelson Mandela après le régime d?apartheid ?

Dans le même esprit. Après de longs travaux, nous sommes arrivés à la conclusion que les accusations étaient fortement exagérées, mais qu?elle reposaient quand même sur un certain nombre de vérités, de réalités qui n?ont pas été si honorables pour le peuple suisse.

● Connaît-on, aujourd?hui, le rôle exact des banquiers suisses pendant la guerre concernant les biens des familles juives ?

C?est surtout après la guerre qu?il y a eu des choses étranges, lorsqu?ils ne restituent pas aux ayants-droit juifs, les fonds qu?ils détenaient dans leurs caves. Beaucoup des descendants n?avaient plus les papiers nécessaires pour venir réclamer leur argent ou celui de leur parents. Imaginez un enfant dont les parents sont morts dans les fours crématoires d?Auschwitz et à qui on demande de montrer les papiers des parents pour avoir droit aux biens. Les banquiers n?ont fait aucun effort pour mettre en place une structure pour permettre à ces personnes de retrouver leurs biens. La plupart des Juifs allemands avaient déposé leur argent dans les grandes banques. Après une immense enquête, on a épluché tous les comptes et on a pu retracer bon nombre d?entre eux. Cette enquête a coûté un milliard de francs suisses et on a retrouvé 80 millions de francs?

● Pensez vous que ces violentes accusations ont été pour la Suisse ce choc salutaire lui permettant de mettre en lumière les ombres de son histoire ?

Je pense que oui, mais je ne représente pas l?opinion unanime des Suisses. A long terme, c?est salutaire. Ce travail de mémoire était nécessaire. Mais je crois qu?il se serait fait un jour ou l?autre. Là, nous l?avons fait dans la contrainte. Les deux Chambres, réunies, ont décidé, à l?unanimité - ce qui est rare en Suisse - que cette enquête devait avoir lieu et que les moyens financiers et juridiques nécessaires, allaient être mis à notre disposition. Nous avons eu accès à toutes les archives publiques et privées. Cela signifiait qu?il n?y avait plus de secrets bancaires ni de protection de données personnelles face à nos enquêteurs-chercheurs. Ce qui a demandé aussi de notre part un très grand degré de confidentialité. Nous avons vu des choses pas très reluisantes, par exemple, les relations des banques suisses avec le régime d?apartheid? Notre rapport a été soumis au gouvernement fédéral.

● Avec la résurgence de l?extrême droite, on a aussi noté, en Europe, un penchant nouveau pour le révisionnisme historique. Les deux sont phénomènes semblent inextricables?

Révisionnisme est un mot ambigu. C?est la négation des camps de concentration.

● Il faudrait plutôt dire cette ?réécriture de l?histoire? ?

Ce serait plus juste. Curieusement, chez nous, ce ne sont pas des gens de l?extrême droite qui nous ont fait le plus de difficultés, qui se sont opposés le plus à la conclusion de nos travaux. Une de nos conclusions, qui a choqué énormément, est que le gouvernement qui avait les pleins pouvoirs pendant la guerre, a été totalement absent des grands dossiers. Il s?en est désintéressé et a laissé faire les fonctionnaires. Alors qu?il s?agissait de questions hautement politiques. J?ai été choqué qu?un gouvernement se comporte de manière aussi irresponsable.

● La grande difficulté des peuples, n?est-ce pas souvent de trouver cet équilibre fragile entre la mémoire et l?avenir ?

Vous touchez là à un point fondamental concernant toutes les nations et leur histoire. C?est particulièrement vrai pour l?Ile Maurice. Cet équilibre entre le savoir historique et l?avenir est difficile. Le savoir historique n?est jamais innocent. Il est induit par des positions idéologiques, par une ambiance culturelle, par l?environnement de l?historien en recherche. Mais si l?historien est tant soit peu consciencieux, il doit proposer quand même une certaine image de la réalité. Le travail de recherche donne quelquefois des résultats qui sont, en quelque sorte, en contradiction avec la mémoire. Ce besoin de réconciliation entre l?histoire et la mémoire est nécessaire.

● Vous avez l?impression que la réalité historique joue quelquefois des tours à la mémoire ?

Ah oui, c?est certain ! Le savoir des historiens ne correspond pas toujours à la mémoire, et c?est normal. La mémoire ne retient que ce qu?elle veut retenir. Nous avons interrogé des témoins quelquefois qui nous donnaient des renseignements précis sur des faits qui ne correspondaient à rien. Ils avaient imaginé et cru voir. J?en ai fait l?expérience sur moi-même. J?ai vécu, très jeune, la guerre et j?ai des souvenirs précis des choses que j?ai vues. En remontant avec précision à ces événements, j?ai été obligé de me rendre compte que finalement, je n?avais jamais vu ces choses et que c?était ma mère qui me les avait racontées.

● Trouvez-vous que la mémoire mauricienne correspond à sa réalité historique ?

Je connais Maurice, mais pas assez. Votre mémoire correspond à votre réalité, mais sur l?esclavage, cette mémoire est celle des uns mais pas celle des autres. Cette mémoire n?est pas encore acceptée par la nation dans son ensemble. Le travail qui doit se faire à Maurice, c?est la réconciliation des mémoires divergentes. Ce sont les historiens qui doivent le faire en dehors de tout préjugé idéologique. Il faut qu?ils essaient de voir ce qui s?est réellement passé, et pourquoi. Il y a un travail à faire concernant la période de l?esclavage jusqu?à l?indépendance. C?est une belle tranche d?histoire, qui devrait être étudiée dans une certaine durée. Il faut voir les prolongements, partir d?avant l?esclavage et continuer jusqu?à après l?indépendance. Une chose me frappe aussi ici : il faudrait désenclaver l?histoire mauricienne. La replacer dans une histoire plus globale de la région et du monde. Maurice a joué un rôle non négligeable dans la construction des liens entre l?Inde et l?Europe. Cela se répète aujourd?hui. Cela m?intéresserait de venir suivre ce travail avec les historiens mauriciens, et les aider dans la mesure de mes moyens.

?Brusquement, il y a dix ans, on est venu nous dire, progressivement, mais d?une manière extrêmement violente, que nous étions des collabos, des salauds, des complices de Hitler?.

?C?est particulièrement vrai pour l?île Maurice. Cet équilibre entre le savoir historique et l?avenir est difficile. Le savoir historique n?est jamais innocent?.

?Votre mémoire correspond à votre réalité, mais sur l?esclavage, cette mémoire est celle des uns mais pas des autres. Cette mémoire n?est pas encore acceptée par la nation dans son ensemble?.

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