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Les craintes des fonctionnaires

20 avril 2008, 00:00

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L?équation est simple. Le fonctionnaire mauricien a du mal à garder la tête hors de l?eau.

Et ce, malgré l?embellie économique qui prévaut dans le pays, à en croire les hommes d?affaires. Les coupables : une inflation et une hausse des prix, notamment des produits alimentaires qui n?arrangent certainement pas les choses pour le consommateur mauricien.

Si cette situation affecte toute la population, quelque 90 000 fonctionnaires et 20 000 retraités attendent, quant à eux, religieusement l?incarnation de leur espoir. En guise de Saint-Graal, le rapport du Pay Research Bureau (PRB) 2008. Et le bureau a confirmé : il n?y aura pas de délai additionnel. Ce fameux rapport est à 90 % prêt, et devrait être entre les mains du ministre des Finances fin mai.

Mais au fil des semaines, l?espoir tourne à une possible désillusion. Car pour ce quart de la population active, le PRB est, à la base, la récompense après presque cinq ans d?érosion du pouvoir d?achat. Ainsi, c?est un alignement de 25 % en moyenne de la grille salariale et une réforme des conditions de travail que demandent les fonctionnaires. Une cagnotte pour beaucoup.

Mais au fur et à mesure que les informations ? tenues se-crètement par un Pay Research Bureau muet comme une carpe ? filtrent malgré tout, les fonctionnaires tiquent. Et leurs voix commencent à se faire entendre. Pour la première fois, un Front syndical PRB s?est constitué, avant même la parution du rapport.

Ce bloc est composé de la Federation of Civil Service and other Unions (FCSOU), de la State Employees? Federation (SEF), du Mauritius Trade Union Congress (MTUC), de la Federation of Parastatal Bodies and other Unions (FPBOU), de la Government Teachers Union (GTU) et de la Confédération des travailleurs mauriciens (CMT), fraîchement créée.

« En vue de la publication du rapport du PRB, et face aux nouvelles que nous avons entendues, il est impératif de se regrouper pour lancer un signal fort à l?institution », explique Radhakrishna Sadien, de la SEF. « Que le PRB ne se substitue pas au gouvernement, c?est le message que nous voulons passer. » Si les différents syndicats sont connus pour leurs divergences de positions, il faut tout de même admettre que c?est face à l?adversité qu?ils sont solidaires.

Les mauvaises surprises

Même son de cloche du côté de Toolsiraj Benydin. « Il s?agit pour nous d?être vigilants, car nous entendons ici et là des rumeurs qui nous préoccupent. » Et face au mutisme du PRB, les rumeurs, il y en a beaucoup. Mais avant tout, ce que l?on sait déjà, ce sont les mauvaises surprises annoncées officiellement par les différentes autorités.

La dernière en da-te : la nouvelle de l?incorporation de la compensation salariale des fonctionnaires dans le déboursement du PRB 2008. Cette information, provenant d?une ré-ponse du ministre des Finances, Rama Sithanen, à la Private Notice Question du 8 avril dernier, a été accueillie avec véhémence par l?opposition à l?Assemblée nationale, et une pincée de désenchantement par le service civil.

« La compensation salariale est une chose, et le rapport du PRB est un autre exercice. Nous voulons plus de transparence à ce niveau. Nous voulons savoir si ce n?est pas une stratégie bien calculée pour berner les fonctionnaires », affirme Toolsiraj Benydin. Une demande d?éclaircissement qui n?arrivera probablement qu?à la parution du rapport. Mais comme l?explique Radhakrishna Sadien, « il ne faut pas regarder l?augmentation de manière isolée. Avant de signer, il faut surtout faire attention à ne pas se laisser berner par le PRB ».

Maintenir les droits acquis

L?expression de ces réserves vient surtout du fait que, malgré un statut d?indépendance, le PRB s?engage dans un exercice douteux pour certains. Notamment sur le dossier de l?âge de la retraite. « Cette décision n?est finalement qu?une énonciation dans le cadre du budget 2005-2006. Comme toute annonce, il aurait fallu avoir des débats au Parlement, or il n?y a rien eu. » Ainsi, comme l?explique Ra-dhakrishna Sadien, le PRB ne peut s?engager dans cette direction, car ce sera « une usurpation du rôle du Parlement ».

