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L?eau ?
L?eau est l?élément naturel qui a toutes les séductions, parce qu?il peut en changer au gré du moment. Vive ou dormante, stagnante ou déchaînée, douce ou salée, elle fait des paysages de notre existence des tableaux variés, changeants, désertiques ou luxuriants? Fleuve, lac ou torrent, marais ou discret ruisseau sorti de sa source, eau souterraine des grottes et des gouffres, les mille et un visages de l?eau ne cessent de fasciner le rêveur et le poète. Musique tendre ou furie tumultueuse des cascades qui sortent de leurs gorges pour inonder et ravager la terre, pluie ou neige, les avatars de l?eau sont infinis, imprévisibles? Comme pour le feu, il y a un mystère de l?eau, et qui dépasse de beaucoup les données d?une analyse chimique. Eau minérale, distillée, lustrale ; « eau lourde » dans laquelle l?hydrogène est remplacé par l?un de ses isotopes, le deutérium, et qui intervient dans l?élaboration de l?énergie nucléaire. Une eau n?en vaut pas une autre. Il suffit d?avoir goûté à une eau de source, coulant d?un rocher pour s?en convaincre. Des biologistes ont émis l?idée que le vieillissement serait accéléré par la formation d?eau lourde dans notre organisme. Ce que les alchimistes appelaient « l?élixir de longue vie » serait le résultat d?un travail de « tridistillation » de l?eau dans des conditions très précises. La science moderne reconnaît d?ailleurs que l?eau est un élément beaucoup plus complexe qu?on ne le pense couramment, et capable de dissoudre ? avec le temps ? n?importe quelle matière? On trouve, dans la poésie d?Edgar Poe, l?évocation d?une eau dite « lourde », qui, pour n?avoir pas les propriétés de l?eau mutée de nos laboratoires, n?en est pas moins étrange, par le contenu poétique, lourd d?évocations et de souvenirs. En se penchant sur une eau réfléchissante, on se penche sur le passé, ce temps écoulé, disparu dans les profondeurs de la conscience?
Cependant, on le sait, l?eau est d?abord féminine. Une mère qui « perd les eaux » (médicalement parlant) se prépare à créer une vie nouvelle. Et la mer, n?est-elle pas la « mère » de l?homme ? La Mer est notre grand amour d?enfance, (peut-être parce que chacune de nos cellules vivantes se souvient d?elle). Si le feu est masculin, l?eau ? qui éteindre le feu ? est nourricière. Pour Gaston Bachelard, qui fait de l?eau une exploration psychanalytique, l?eau, sous toutes ses formes, est un « lait » de vie. C?est elle qui entretient l?élan vital de la nature, qui lutte, lentement mais sûrement, contre le soleil desséchant, qui préside à l?étonnante variété végétale. Sans eau, tout est désert, stérilité, mort. C?est elle qui prolonge nos rêves, comme fait la vapeur d?eau, retombant sur nous en pluie après son voyage sidéral. Car l?eau est aussi nuages? Nourrissante, elle régénère également, symbole du baptême. Elle nettoie et rend la santé : cures thermales, thalassothérapie? Partir se « ressourcer », n?est-ce point rechercher une force nouvelle en un lieu originel :« Vous les eaux qui réconfortez, apportez-nous la force, la grandeur, la joie, la vision? » dit le Rig Veda. Partout, dans toutes les traditions, la symbolique de l?eau célèbre des thèmes identiques : « maleria prima » genèse, l?esprit de création flotte à la surface des eaux. C?est l?Apsara des temples d?Angkor, « essences des eaux », danseuses et courtisanes des amours vaporeuses? Dans toutes les religions, elle est purificatrice. Ainsi la rosée du matin, irradiée par le flux lunaire a des vertus d?apaisement et de guérison. Se rouler nu sur une herbe de rosée au lever du jour éveille le corps à la lumière? Ce n?est pas par hasard que les apparitions surnaturelles, (les hallucinations, diront certains) se produisent fréquemment au pied d?une source. Et un puits creusé dans le désert fait jaillir une oasis? L?eau vive est à la fois symbole de la vie et de l?esprit : « Si quelqu?un a soif, qu?il vienne à moi et qu?il boive », dit Jésus à la Samaritaine, (évangile de Jean). Ce qui nous ramène à la « fontaine de jouvence » et aux travaux des alchimistes. Pourtant, l?Église a toujours combattu et interdit cette dévotion aux fontaines, (comme aux arbres) culte « païen » venu de la nuit des temps. On peut imaginer que pour l?homme primitif, l?eau, comme le feu, avait une puissance magique, une fluidité insaisissable, attirante mais inquiétante. L?une comme l?autre ne se « domestiquent » pas? Qu?y a-t-il sous la paisible apparence du miroir de l?eau ? Royaume des ténèbres, enfer de l?enlisement. Car les eaux peuvent devenir piège pour l?homme :
« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
Dans ce morne horizon se sont évanouis !? » Laissons Victor Hugo, dans ce magnifique poème d?« Oceano nox », conclure cette courte rêverie sur les eaux claires ou obscures, bénéfiques ou traîtresses? Et retenons que dans le légendaire des Fées, l?homme qui osait souiller une eau pure était frappé d?infirmité. Il y aurait, sur ce thème, beaucoup à dire de nos jours.
<B>Michel BEDU</B>
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