Publicité

Les dessous d?un désaveu

10 avril 2008, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La nouvelle a été confirmée hier. Les Moulins de la Concorde (LMLC) fournira au pays la quasi-totalité de ses besoins en farine pour 2008. Outre les 47 000 tonnes qui constituent les 50 % de l?appel d?offres (voir encadré), LMLC a confirmé la fourniture de 30 000 tonnes supplémentaires pour la période de juillet à décembre 2008. Avec les 20 000 tonnes importées de Turquie, c?est plus que les 94 000 tonnes de l?appel d?offres du 5 octobre 2007 (voir encadré) qui sont garanties.

Qu?est-ce qui s?est donc passé entre octobre 2007 et avril 2008 ? LMLC s?attendait, en octobre 2007, à obtenir le contrat pour l?approvisionnement en farine comme cela a été le cas durant des années. Cependant, le ministère du Commerce et la State Trading Corporation prenaient tout le monde à contre-pied en annonçant que le pays allait importer sa farine de Chine. Mi-décembre 2007, le Premier ministre annonce finalement que LMLC obtiendra 50 % de l?approvisionnement du pays pour 2008. En fin de compte, le pays aura déboursé plus d?argent pour la farine importée de Turquie par rapport au prix proposé par la minoterie mauricienne.

Initialement, il était question pour le ministre du Commerce, Rajesh Jeetah, «de faire le pays économiser Rs 500 millions». Finalement, il n?en a été rien. Au contraire, c?est de l?argent supplémentaire qui a été dépensé. À une question du député Suren Dayal le 8 avril dernier au Parlement, il reconnaissait «l?expérience» de LMLC relatif au dossier farine et confiait qu?il avait écrit à cette compagnie pour étudier «la possibilité d?un partenariat entre la STC et LMLC» sur la question du blé. «Ils (LMLC) ont beaucoup d?expérience dans le traitement du blé et la STC a la responsabilité de sécuriser l?approvisionnement», déclarait-il en ce sens.

Aujourd?hui, c?est un consensus qui se dessine. Le contrat revient à LMLC mais que de temps perdu à essayer de trouver des alternatives à une situation qui semblait relever de l?évidence. D?abord, dès qu?il a été question de faire venir de la farine de Chine, les compagnies maritimes avaient fait ressortir que les conteneurs de farine paient moins de fret, sont lourds et, par conséquent, diminuent la capacité des navires. D?autre part, le siège du fabricant, qui devait vendre la farine à Maurice, est à quelques centaines de kilomètres du port le plus proche. Dans de telles conditions, la durée de conservation de la farine se trouve amoindrie, sans compter les temps, non prévus, de transit et les éventuels retards.

Trompeuses économies</B>

À la STC, on a repris le même refrain claironné par le ministre du Commerce. Il s?agissait de faire le pays économiser de l?argent. Sauf que, dans toute cette histoire, l?impression demeure forte qu?il y a eu une précipitation à vendre la farine chinoise alors que les conditions objectives sur la qualité de cette farine et celles de son acheminement vers Maurice et le stockage n?ont pas été prises en compte.

Aujourd?hui à l?évidence, les positions affichées par le ministre du Commerce et la STC ont subi quelque part une désapprobation voire un désaveu au niveau du gouvernement. Il est vrai que la farine est une denrée sensible à Maurice, que les autorités publiques pouvaient difficilement se payer la liberté d?augmenter les prix, qu?il faut toujours essayer de trouver des alternatives pour alléger le fardeau des consommateurs. Toutefois parallèlement, il est encore plus vrai que des décisions hasardeuses reviennent plus chères au pays que des pratiques qui ont démontré leur efficacité.

Certains aiment nous rouler dans la farine. Sur plusieurs dossiers. D?où tiennent-ils cette liberté et ce pouvoir ?