L?absence d?amendement au Pensions Act est aussi relevée par Toolsiraj Beny-din. « Chaque employé doit être libre de décider de prendre sa retraite au mo-ment où il le souhaite. » Le ton est donné. La stratégie du Front syndical PRB est claire : les droits acquis doivent être maintenus et appliqués. Et les syndicats ne se montrent pas dupes : « Il ne faudrait pas que le gouvernement se plie aux exigences et autres lobbies du Fond monétaire international et de la Banque mondiale pour ce qui est de la Labour Market Reform. »

« Nous avons eu vent d?une restructuration du service civil qui débouchera sur une diminution des niveaux hiérarchiques. Cela fera plus en termes de responsabilités. » Mais à cette réforme, il faut aussi rajouter l?exercice de promotion automatique menacé par le Performance Appraisal System. Car c?est une tradition à Maurice : fonctionnaire est synonyme de sécurité d?emploi. Mais aussi d?assurance de promotion en fonction du temps de service.

Une idée que vient bousculer le con-cept de Performance Appraisal System, introduit dans l?idée de responsabiliser le fonctionnaire face à ses obligations. Mais cette proposition est loin de faire l?unanimité dans le service civil. Car la promotion est un droit acquis pour le fonctionnaire. Et on n?y touche pas. Mais au niveau du gouvernement et du PRB, on avance que c?est dans un souci d?aligner les services du secteur public à ceux du privé.

Quoi qu?il en soit, c?est un chiffre va-riant entre 24 % et 28 % d?augmentation salariale que préconisera le PRB. Mais qui dit hausse significative dit aussi? plus d?impôts. Malgré une formule fiscale allégée ? épargnant 36 000 contribuables depuis l?année dernière ? la Mauritius Revenue Authority (MRA) a récolté Rs 34,2 milliards pour l?exercice 2006-2007, soit Rs 2,5 milliards de plus que l?année précédente.

Ainsi, une hausse salariale de 24 % à 28 % fera basculer une partie importante des fonctionnaires dans la grille des imposables, et donc, des caisses de l?État? aux caisses de l?État. Mais dans les milieux du ministère des Finances, on s?accorde à dire que seulement 4,5 % des 90 000 fonctionnaires, soit environ 4 000, seraient frappés. par les impôts sur les revenus. Toolsiraj Benydin se montre toutefois méfiant : « Il ne faudrait pas que la MRA revoie la structure du paiement des impôts. »

Un appel à la vigilance

Autant d?interrogations qui animent le secteur public à l?amorce de la publication du rapport. Et face à tant de questions et de mises en garde de la part de l?opposition et des syndicalistes, les cadres du PRB se sont murés dans un silence à faire pâlir des statues de marbre.

À cinq ou six semaines de la soumission du rapport au bureau du ministre des Finances, les syndicalistes se font l?écho des réserves des fonctionnaires et lancent un appel à la vigilance. La première réunion du Front syndical PRB aura lieu au début de cette semaine et les décisions y émanant dicteront la ligne de conduite pendant les semaines précédant la parution du rapport PRB. Une récompense à laquelle les fonctionnaires tiennent beaucoup et ils ne négocieront sûrement pas.

EN CHIFFRES

  1. La rédaction du rapport suit deux axes d?idées, la Social Acceptability et l?Affordability de l?État.

  2. C?est le nombre d?officiers qui s?attellent à finaliser le document, dont 20 cadres et professionnels.

  3. L?équipe quitte les locaux du bureau du lundi au samedi à 21 heures.

  4. C?est le nombre de volumes constituant le rapport 2008 : Service civil, corps parapublics, Local Authorities, Regional Assembly et Conditions of Service.

TEMOIGNAGES

Alain C., 27 ans, inspecteur au ministère de la Santé

« Tout d?abord, je regarderai, bien entendu, au niveau du salaire. Notamment à cause de la baisse du pouvoir d?achat et des pénuries à venir. Je pense même que c?est le cas pour tout le monde. Et puis, plus qu?autre chose, c?est à l?harmonisation des schemes que je m?intéresserai. Il faut, en effet, que le Pay Research Bureau définisse clairement les lignes directrices et que ce soit pareil pour tout le monde. Par exemple, pour l?inspectorat, nous n?avons pas tous les mêmes conditions de travail, surtout lorsqu?il s?agit des spécificités que notre métier exige. Tous les inspecteurs ne bénéficient pas des mêmes allocations dans les différents ministères. »

Ravin Ramasawmy, 50 ans, ingénieur à la « Central Water Authority »

« La question du salaire est, bien sûr, la première chose à laquelle je ferai attention. Surtout face à l?augmentation de l?inflation et à la nouvelle que notre compensation salariale sera combinée avec celle du Pay Research Bureau. Cela fausse la donne. Mais comme je suis dans un corps parapublic, c?est surtout la disparité salariale entre les professionnels du privé et du public qui m?interpelle.

