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Les adieux d?Alan Greenspan
La cérémonie des adieux monétaires s?annonce très émouvante dans les milieux financiers internationaux. Hier, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Alan Greenspan, a quitté ses fonctions et a cédé sa place à Ben Bernanke. C?est peut-être en Europe qu?il sera le plus pleuré.
Le patron de la Fed y est devenu le symbole du banquier central éclairé, aussi attentif à l?évolution des indicateurs d?activité et de chômage qu?à ceux de l?inflation et des agrégats monétaires. Par son pragmatisme et son doigté, il est perçu comme l?homme du miracle économique observé aux États-Unis depuis 15 ans, comme le responsable des prouesses accomplies outre-Atlantique en matière de croissance, de productivité et d?emploi. L?inverse, en un mot, des dirigeants de la Banque centrale européenne (BCE) ? et en particulier de son président Jean-Claude Trichet ? dont l?idéologie monétariste étroite et l?obsession anti-inflationniste sont, selon leurs détracteurs, directement responsables de l?atonie de la croissance sur le Vieux Continent.
Or, pour de multiples raisons, cette admiration que beaucoup éprouvent en Europe pour Alan Greenspan a de quoi étonner. D?abord parce que la croissance économique américaine s?est construite en partie aux dépens de la croissance européenne. Même s?il n?en est pas directement responsable ? la stratégie de change est du ressort de la Maison Blanche ? Alan Greenspan a, par exemple, cautionné la politique de dollar faible délibérément menée, au début des années 2000, par Washington, et qui a eu pour conséquence d?étouffer les exportations européennes. Ensuite, il a maintenu très longtemps les taux d?intérêt à des niveaux extrêmement bas, ce qui a eu pour effet non seulement de favoriser la formation de bulles spéculatives boursières et immobilières dans le monde entier, mais aussi d?empêcher le taux d?épargne des ménages américains de remonter.
Pour cette raison, Alan Greenspan n?est pas étranger à la détérioration des comptes extérieurs américains, dont les économistes s?accordent à dire qu?elle perturbe gravement le financement de l?économie de la planète ? les États-Unis drainent vers eux des masses de capitaux considérables pour financer leurs déficits ? et fait planer la menace d?une déflagration majeure.
Une communication d?une grande opacité
Mais, en Europe, par ?green-spanôlatrie?, on exonère le patron de la Fed de toute responsabilité dans cette dérive et on préfère l?imputer au laisser faire de la Maison Blanche. À cet égard, il est curieux qu?on pardonne si aisément à Alan Greenspan, en Europe, où la politique de George Bush est vilipendée, d?avoir été un républicain convaincu qui a, par exemple, soutenu publiquement et sans états d?âme les baisses d?impôts pour les plus riches mises en ?uvre par la Maison Blanche, contribuant à accroître les inégalités aux États-Unis.
L?amour qu?ils ont pour Alan Greenspan conduit donc les Européens à déplorer son départ, après dix-huit années à la tête de la Fed, et à regretter qu?il ne soit pas inamovible. Or les mêmes qui s?inquiètent de ce changement à la tête de la banque centrale américaine étaient les premiers à crier au scandale, il y a quelques semaines, lorsqu?ils évoquaient le mandat à vie dont bénéficiait l?ancien gouverneur de la Banque d?Italie, Antonio Fazio. Ils étaient les premiers à juger antidémocratique qu?un banquier central, dépourvu de toute légitimité électorale et indépendant du pouvoir politique, puisse passer trop de temps en fonction. Ce grand principe ne concerne pas, à l?évidence, Alan Greenspan.
Une autre bizarrerie tient à la réputation de communicateur hors pair dont jouit Alan Greenspan en Europe. On se délecte de ses petites phrases, on répète à l?envi ses formules mystérieuses. Parmi les plus célèbres, chacun se rappelle sa fameuse dénonciation de ?l?exubérance irrationnelle des marchés boursiers?, en décembre 1996, au moment où la bulle sur les valeurs technologiques était en train de se former. Beaucoup ont, en revanche, oublié que le président de la Réserve fédérale n?a ensuite rien entrepris, dans les actes, pour qu?elle se dégonfle. Une inaction qui s?explique pour partie sinon par une certaine lâcheté, du moins par la difficulté d?Alan Greenspan à résister à la pression des lobbies, notamment ceux des financiers de Wall Street.
De façon plus générale, la communication d?Alan Greenspan s?est caractérisée par sa très grande opacité. Opacité assumée et revendiquée. Alan Greenspan aimait expliquer qu?il ?a appris à marmonner avec une grande incohérence?. En 1988, à un interlocuteur qui le remerciait à l?issue d?une conférence ?pour la clarté? de ses propos, il avait rétorqué : ?C?est que vous avez dû mal me comprendre.?
Ces boutades ont beaucoup fait sourire en Europe, où l?on ne cesse pourtant de reprocher aux dirigeants de la BCE leur manque de transparence et à Jean-Claude Trichet sa langue de bois. L?ancien gouverneur de la Banque de France tient pourtant chaque mois une conférence de presse au cours de laquelle il répond aux journalistes, il accorde des entretiens aux grands journaux, se rend en direct sur les plateaux de télévision, autant d?exercices auxquels Alan Greenspan s?est toujours refusé. Durant son long ?règne?, le président de la Fed a soigneusement évité le contact direct avec l?opinion publique, sans doute pour préserver son statut d?oracle inaccessible et tout-puissant des marchés financiers, capable d?envoyer au tapis, d?un seul adverbe, toutes les Bourses mondiales.
?Le Paris Hilton de la finance mondiale?
À ce titre, Alan Greenspan aura été le premier grand banquier central de l?ère numérique. Il a compris que son action se situait avant tout sur un plan psychologique ? inspirer confiance aux agents économiques ? et que la communication occupait une place primordiale, pour ne pas dire exclusive, avec pour effet que la forme l?a emporté sur le fond, le ?discrétionnaire? sur la théorie monétaire. M. Greenspan en a déduit que le plus sûr moyen d?exercer son pouvoir était de se comporter en grande vedette médiatique. Nul ne contestera qu?il a, à ce jeu, parfaitement réussi.
Au fil des années, Alan Greenspan est devenu une sorte de ?Paris Hilton de la finance mondiale?, mettant en transe tous ses fans ? les investisseurs et les spéculateurs de la planète ? à chacune de ses apparitions publiques. Le principal danger d?une telle ?starisation? de la vie monétaire internationale est d?avoir aggravé la tendance naturelle des marchés financiers à l??exubérance irrationnelle?. La première tâche de Ben Bernanke sera de les rendre un peu moins exubérants et un peu moins irrationnels.
Pierre-Antoine Delhommais
©Le Monde 2006.
Distribué par The New York Times Syndicate.
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