<B>Sécurité alimentaire</B>

La farine est un produit périssable qui se détériore graduellement à partir de cinq semaines de stockage. Par contre, le blé peut être stocké dans des silos pendant des mois. L?existence d?une minoterie à Maurice avec LMLC permet donc la fabrication de farine fraîche. La consommation de farine est passée de 60 000 tonnes à quelque 100 000 par an entre 1988 et 2008. Pour la même période, le nombre de boulangeries est passé de 60 à 130. La minoterie locale est une garantie de sécurité alimentaire. C?est la question qui s?est posée avec la farine turque dont la qualité a été très critiquée par des boulangeries. La STC aurait ainsi eu à faire face à des problèmes logistiques et de stockage dans ce cas.

<B>Rappel des faits</B>

Le 5 octobre 2007, la «State Trading Corporation» (STC) lance l?appel d?offres pour l?approvisionnement du pays en farine. Selon la pratique établie depuis des années, cet un exercice annuel porte sur 50 % des 94 000 tonnes dont le pays a besoin. Si Les Moulins de la Concorde (LMLC) remporte l?appel d?offres, elle obtient le contrat en sus des autres 50 %. S?il y a une meilleure offre, la STC propose à LMLC les autres 50 % au prix du moins disant. LMLC a donc toujours assuré au moins 50 % des besoins du pays.

Le 26 octobre 2007, LMLC, en tant que seul soumissionnaire, remporte l?appel d?offres et s?attend à une lettre de confirmation de la STC. Au 12 novembre, date limite de la validité des offres, la STC informe LMLC qu?elle ne peut émettre la lettre d?intention (letter of intent). La STC explique à LMLC que, si elle accepte son offre, le prix de la farine subirait une hausse de 73 %. LMLC rétorque que la hausse ne serait que de 52 % car le prix du blé a augmenté de 80 % et le fret de 100 %. Les tractations commencent entre la STC, LMLC et le ministère du Commerce.

LMLC prévient qu?elle ne maintiendra son offre que jusqu?au 30 novembre. Le 27 novembre, la STC demande à LMLC de faire une proposition pour la fourniture de 10 000 tonnes de farine au plus tard le 28 novembre. Trois jours plus tard, le ministre du Commerce, Rajesh Jeetah, annonce que le pays va s?approvisionner pour la totalité de ses besoins en farine de Chine. Nouvelles séries de rencontres entre les différents protagonistes.

Finalement, le Premier ministre tranche : 50 % du contrat (47 000 tonnes) reviendront à LMLC. La livraison est prévue pour le 1er janvier 2008. À cette date, LMLC se plaint de n?avoir pas reçu de confirmation écrite de la STC. Finalement, 20 000 tonnes de farine turque arrivent au pays à la mi-janvier. Un accord aurait également été signé avec des fournisseurs chinois pour quelque 100 000 tonnes de farine. Le 9 janvier, LMLC reçoit finalement sa lettre de confirmation pour les 47 000 tonnes de l?année 2008. Le ministre du Commerce annonce enfin le 18 janvier une hausse de 30 % du prix de la farine.

Le ministre fait finalement volte-face sur l?importation de farine de Chine. Lors des travaux parlementaires du mardi 8 avril, le Premier ministre explique que la Chine aurait mis un embargo sur l?exportation de la farine. Hier, jeudi 10 avril, LMLC confirme qu?elle importera du blé pour fabriquer 30 000 tonnes de farine pour la période allant de juillet à décembre 2008.

QUESTIONS À

Gérard Boullé

«General Manager» Les Moulins de la Concorde Ltée

● Après des mois d?incertitudes et de tractations, comment se présentent les choses pour Les Moulins de la Concorde (LMLC) ?</B>

Après avoir été complètement écartés de la fourniture de farine au pays pour 2008, nous avons obtenu une confirmation de la State Trading Corporation (STC) pour une commande de 47 000 tonnes de farine, soit 50 % des besoins du pays. Comme à l?accoutumée, nous avons respecté nos engagements et nous fournissons quelque 3 900 tonnes chaque mois à la STC depuis janvier. Cela voulait malheureusement dire ne tourner qu?à 40 % à 45 % de nos capacités. Ce qui aurait inévitablement eu un effet négatif sur notre capacité réelle de travail. La STC nous a toutefois demandé de fournir 30 000 tonnes additionnelles au pays, ce que nous avons accepté le 10 avril.