Un ingénieur avec 20 ans de carrière dans le public touche environ Rs 27 000, mais un autre, dans le privé, avec seulement dix ans de service, gagne facilement Rs 40 000 à Rs 50 000.

Nous avons pratiquement les mêmes horaires de travail dans un corps parapublic et dans le privé. Mais l?incohérence est d?autant plus flagrante que nous ne pouvons pas migrer vers le secteur privé en transférant notre temps de service, par exemple. Ce sont des anomalies qui échappent au Pay Research Bureau et auxquelles il faut trouver une solution. »

Devina R., 40 ans, s?occupe des personnes vulnérables

« Je souhaite que le PRB nous donne satisfaction. Je m?attends à une augmentation de 25 %, car on ne peut plus faire face au coût de la vie qui ne cesse d?augmenter. La classe moyenne éprouve de graves difficultés. Imaginez ce que je dois payer pour les prêts contractés pour la construction de la maison, pour l?achat de la voiture et les études des enfants. Notre pouvoir d?achat a grandement baissé au cours de ces trois dernières années », déclare Devina. Cette dernière travaille au ministère de la Sécurité sociale depuis une bonne dizaine d?années. Elle souhaite que tous les fringe benefits, entre autres les congés de maladie et les passage benefits, ne soient pas remis en cause. « Avec les trois-quarts de notre paye qui part dans les dépenses, nous arrivons avec peine à boucler le mois. Nous essayons d?économiser quelques sous, mais je dois vous avouer que c?est avec beaucoup de difficultés. » Avec un salaire de Rs 18 000, Devina dit éprouver des difficultés pour faire face aux nombreuses obligations familiales.

Manoj D., 40 ans, « Clerical Officer » au ministère des Terres et du Logement

« Je m?attends à ce que mes droits acquis soient conservés. Il y a peu, nous étions censés passer sous la Mauritius Revenue Authority, mais rien n?a été fait. Du coup, tous les exercices de promotion ont été gelés. Je voudrais aussi que le ministère se penche sur les spécificités de notre métier. On nous demande de faire un travail que d?autres professionnels, ailleurs, refusent d?exécuter, pour des raisons qui nous sont inconnues. Alors on le fait, mais sans avoir la formation requise. Il faudrait que le PRB offre des formations adéquates pour qu?on puisse faire mieux notre travail. Ce sont des difficultés que nous avons énoncées dans le questionnaire du PRB, et on espère que cela sera pris en compte. »

Anne-Marie C., 55 ans, « Confidential Secretary »

« Nos attentes sont très importantes, mais nous savons qu?en fin de compte, nous risquons d?être déçus. Après le rapport du PRB de 2003, et la redéfinition du rôle des Senior Confidential Assis-tants, nous avions espéré que nous aurions accédé au poste de Personal Secretary auprès des ministres. Or, outre le fait que le volume de travail a considérablement augmenté et en dépit du fait qu?un token vote avait été avalisé, nous attendons que les choses évoluent », déclare cette Confidential Secretary attachée à un ministre. Elle estime qu?alors que le service exigeait que les Confiden-tial Secretaries suivent des cours, ce n?est pas pour autant qu?elles ont obtenu satisfaction par rapport aux promotions. « Or, certaines sont déjà arrivées pres-que au pic de leur carrière, et elles attendent depuis deux ans que leurs compétences soient reconnues. En outre, nous faisons des heures supplémentaires jusqu?à fort tard et nous ne percevons que Rs 1400, juste pour ne pas nous octroyer le travel grant de Rs 4 000 », affirme notre interlocutrice.