● <B>La farine chinoise n?est pas arrivée. Par contre, on a eu droit à la farine turque. De votre expérience du secteur, quels enseignements tirez-vous en termes de sa qualité, du stockage et de la manutention en général ?</B>

Nous n?avons pas à commenter sur la qualité de la farine turque. Je peux cependant aujourd?hui affirmer que personne ne peut fournir une farine aussi fraîche que celle de LMLC. Nous stockons du blé pour produire de la farine fraîche en fonction de la demande du marché. Quant à la farine turque, il se sera écoulé entre deux à trois mois entre sa production et sa mise sur le marché. Inévitablement, cela a une incidence négative sur la qualité du produit. Le mécontentement des boulangers en est la preuve.

La qualité en souffre davantage lorsqu?on connaît les conditions d?acheminement jusqu?à Maurice. Par ailleurs, j?attire l?attention sur le fait que les sacs de farine de LMLC ont des étiquettes qui indiquent la date et l?heure de fabrication du produit. Ce qui nous permet en cas de doléances de vérifier dans nos laboratoires les données par rapport au type de farine distribuée. Pour la farine turque, il n?y a, par contre, que le mois de production.

● <B>Vous défendez votre produit. Ce qui est légitime?</B>

Non. LMLC produit une farine mauricienne. On peut aussi ajuster notre farine en fonction des attentes et des besoins du marché local. Il y a plusieurs types de blé : français, australien, argentin et américain. Nous, à LMLC, nous en faisons un mélange pour produire une farine adaptée à un meilleur type de farata et un meilleur type de pain.

● <B>Vous parlez d?une farine mauricienne. Est-ce aussi pour rappeler que vous êtes une entreprise mauricienne à ceux qui rêvent de briser l?emprise de certaines sociétés sur les marchés qu?ils occupent ?</B>

C?est en 1986 que l?État décida, sur les recommandations d?organismes des Nations unies, qu?il fallait construire une minoterie afin d?assurer l?approvisionnement de l?île en farine. Un appel d?offres devait être lancé en ce sens. Des trois projets soumis, celui de LMLC fut retenu après une étude effectuée par un cabinet d?experts étrangers. Cela fait 18 ans depuis que LMLC fournit le pays en farine. Des appels d?offres sont organisés chaque année par la STC pour 50 % des besoins du pays pour l?année calendaire. Si LMLC remporte l?appel d?offres, elle obtient 100 % du contrat. Par contre, si elle perd ces 50 %, l?autre 50 % lui est offert au prix du moins disant (lowest bidder). Aujourd?hui, nous produisons une farine fraîche avec de la valeur ajoutée locale. On a développé un savoir-faire qui est purement mauricien. Il est vrai aussi que nous avons un partenaire stratégique sud-africain qui opère plusieurs minoteries et qui nous garantit un apport technique conséquent.

● <B>Le consommateur peut-il être rassuré sur l?approvisionnement en farine pour le marché local ?</B>

Nous devrons en principe assurer 80 % des besoins du pays en 2008. Nous le ferons avec la même efficacité et la même constance dont nous avons fait preuve jusqu?ici. Je pense, qu?en 2009, les choses devraient reprendre leur cours normal. Nous avons toujours maintenu le dialogue avec le gouvernement, même si nous avons failli, à un moment, ne pas obtenir le contrat. Ce n?est pas seulement le consommateur mais aussi le pays qui sort gagnant au vu de la contribution de LMLC à l?économie.

● <B>Vous dites que vous avez maintenu le dialogue avec le gouvernement mais les choses n?ont pas toujours été au mieux avec le ministre du Commerce et la STC?</B>

Je crois qu?au niveau du ministère et de la STC, ils n?ont pas vu venir les choses. Pourtant, nous les avions informés. En fin de compte, nous déduisons qu?ils n?étaient pas prêts à gérer une augmentation de cet ordre pour un produit aussi essentiel que la farine à Maurice. Nous avons été choqués du non-respect des accords, mais nous espérons que cela est désormais derrière nous.

Publicité