Vishnu L., 50 ans, « Senior Records Assistant »

Cet employé du ministère de la Santé a plus de 25 ans de carrière comme Senior Medical Assistant. Son syndicat a fait des représentations devant le PRB. S?il reconnaît que les choses ont évolué depuis le dernier rapport, il estime toutefois que le critère pour accéder au poste de Senior Records Clerk reste flou. Il n?y a aucun critère de sélection défini jusqu?ici. Toutefois, il espère que les fringe benefits et autres allocations ne seront pas remis en cause par le PRB. Selon Vishnu, les nombreuses responsabilités qui leur sont dévolues n?ont cessé d?augmenter. De plus, le manque de personnel, le litige par rapport à l?urgence de recruter, et la question du paiement des heures supplémentaires devraient être résolus par les nouvelles dispositions du PRB. C?est, du moins, son souhait.

« Mes collègues et moi-même ne voudrions pas que le PRB remette en cause nos fringe benefits. De plus, nous souhaitons que nos propositions soient prises en compte par la direction du PRB. Nos salaires devraient être revus à la hausse, et cela est légitime », déclare-t-il.

QUESTIONS A

THIERRY GODER, MANAGER DE « DCDM RECRUITMENT SERVICES »

« Le privé reconnaît la valeur du fonctionnaire »

On parle souvent de disparité entre le salaire des cadres et professionnels dans le privé et le public. Que devrait recommander le PRB, pour retenir cette main-d??uvre qui lui fait défaut ?

Il faut savoir que les hauts cadres du secteur public touchent pratiquement le même salaire que leurs collègues du privé. En revanche, il faut admettre que les professionnels du privé travaillent à des heures indues. Contrairement au secteur public, il y a des implications professionnelles, des objectifs à atteindre, des engagements à respecter par rapport à des partenaires en affaires. Certes, certains du public travaillent selon les mê-mes horaires, mais ils bénéficient d?heures supplémentaires, de plus de congés pa-yés, etc., contrairement à leurs confrères du privé. Cet investissement a un coût, d?où la disparité dans les salaires. Cela dit, le secteur public n?arrive pas à retenir cette main-d??uvre, et je dis tant mieux.

C?est la preuve que le privé ne porte pas attention aux préjugés sur les fonctionnaires, qu?il reconnaît leur valeur. On remarque aujourd?hui un manque de main-d??uvre dans le privé par rapport aux changements que j?ai décrit plus tôt, et on se tourne vers les cadres du public. Le privé responsabilise l?employé, lui met la pression, mais le récompense par rapport à sa performance, son attitude.

De plus, son salaire augmente. Et cela ne peut qu?attirer les gens.

Pensez-vous que ces différences du secteur privé soient comprises dans le « Performance Appraisal System » que le gouvernement tente de mettre en place dans la fonction publique ? Est-ce l?élément qui manquait au secteur public pour être plus attrayant ?

Je ne connais pas la formule que le gouvernement veut appliquer. Mais je sais que cela a provoqué quelques polémiques. Il faudra que le Performance Appraisal System comporte un ratio infime d?ancienneté, pour ne pas offusquer les anciens. Il y a plusieurs années, ceux qui avaient 30 à 40 ans de temps de service se sentaient fiers d?être fonctionnaires.

Il faut se demander pourquoi ce n?est plus le cas avec les jeunes aujourd?hui.

L?édition 2003 du PRB avait fait état du manque de main-d??uvre qualifiée, notamment de cadres et de professionnels dans la fonction publique. Aujourd?hui, c?est le même constat que l?on fait. Pourquoi le secteur civil ne séduit-il plus, malgré sa réputation de « sécurité » ?

Je ne sais pas si on peut parler de manque de main-d??uvre qualifiée. Il y en a une bonne partie qui a fait des études pour remplir des postes à responsabili-tés. Mais il faut savoir que les données ont changé à Maurice depuis quelques années. Le tourisme, par exemple, a connu une évolution rapide avant de devenir un secteur clé de l?économie aujourd?hui. Ainsi, de nouveaux métiers se sont créés.

De même, auparavant les jeunes ca-dres ne voulaient pas changer de métier. Mais face à l?offre, les gens considèrent la panoplie d?avantages qu?offre le secteur privé. Ceux qui ont étudié à l?étranger se retrouvent face aux mêmes propositions et conditions auxquelles ils ont été exposés à l?étranger. Ce sont des gens qui aiment travailler sous pression et faire face aux défis. Et ils retrouvent cela dans le secteur privé mauricien.

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